LE MOUVEMENT DE JEUNESSE ALLEMAND – Gerd Knoche

Le mouvement de jeunesse allemand (Jugendbewegung) est né vers 1900. De 1900 à 1914, il a connu sa plus grande floraison, en ce qui concerne sa vie profonde. Depuis 1914 ou 1919, suivant le cas, il a en partie perdu de sa force intérieure, mais il a, par contre, gagné constamment du terrain.

Il compte parmi ses ancêtres, dont il n’est d’ailleurs en aucune façon dépendant, le jeune Goethe, le romantisme allemand (et en particulier Eichendorff), la Burschenschaft (2), Hölderlin, Nietzsche.

Le mouvement de jeunesse n’est un mouvement ni philosophique, ni littéraire, ni politique, ni moral, mais c’est un mouvement qui embrasse la vie tout entière, au-delà des partis. Il a toutefois pénétré peu à peu dans tous les partis, toutes les églises, etc.

Le mouvement de jeunesse n’a pas commencé par un programme, une protestation, ou une lutte, mais il s’est simplement, un jour, trouvé exister.

Les causes qui ont provoqué la naissance du mouvement de jeunesse allemand sont la faillite de l’homme moderne d’Europe et en particulier d’Allemagne.

Le trait fondamental le plus profond du mouvement de jeunesse se manifeste d’une façon paradoxale : en s’affranchissant de formes internationales superficielles et en revenant à une manière d’être vraiment allemande, il prépare les Allemands à une future internationale humaine ; et voici un second paradoxe : tandis que, sur les terrains les plus divers, il s’échappait du présent pour remonter dans le passé allemand, il libéra l’âme allemande de la limitation temporelle et de la caricature, et l’éleva vers une conception absolue, et indépendante de la notion de temps, de la nature allemande et humaine.

Voici les tendances essentielles du mouvement de jeunesse : retour à la nature ; romantisme de la nature et des mœurs ; retour à de nombreuses formes du passé ; unité de l’âme et du corps ; hostilité à la suprématie du cerveau, et vie basée sur l’instinct ; réalisation (grâce à l’esprit à la fois pratique et mystique dont il imprègne les religions, programmes politiques, etc., tombés dans le dogmatisme) ; sentiment national et sentiment de la communauté, sur la base de la liberté de la personnalité spirituelle ; fraternité ; démocratie pratique ; conception du chef ; communauté organique.

Dittrich, Walter, Das Wandern das ist meine Lust, Wanderer, Gitarre
Dittrich, Walter, La randonnée est mon plaisir

Toutes ces tendances, comme le mouvement de jeunesse lui-même, n’ont pas été enseignées et formées de l’extérieur, mais elles ont germé et grandi spontanément, à la manière d’une plante. Elles ne reçurent qu’ultérieurement un développement philosophique complémentaire.

Retour à la nature : c’est le précepte moral de Rousseau, et l’inclination poétique des romantiques allemands tels que Eichendorff. Au centre de ces rapports avec la nature se trouve le Wandern, qui fut, il y a cent ans, un des sujets principaux de la poésie lyrique d’Eichendorff, ce même Wandern qui, au Moyen âge, menait les apprentis allemands de ville en ville, de pays en pays. Wandern : on ne pourrait rendre le sens de ce mot en traduisant simplement par « marcher », « voyager à pied », « faire une randonnée » ; Wandern, c’est échanger l’esclave de la société humaine contre la nature, le bruit et la poussière de la ville contre le silence et l’air pur des champs, le travail contre la contemplation, la profession et la famille contre un milieu étranger, l’habituel contre l’inconnu, les bornes étroites contre les vastes horizons. Avec tout cela les bienfaits de l’exercice physique, et le contact immédiat avec la terre-mère. Wandern, cela rajeunit et régénère l’homme. De Wandern dérive le nom des membres du mouvement : Wandervogel (oiseau migrateur). Ce nom s’emploie aussi, simplement, à la place de Jugendbewegung.

Ce retour à la nature n’est pas voulu pour des raisons morales, il repose sur un instinct romantique. Et tout aussi romantique est la vie au sein de la nature : on marche au son du violon, on improvise dans les villages et les petites villes des concerts pour les habitants qui fournissent la paille où on passera la nuit. On fait cuire, en plein air, un repas très frugal, on a ses usages à soi, qui sont d’une grande simplicité, on se vêt d’une façon particulière ; sur les montagnes, ou en d’autres endroits écartés, on allume un feu, autour duquel on chante et on danse, et on saute parfois, un à un ou deux à deux, à travers les flammes.

