EN ALLEMAGNE LE MOUVEMENT DES JEUNES – 1926

Les différents partis, en Allemagne, sentent tous qu’ils doivent s’adresser à la jeunesse. De là, ces multiples associations de jeunes gens, groupés par les soins de chaque parti, et à qui les chefs essaient de donner l’élan et l’ardeur, l’amour et l’intelligence des principes qu’ils défendent.

Ce serait une erreur de croire qu’actuellement la « Jugendbewegung » est un mouvement distinct, unique, portant tous les jeunes gens sur le même idéal. Il s’est peu à peu canalisé, ramifié, au profit des grandes associations préexistantes, politiques et religieuses. Pourtant, il n’est pas rare de rencontrer encore des jeunes gens dont l’allure extérieure et la conversation décèlent bien vite les aspirations de la « Jugendbewegung » primitive : des vêtements très simples, le col largement ouvert, les jambes nues, de longs cheveux flottant au vent, un Nietzsche ou un Hœldevin sous le bras, ils sont une protestation vivante, émouvante parfois, contre le siècle, contre les générations antérieures, cloîtrées dans les villes, dans les bibliothèques. Ils aspirent à une existence essentiellement païenne et saine, toute consacrée aux grandes choses simples de la vie, et, à l’arrière-plan, au culte fervent et secret des héros.

Beaucoup crient aux maladies en isme, devant un tel spectacle : naturalisme, nihilisme, romantisme. Et pourtant ce mouvement, à son origine, n’avait rien de littéraire ni de factice. Il fut une protestation très spontanée, et, si l’on veut le comprendre, il faut en chercher les origines avant la guerre, en un temps de dur caporalisme, vers 1897, époque où Karl Fischer, à Steglitz, fonda l’association des Wandervogel. Les jeunesses suivirent leur maître avec enthousiasme ; il s’agissait de « wandern », de voyager à travers bois, librement, de partager la vie du paysan, sans littérature aucune, de reprendre un bain de fraîcheur, de retrouver une sagesse. Sur un autre plan, Gustar Wyncken cherchait et appliquait des principes d’éducation, qui étaient une critique plus ou moins directe des idées officielles.

Ce mouvement, peu à peu canalisé par les professeurs, reprit toute son ampleur aussitôt après la guerre. J’ai connu plusieurs jeunes gens qu’avait touchés, dans sa primitive pureté, la Jugendbewegung. Ils en ont gardé une belle générosité, une grande ardeur de sentiments, quelque chose de libre et de spontané, qui fait plaisir à voir. Le jour où leur dédain pour les livres aura cessé, ils sauront retrouver et respecter la valeur des vraies traditions, mais ils sauront aussi n’en pas être les prisonniers, car il y eut dans cette explosion plus qu’un vague retour à la nature, il y eut une vraie révolte contre les errements contemporains, une authentique « Intempestive » à la Nietzsche.

C’est ce caractère profond qui explique les tendances très idéalistes du mouvement originel. La ligue de Foerster, les Freideutsche de Cassel, les Junge Menschen à Hambourg sont résolument pacifistes. Une revue, portant justement le titre de Junge Menschen, essaie de pénétrer dans les milieux ouvriers : les quelques naïvetés qu’on y trouve ne doivent pas masquer la valeur de certains articles ni la noblesse des arguments.

Mais il serait faux de ne voir dans ce mouvement que Wandervœgel et pacifistes. Les différentes confessions, les partis ont cherché a capter cette source. Preuve nouvelle des incertitudes allemandes ! On attend tout de la jeunesse, mais on la tiraille de tous côtés. Une preuve facile, mais fastidieuse, serait d’aligner ici tous les noms des différents groupes de jeunes gens. On en compterait plus qu’une quarantaine. L’organisation catholique a réussi très vite à mettre sur pied des groupes actifs, comme le Quickborn, dont Guardini est l’âme, ou le Neudeutschland. Toutes les nuances politiques y sont représentées, toutes les classes sociales y sont touchées : c’est ainsi que la Grone Deutsche Légion (G. D. L.) groupe les jeunesses patriotes catholiques, dans l’espoir d’enlever aux racistes, trop païens au gré de l’Eglise, leurs principales recrues.

Les protestants ont suivi, et c’est une fort intéressante entreprise que celle du Neuwerk : elle s’inspire assez directement du mouvement de la Jugendbewegung. Près de Francfort, à Habertsdorf, s’est instituée une petite colonie, où l’on essaie une vie libre, une éducation résolument moderne et pourtant non anglo-saxonne.

Le mouvement raciste, lui aussi, peut être mis sous le titre général de Jugendbewegüng. Mais il en est une déviation. A l’idée du voyage, de l’excursion s’ajoute le désir d’une préparation aux armes, et sur l’idée de pureté vinrent se greffer l’axiome de la race et la haine des Juifs. Enfin, principale déviation, c’est le caractère secret et conspirateur qu’ont les nombreuses associations des racistes : Hakenkreuz (croix gammée, Stahlhelm, Ehrhard, Jungdo — etc. Ces groupes ont leurs revues, leurs journaux. Ils sont très actifs, comme toutes les minorités, et, en un sens, on peut les rattacher à la Jugendbewegüng, si l’on considère que les racistes, eux aussi, protestent contre les générations antérieures, recherchent une vie plus simple, ont leurs Wandervogel, et cultivent l’amitié et l’association désintéressée.

La même chose pourrait se dire des jeunesses de gauche, à condition d’ajouter qu’elles ne sont nullement secrètes, et qu’elles ne sont pas absolument liées au parti, marxiste ou socialiste. C’est ainsi qu’à Breslau, la Flamme rappelle d’assez près les anciens numéros français de Clarté.

La Jugendbewegung n’est donc plus un mouvement unique. Il y a eu, voilà quelques années, dans les moments tragiques qui suivirent la révolution et effondrement, un mouvement de la jeunesse allemande, une véritable révolte, qu’on aurait tort de sous-estimer et de qualifier de simple romantisme, car il venait de plus loin, et témoignait d’une souffrance vraie. Ce ne fut pas une maladie littéraire.

J’ai connu un jeune homme tout imprégné encore de Jugendbewegung. Il est venu en France. Il a voyagé à pied presque toujours, ravi, et de la façon la plus capricieuse. Un agent, à Marseille, lui apprit qu’on ne se baigne pas avec un simple pagne, et il s’est aperçu qu’il était possible d’allonger ses culottes et de mettre une cravate sans déchoir. Il s’est fait couper les cheveux, et je suis sûr qu’il renoncera un jour à ne se raser qu’une fois par mois. Après avoir dépouillé le « trop jeune » homme, il gardera en lui ces réactions si nettes, si saines et humaines, qui m’ont toujours plu, et qui sont si riches de prouesses.

Si ce mouvement a été canalisé, au point de pouvoir alimenter des groupes opposés, la raison en est dans les incertitudes de cette jeunesse. Mais sa vitalité n’est pas en cause et les efforts que tentent beaucoup d’éducateurs en Allemagne suffiraient à prouver que l’élan primitif n’a pas été perdu, qu’il peut même aider à la réalisation d’une Allemagne forte, mais authentiquement neuve, et non pas tournée toujours vers les mirages du passé.

Henri Jourdan.

La Dépêche Coloniale et Maritime le Samedi 20 novembre 1926.

1926-11-20_La_Depeche_coloniale_Le mouvement des jeunes en Allemagne
1926-11-20_La_Depeche_coloniale_Le mouvement des jeunes en Allemagne

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