Nous vous proposons une série d’articles consacrée au chant sous le régime national-socialiste. Découvrez aujourd’hui le premier volet : „Der Singkreis“ (Le « Cercle de chant ») !
DER „SINGKREIS“ (LE « CERCLE DE CHANT »)
Peu avant Noël, le 20 décembre 1937, l’imprimeur-typographe de Cologne Hermann S., âgé de 21 ans, reçut la visite surprise de la Gestapo. Les agents fouillèrent son appartement et mirent au jour ce qui était à leurs yeux intéressant et explosif : quatre carnets de chansons fabriqués par ses soins, environ 1 000 autres feuilles de chants non reliées, ainsi qu’un exemplaire de chacun des recueils de chansons interdits issus du milieu bündisch (mouvement de jeunesse) : „Lieder der Eisbrechermannschaft“ et „Lieder der Südlegion“.
De plus, les agents trouvèrent de nombreux insignes, cordelettes et fanions de différentes organisations scouts ainsi que 18 revues scouts étrangères. Hermann S. fut immédiatement arrêté et conduit pour interrogatoire au siège de la Gestapo de Cologne, la tristement célèbre EL-DE-Haus.
Comment et pourquoi en est-on arrivé à cette perquisition et à cette arrestation ? Qui était Hermann S. et quel était son délit en apparence si « dangereux pour l’État » ? Partons donc sur ses traces pour découvrir l’importance et l’usage des chansons à l’époque du national-socialisme.
Hermann S. était issu d’une famille catholique et militait, depuis sa sortie de l’école primaire en 1930, au sein du Katholischer Jungmännerverband (Association des jeunes hommes catholiques). De plus, il appartenait aux St.-Georgs-Pfadfinder (Scouts de Saint-Georges), également d’orientation catholique, où il dirigea plus tard une patrouille.
En parallèle, Hermann faisait partie avant 1933 des fondateurs d’un groupe de randonnée de jeunes de Cologne qui s’appelait les „Sturmvögel“ (« Oiseaux de tempête »). Lorsque la prise de pouvoir des nationaux-socialistes entraîna, à partir de mi-1933, de sévères restrictions et interdictions visant tant les groupes de jeunesse confessionnels que bündisch, sept anciens „Sturmvögel“ créèrent un nouveau regroupement. Il s’appelait „Ehemalige Sturmvögel“ (« Anciens Sturmvögel ») et ne représentait — selon les mots sans doute minimisants de Hermann S. lors de son interrogatoire par la Gestapo — qu’un « rassemblement convivial » ayant servi exclusivement à des « réunions chaleureuses ». En 1936, le groupe se serait toutefois progressivement dissous à la suite de déménagements ou de mariages.
Grâce à l’intermédiaire de Hermann H., du même âge que lui et membre lui aussi des St.-Georgs-Pfadfinder, Hermann S. rejoignit cependant rapidement un nouveau groupe, le „Singkreis“ (« Cercle de chant »), dont le noyau était constitué précisément de ces quatre garçons qui formaient la patrouille dirigée par Hermann S.
Les dix à quinze adolescents du „Singkreis“ (Cercle de chant) se réunissaient régulièrement le mardi pour des soirées de chant dans l’appartement des parents de H. Le week-end, certains membres du groupe partaient en excursions vêtus de la tenue des Navajos (groupe de jeunesse insoumise de Cologne), le Königsforst, Rösrath et la Romaney près de Bergisch Gladbach constituant leurs destinations privilégiées. « On y chantait des chansons et on y jouait à des jeux. »
Chanter des chansons connues et en apprendre de nouvelles était clairement au cœur des intérêts de ce groupe qui se donnait un style nettement bündisch. Cependant, concernant la qualité du chant collectif, il existait manifestement des problèmes de transmission provenant du fait que la plupart des recueils de chansons utilisés auparavant étaient interdits. Il ne restait donc d’autre choix que de consigner de manière provisoire le répertoire musical. Les chansons entendues lors des randonnées auprès d’autres groupes devaient être « mémorisées », puis ajoutées — tant bien que mal — en paroles et en notes aux carnets de chant personnels.