Le romantisme apparaît ici nettement sous l’aspect d’une fuite – plus exactement d’une fuite temporaire – devant une réalité dure et laide, que l’on déteste, mais dont on ne sait pas, pratiquement, se défendre. Romantisme : c’est-à-dire tentative d’instaurer une nouvelle et plus belle réalité.

Comme il arrive souvent, le romantisme marche ici de pair avec une prédilection conservatrice pour les vieux usages. De même qu’il y a cent ans, déjà, les étudiants de la Burschenschaft s’habillaient selon l’ancienne coutume allemande pour protester contre la mode internationale régnante, qui leur paraissait trop efféminée, les Wandervogel ont adopté un costume commode et sain, d’aspect un peu rustique et médiéval ; ceux-là déterminés par leur intelligence, ceux-ci mus par leur instinct. Même les jeunes hommes aiment les vêtements aux couleurs vives et variées. Une blouse toute simple avec ou sans ceinture de cuir, et avec un col qui laisse découverts le cou et une partie de la poitrine (Schillerkragen, ou « col Danton ») ; une culotte courte ; des bas qui laissent les genoux nus ; et de fortes bottes pour la marche. Les jeunes filles ont un costume analogue, quelque peu rustique, et qui rappelle les temps anciens. On va nu-tête, et un lourd sac à dos – que portaient, dans les premiers temps, hélas ! même les jeunes filles – complète la tenue.

Robert Kämmerer - Jeunes filles en randonnée
Robert Kämmerer – Jeunes filles en randonnée

Comme les romantiques du début du XIXème siècle, les Tieck et les Brentano, les jeunes gens de la Jugendbewegung recueillent de vieux chants populaires. Ils rejettent les vieux chants populaires déjà connus, ceux-là justement que les romantiques ont recueillis et tirés de l’oubli, mais qui durant les cent ans écoulés depuis lors sont devenus une monnaie usée et se sont incorporés à l’esprit bourgeois. Ils les remplacent par d’autres, plus beaux, qu’ils chantent, qu’ils jouent sur la Klampfe (guitare), qu’ils dansent, et qu’ils apprennent aux enfants. On cherche également à retrouver la vieille danse paysanne, dont la base est la ronde.

De même encore, d’une manière simple, forte et profonde, ils restaurent les fêtes dans l’esprit du temps passé. Des fêtes comme Noël et la Pentecôte sont affranchies de leur caractère froidement conventionnel, et, grâce aux chants, aux fleurs, à l’ornementation de la maison, et à un esprit de recueillement sincère, elles deviennent des fêtes véritables, dans notre temps si riche en plaisirs et si pauvre en fêtes.

Dans ce retour à la source du passé, il y avait tout autre chose qu’un caprice momentané, et bien plutôt une loi profonde. C’est ce que prouve le fait suivant : tandis que les visages de tant de personnalités dirigeantes de l’Allemagne ont des traits tout à fait indéterminés, indécis, étrangers au véritable type allemand, on était frappé de voir si fréquemment dans le mouvement de jeunesse des figures de jeunes hommes qui semblaient sorties des tableaux de Lucas Cranach et d’Albert Dürer. On voit nettement par là que des courants souterrains du génie allemand, parmi les plus anciens et les meilleurs, ont cherché à se faire jour dans le mouvement de jeunesse.

La Jugendbewegung créa un homme nouveau et un, et elle réalisa ainsi une partie de ce qu’avaient rêvé et présagé, dans le siècle précédent, des prophètes comme Hölderlin et Nietzsche : Hölderlin, qui se plaint que l’Allemand soit une tête, une main, ou un pied, mais jamais un homme ; Nietzsche, qui combat le Bildungsphilister (3) allemand qui sait tout et n’est rien. Unité de l’âme et du corps, de la pensée et de l’instinct, de l’idéologie et de l’action. Progrès, et en même temps retour du type, bourgeois et laid, de l’homme qui n’est estimé que par rapport à un but, au type gothique et grec, beau et harmonieux, de l’homme qui tire sa valeur de lui-même. De là la forte inclination du mouvement de jeunesse pour le mouvement néogymnastique allemand, qui dérive d’une part de la doctrine de Nietzsche, de l’autre de la culture plastique d’Isadora Duncan. Mais de là aussi sa violente méfiance envers la science et la littérature de notre époque, car il sait que celles-ci émanent, pour une large part, d’hommes au cerveau puissant et bien doués quant au système nerveux, mais faibles au point de vue de l’instinct et de l’action.

