Ils ont couru tous les chemins qu’ils croyaient deviner. S’ils se trompaient ,tant pis pour eux, mais ils y allaient voir et, malheureusement, ils se trompèrent souvent et moururent beaucoup.
Le romantisme dont il est ici question, celui de tous les romantiques qui ont tracé dans telle ou telle direction son aventure fabuleuse, tragique et salutaire, flamboyants tout à coup sur les déchets d’un XVIIIe siècle presque exclusivement voué à la froide raison, n’est pas du tout l’affaire d’un seul temps, le phénomène d’une époque.
Certes, une énorme éruption volcanique s’est produite à un certain moment dans l’océan de la pensée des hommes, parce que les plus clairvoyants s’indignaient, ne voulaient pas se laisser réduire à ce que leur temps voulait qu’ils fussent ou qu’ils devinssent.
Mais la vague de fond propulsée par ce cataclysme déferle directement sur nous, étale sur nos plages désertes et desséchées la miroitante bénédiction de s’amarrer, adoucie et frangée d’espérance, rien de rien ne le sépare, en vérité, si l’on en croit la vaine chronologie de la superstition historique.
Ni ces eaux,ni ce feu ne nous est étranger aujourd’hui : leur puissant remous nous est tout à fait fraternel.
Les êtres qui se risquèrent dans ce combat se voulaient tous poètes, vivant l’aventure jusqu’à l’extrême limite de leur force. C’est que, pour eux, le romantisme était vraiment une façon d’être, un combat pour la plénitude, une bataille désespérée contre l’abdication capitale, contre ce vide désespérant qui laisse l’homme comme une viande douée de réflexes, qui oublie son âme dès qu’il quitte ses rêves, dès qu’il cesse de reconnaître et de nourrir, pour ne plus faire qu’alimenter l’autre, cette moitié divine dont il est composé et qui respire au milieu des étoiles.
Car on ne devrait jamais l’oublier : La vie n’est pas un état, mais un risque, et qui s’ouvre toujours plus grandiose, une conquête qui n’en finit pas.
Il vaut mieux, croyez-moi, ne pas trop se fier aux ruminants intellectuels qui vivent à la ferme, engrangeant le foin et la paille de leur savoir récolté. Les hommes de cabinet, laissez-moi vous le dire, ne font pas de bons compagnons de route.
Vive les hommes de plein vent !
Qu’est-ce que le Romantisme ? Ni pudibonderie, ni sensiblerie, encore moins école littéraire, Armel Guerne répond qu’il en va avec lui d’une manière d’être. Entière. Radicale. Intransigeante. Décrassé de sa patine et de sa guimauve, le Romantisme est de tous les âges : le génie de se tenir droit face au monde, aux êtres et aux choses, avec lucidité et tendresse.
Au gré de proses inspirées, Armel Guerne nous parle entre autres de Novalis et Hölderlin, de Kleist et Nerval. Enfants du siècle qui découvrait « l’horreur économique » et la prison du conformisme, les Romantiques, les premiers, ont su empoigner l’existence à pleines mains et opposer à une réalité détestée leur désir d’absolu. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Armel Guerne vit en quoi leur histoire était appelée à être le destin de tous ceux qui, comme lui, refusaient l’humiliation et les violences. À leur suite, il a donné avec l’autorité flamboyante de son verbe l’exemple et la méthode. Il nous montre toujours la route.
Armel Guerne (1911-1980) : Poète et traducteur. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut membre du réseau Prosper-PHYSICIAN du service secret britannique Special Operations Executive.
L’Âme insurgée – Ecrits sur le romantisme – Armel Guerne – 2011, 224 pages, Points Essais – Préface de Stéphane Barsacq