Mais de telles collections de chansons étaient inévitablement très disparates ; ici, le texte ne correspondait pas, là, les mélodies divergeaient, ce qui était encore accentué par le fait qu’il existait — comme Hermann S. dut l’avouer devant la Gestapo — des chevauchements et des contacts de toutes sortes entre les différents groupes. C’est pourquoi il repensa aux possibilités que lui offrait sa profession et décida d’imprimer un recueil de chansons propre au „Singkreis“. Pour cela, il composa un répertoire constitué principalement, selon l’évaluation de la Gestapo, de « chansons d’excursion plus anciennes, telles qu’elles étaient chantées par les scouts et les wandervögel ». Le résultat fut un petit livret d’environ 10 sur 12 centimètres, dont la couverture épurée était ornée d’un cercle vert frappé d’un « S » imprimé. À la fin du petit livre se trouvaient encore quelques pages blanches sur lesquelles d’autres chansons pouvaient être ajoutées. De toute façon, l’ensemble de l’ouvrage était conçu pour s’étoffer, car il était relié de manière à pouvoir y insérer facilement de nouvelles pages à tout moment.
Bien qu’aucun de ces recueils, imprimés au départ à une trentaine d’exemplaires, n’ait malheureusement été conservé, il est possible d’apporter quelques précisions sur leur contenu, extrêmement explosif dans la perspective de l’époque.
S’y trouvaient définitivement trois chants : „Eh die weißen Wogen“ (« Avant que les vagues blanches ») – Lied der Koltschaksoldaten, (chanson des soldats de Koltchak), „In der Latria Bianca“ (« Dans la Latria Bianca ») et „Durch die Wellen braust ein Kiel“ (« À travers les vagues rugit une quille ») — dont au moins les deux premièrs étaient interdits par le Regime NS au moment de la perquisition. Étant donné que l’on trouva également chez S., dans ce cadre, les carnets de chants très populaires et fondateurs de style „Lieder der Eisbrechermannschaft“ (« Chansons de l’équipage du brise-glace ») et „Lieder der Südlegion“ (« Chansons de la légion du Sud »), il faut supposer que Hermann S., bien qu’issu à l’origine du mouvement de jeunesse catholique, s’est principalement inspiré, pour la composition de son recueil, des recueils bündisch, et en particulier de ceux de la dj.1.11 (Deutsche Jungenschaft vom 1.11.1929, Jeunesse allemande du 1er novembre 1929) et des „Nerothern“ (Nerother Wandervogel), extrêmement populaires auprès des jeunes insoumis. Les différents mouvements, leurs recueils et leurs chansons seront abordés plus en détail ultérieurement.
Comment Hermann S. et son „Singkreis“ se sont-ils alors retrouvés dans le collimateur de la Gestapo ?
Ici, le hasard vint en aide à un agent de Cologne nommé Schmitz, spécialisé dans la traque des Navajos, ce qui l’amena en septembre 1937 dans la localité voisine de Rösrath. Au début du mois, le chef de bannière de la HJ-Mittelrhein lui avait transmis une information selon laquelle « le dimanche 5 septembre, environ 100 Navajos se rendraient à Rösrath pour la fête du tir qui s’y déroulait ». Comme l’on s’attendait à des affrontements avec le service de patrouille de la Jeunesse hitlérienne, les adolescents auraient convenu « de se munir de couteaux ». Selon les renseignements parvenus au chef de bannière, devaient notamment participer à ce rassemblement les groupes Navajo de la Appellhofplatz, du Apostelnkloster et du Heumarkt.