Ludwig Fahrenkrog (1867-1952) - Heilige Stunden
Ludwig Fahrenkrog (1867-1952) – Heilige Stunden

De même que la science et la littérature, les autres manifestations de la vie humaine moderne – politique, religion, etc., – lui paraissent également vidées de toute réalité créatrice. Partout il pénètre dans les partis, les églises les groupements philosophiques, et partout il remplit les formes vides – à la vérité dans une mesure assez modeste – avec sa foi et sa volonté mystique d’agir. Chez lui le catholicisme et le protestantisme ne sont plus des édifices dogmatiques, froids dans leur agencement rigoureux, mais des mondes de foi, que l’on doit vivre avec ardeur et sincérité, avec tant de sincérité qu’ils deviennent intelligibles même aux personnes étrangères à cette foi. Le socialisme et le communisme ne sont plus de froides idéologies reposant sur la haine, l’envie et l’esprit de vengeance, mais on doit également les vivre : c’est de la fraternité seulement que peut naître une société nouvelle. Le nationalisme n’est plus ici orgueil et haine de l’étranger, mais profession de foi vécue en faveur de ce qu’il y a de meilleur dans le génie de la nation, et de la destinée commune dans le passé et dans l’avenir. Le pacifisme n’est pas un verbiage de banquet, mais une action véritable, née du sentiment de fraternité ; il n’est pas la lassitude de la guerre, mais il se consacre à un combat plus noble.

Le fait que la cupidité, l’astuce et la routine des partis sont ainsi remplacées par des intentions pures et par la loyauté, explique aussi la tolérance relativement grande qui règne entre les différentes tendances politiques au sein du mouvement de jeunesse. Tous ces jeunes gens se sentent unis par quelque chose de profond qu’ils ont en commun.

C’est un sentiment de communauté d’une espèce tout à fait nouvelle qu’a créé le mouvement de jeunesse, à notre époque où on ne trouve, d’un côté que des individualistes, de l’autre que des masses avec des instincts de masses et des psychoses de masses. Bien que le mouvement de jeunesse ne soit pas à proprement parler un mouvement de masses, mais – et c’était vrai surtout durant sa période de floraison – le mouvement d’une élite, il ne doit cependant pas être interprété comme un mouvement d’individus selon l’esprit individualiste, tel que par exemple les mouvements d’artistes, mais comme un mouvement de communauté, comme le premier pas vers la formation d’une nouvelle « masse », ou mieux d’une société humaine douée d’une structure organique. Pour tous ceux qui passaient par le mouvement de jeunesse, c’était une bien belle chose, dans ce temps si pauvre de cordialité, que de trouver partout, dans toute l’étendue d’un grand pays, des amis, des frères, des compagnons secourables, qui tous, sous un même signe, formaient véritablement un « peuple », et non un troupeau de bêtes menant côte à côte une vie anarchique, et, au fond, en ce qui concerne les esprits, asociale. Ce fait trouva son expression dans le tutoiement qui, partout, dans le mouvement de jeunesse, même entre inconnus, se substitua au « vous ». Pour la première fois depuis longtemps, un compromis avait pu être réalisé entre la personnalité libre et indépendante et les liens qui unissent l’individu à la communauté.

L’hospitalité et la serviabilité sont grandes parmi ces jeunes gens, même envers des personnes étrangères à leur mouvement, pourvu que, d’instinct, ils les reconnaissent comme étant des leurs. C’est l’instinct qui décide, et non la carte de membre.

La démocratie, qui fait d’ordinaire l’objet d’une lutte entre ses partisans et ses adversaires, et qui est le résultat d’une victoire remportée par la violence, était une chose qui se développe tout naturellement. Fils de bourgeois et d’ouvrier, de paysans et de nobles savaient s’apprécier en tant qu’hommes, non en tant que rouages du mécanisme utilitaire de la société.

Le rôle du « chef », lui aussi, fut conçu d’une façon nouvelle. On ne pouvait pas prendre pour chef, comme le faisait la génération précédente, le spécialiste éminent d’un domaine déterminé, mais celui-là seul pouvait être chef, qui avec la totalité de sa personnalité humaine s’était élevé du sein d’un groupe qui le portait et lui donnait sa confiance.

C’est seulement sur la base du mouvement de jeunesse que pouvaient se créer de petites communautés de travail et d’éducation, si étroitement et si fortement unies, comme il s’en forma dans le mouvement. Ici encore, ce n’était pas le lien habituel de la génération bourgeoise, lien qui est de nature soit mécaniste et utilitaire, soit purement personnelle et subjective, mais quelque chose de nouveau, d’à la fois objectif et subjectif, et que dominait une idée commune.