Ainsi alarmé, l’agent de la Gestapo fortement motivé par la lutte contre les bündische prit contact avec un indicateur qui fréquentait les milieux des « soi-disant Navajos ». Lorsque ce dernier confirma le rapport du chef de bannière, Schmitz se rendit à vélo à Rösrath en compagnie de l’ informateur ce dimanche-là, « pour y observer les agissements des Navajos ». La déception fut grande pour l’agent de la Gestapo qui flairait la violence et les arrestations : si Schmitz put observer ce jour-là à Rösrath environ 200 de ces « jeunes aux chemises colorées » des deux sexes, qui se connaissaient pour la plupart, mais il ne parvint ni à la plage « Ammerländchen » ni à la fête foraine à « surprendre la moindre conversation hostile à l’État ou à la Jeunesse hitlérienne » — sans parler d’affrontements violents délibérément provoqués avec la Jeunesse hitlérienne.
L’excursion du dimanche dans le cadre de ses fonctions ne devait cependant pas se terminer totalement sans nouvelles découvertes pour Schmitz. Lorsque, après ses recherches infructueuses, il se rendit finalement au restaurant « Haus Steeg » à Rösrath — également un lieu de rassemblement populaire des Navajos —, il y fit, selon son propre jugement, une « découverte remarquable ». Dans la salle du « Haus Steeg », un groupe d’une dizaine de personnes s’était réuni, principalement composé d’anciens Ringpfadfinder (scouts de la ligue Ring). Les adolescents, selon l’enquêteur de la Gestapo), auraient parlé de « leurs excursions passées à l’étranger » et de la « participation à des rassemblements internationaux ». Mais surtout, ils auraient « entonné des chansons ensemble en s’accompagnant à la guitare » et chanté également des chansons « à la manière et sur des motifs musicaux russes ». Un petit carnet de chants aurait servi de base commune, les Navajos attachant la plus grande importance à ce qu’aucun tiers ne le prenne en main.
Au cours des semaines et mois suivants, la Gestapo ne donna d’abord pas de suite à cette affaire ; Schmitz et ses collègues étaient visiblement trop occupés à démanteler la scène Navajo de Cologne en octobre 1937 au moyen de rafles d’envergure, de perquisitions à domicile et d’arrestations suivies d’interrogatoires et d’incarcérations — un projet qui put être largement mené à bien, même si ce ne fut que pour une durée limitée. Peu avant que les Navajos accusés d’être des meneurs ne soient jugés mi-décembre 1937 devant le tribunal d’exception de Cologne, une autre Razzia dirigée par Schmitz eut lieu le 12 décembre ; cette fois-ci, non pas dans des lieux de rendez-vous connus à Cologne, mais au restaurant « Margarethenhöhe » à Rösrath, une destination d’excursion très prisée des jeunes de Cologne.
Dans une salle annexe de l’auberge, « onze jeunes personnes » vêtues d’une „bündische Tracht“ (tenue / costume du mouvement autonome) et munies de guitares furent surprises en train d’entonner leurs chansons interdites si fort que le chant s’entendait jusque dans la rue. Les jeunes furent fouillés, arrêtés, transférés au siège de la Gestapo de Cologne et y furent interrogés. Il s’avéra alors que la jeune Anneliese K., âgée de seize ans, sans être membre du „Singkreis“ (« Cercle de chant »), possédait l’un de ces recueils de chansons produits par Hermann S. qui avaient déjà attiré l’attention de l’agent de la Gestapo en septembre 1937. Selon ses déclarations à Schmitz, elle l’aurait emprunté à une amie parce qu’elle « aimerait bien chantonner elle aussi les chansons habituellement chantées en chemin ». De manière intéressante, cette amie plus âgée d’un an, Maria M., appartenait au contraire de K. depuis 1933 à la „Bund Deutscher Mädel“ (BDM, Ligue des jeunes filles allemandes) et participait régulièrement à ses „Heimabenden“ (réunions), mais fréquentait pour l’essentiel durant son temps libre le Navajo-Gruppe (groupe Navajo) du Heumarkt. Cela montre clairement que la diffusion de ce recueil de chansons très convoité ne se limitait nullement au „Singkreis“.
À la suite de son interrogatoire, Anneliese K. fut « très vivement avertie » de ne surtout pas informer Maria M. des découvertes de la Gestapo concernant le carnet de chants ; l’agent chargé de l’enquête espérait sans doute obtenir, par une intervention surprise, des informations plus vastes sur la diffusion et l’usage de cet imprimé illégal. Mais le potentiel d’intimidation ne suffit pas. Immédiatement, Anneliese K. prit contact avec son amie — au grand dam de la Gestapo. Celle-ci tenta à son tour d’induire les enquêteurs en erreur par une ruse. En effet, elle nota à la hâte le chant de la Jeunesse hitlérienne „Wir sind die Hitlerjugend“ (« Nous sommes la Jeunesse hitlérienne ») sur l’une des pages blanches à la fin du carnet de chants et tenta ensuite, lors de son interrogatoire convoqué dans la foulée, de donner l’impression que cela avait été fait des mois auparavant. Elle aurait fait cela, selon les dires de Maria M. pendant l’interrogatoire, pour dissiper tout soupçon d’« activité hostile à l’État ».
Il ressort de cela que les jeunes étaient évidemment parfaitement conscients de l’interdiction de fabriquer, de diffuser et même de simplement utiliser de tels recueils de chansons. Ainsi, Maria M. justifia sa tentative de manœuvre de distraction en expliquant qu’elle avait appris entre-temps qu’au moins une partie des morceaux contenus dans le recueil était d’origine bündisch. Josef D., l’un des St.-Georgs-Pfadfinder entourant Hermann S. et faisant donc partie du noyau dur du „Singkreis“, avoua sous la pression des révélations, c’est-à-dire après un interrogatoire très poussé par la Gestapo, « qu’il était connu de nous tous qu’il était interdit de chanter des chansons de style russe, mais que de telles chansons étaient néanmoins chantées ». Le recueil, ajouta-t-il avec peu de crédibilité, il l’aurait brûlé en septembre 1937. Il semble plutôt que le « service de renseignements » informel entre les jeunes ait bien fonctionné, car la Gestapo ne parvint pas à découvrir le moindre carnet chez les accusés.
L’affaire se termina de façon comparativement peu dramatique : après que Hermann S., en tant que principal accusé, eut d’abord été incarcéré à la prison de Cologne „Klingelpütz“ à la suite de son interrogatoire et que le dossier eut été transmis au tribunal pour la suite de la procédure, S. fut libéré le 23 décembre 1937 « en l’absence de risque de fuite ». Il y eut certes finalement un procès contre lui et quelques autres membres du groupe, mais celui-ci s’acheva le 23 février 1938 par l’acquittement de tous les prévenus ! Cela ne changea rien à l’opinion contraire de l’enquêteur Schmitz, qui exprima sa conviction dans une note de dossier selon laquelle « l’attitude politique des membres du Singkreis ne pouvait être qualifiée de positive à l’égard de l’État actuel, et qu’il existait une opposition ouverte à l’institution de la Jeunesse hitlérienne et de la Staatsjugend (jeunesse d’État) ». Schmitz ne se trompait certainement pas avec cette évaluation, mais la seule affirmation ne suffisait pas — du moins à ce moment-là et heureusement pour les accusés — à prononcer une condamnation. D’un autre côté, cet exemple montre à quel point il était dangereux de diffuser et de chanter des chansons qui avaient été inscrites sur la liste des interdictions par le Régime.
Traduction de MARTIN RÜTHER „WO KEINE GITARRE KLINGT, DA IST DIE LUFT NICHT REIN!“ ANMERKUNGEN ZUM SINGEN IN DER NS-ZEIT