Aux us et coutumes du mouvement de jeunesse, tels qu’ils se manifestent dans les chants, les danses, le costume et les fêtes, s’apparente étroitement la conception nouvelle que le mouvement avait de l’art dramatique. Du théâtre intellectuel où sont traités de grands problèmes, et du théâtre qui se réduit à un passe-temps superficiel, du théâtre où les directeurs ne sont que des hommes d’affaires expérimentés, où les acteurs sont creux et routiniers, et où le public applaudit machinalement, il aspirait à revenir à un théâtre qui fût en même temps un lieu de culte, comme celui des Grecs primitifs ou celui des mystères du Moyen âge. Et, de fait, dans le choix de ses représentations, il reprit les mystères du Moyen âge, ou bien il créa de nouvelles pièces qui s’en inspiraient. La mise en scène ne devait pas être savante, mais toute simple ; les acteurs n’étaient pas des professionnels, mais de simples amateurs (d’où les noms de Laienspiel et Laienbühne donnés à ce théâtre), qui souvent d’ailleurs, justement grâce à leur naturel et à leur recueillement, produisaient sur le public une impression profonde. C’étaient assez fréquemment des étudiants et des instituteurs. Sans résidence fixe, ils allaient de village en village, de ville en ville, et jouaient, pour un prix d’entrée très modéré, devant des citadins et des paysans. Et il arriva que, tout à fait spontanément, sans qu’il fût nécessaire de le demander, les spectateurs s’abstenaient, pendant et après ces représentations, de tout applaudissement bruyant ; leur silence exprimait la puissance de l’impression produite, en même temps qu’il remerciait les acteurs. On s’abstenait de même, dans le mouvement de jeunesse, de tout applaudissement après les exécutions musicales ou déclamatoires, ainsi qu’après les conférences et les discours.

Dans le domaine de la vie économique, le mouvement de jeunesse se créa des formes propres : la « colonie » (Siedlung), et la « communauté de travail » (Arbeitsgemeinschaft). A vrai dire le mot « économique » est ici insuffisant, car le mouvement de jeunesse ne saisit jamais les choses de la vie d’un seul côté à la fois, par exemple du seul point de vue économique, ou social, ou artistique, etc., mais il s’agit toujours d’une transformation de la vie tout entière. C’est ainsi que les colonies sont à la fois des formes de la vie économique, sociale, et individuelle. Au centre se trouve l’agriculture, ou un métier, ou un travail intellectuel, ou un foyer d’enfants, parfois aussi plusieurs de ces activités réunies. L’idée économique fondamentale est la répartition du travail et des bénéfices sur la base d’une loyale fraternité, – les nuances variant sur ce point depuis une conception communiste jusqu’à une conception modérément individualiste. Mais on s’attache avant tout à la qualité et à la propreté du travail, on est hostile à tout « Ersatz », et on entretient avec le monde extérieur, pour autant qu’il est suffisamment mûr, des relations commerciales d’un caractère fraternel. L’activité économique n’est pas considérée seulement comme un moyen d’enrichissement (ainsi que l’entend l’Europe occidentale actuelle), mais comme un service rendu à la collectivité (ainsi que l’entendent le bolchevisme, le fascisme, et les mieux inspirés des capitalistes américains).

Ces colonies dépendent le plus souvent très étroitement de conceptions politiques ou philosophiques. Parmi les plus intéressantes sont le « Barkenhoff », colonie communiste fondée par le célèbre peintre Heinrich Vogeler, à Worpswede, près de Brême, et les colonies d’esprit protestant et tolstoïen de Neuwerk-Sannerz et de Habertshof, toutes deux dans la Hesse. Il y eut aussi pendant quelque temps, à Leipzig, une petite usine appartenant à des communistes du mouvement de jeunesse, qui comprenait imprimerie, reliure et forge.

L’activité politique du mouvement de jeunesse a déjà été signalée ci-dessus. Nous y reviendrons plus loin, dans la mesure où elle a rapport à la France.

Mais c’est l’éducation qui est devenue le domaine propre du mouvement de jeunesse. Bien qu’il n’ait pas créé lui-même directement l’éducation nouvelle, il n’en est pas moins vrai que cette éducation ne se concevrait pas sans les membres du mouvement de jeunesse, que ce soit comme maîtres ou comme élèves. Il y eut là deux courants, qui se réunirent en un seul courant plus large. Les créateurs de la réforme scolaire, les Lietz, les Otto, les Wyneken, étaient encore, extérieurement, des hommes de l’ancienne génération, mais Otto et Wyneken seraient restés sans écho, et l’école de Berthold Otto, Wickersdorf, et l’école de l’Odenwald n’auraient pas été possibles sans le mouvement de jeunesse. Le nouvel adolescent et le maître qui comprenait ce nouvel adolescent, étaient faits l’un pour l’autre. Le nouveau sentiment de la communauté, l’hostilité à la pure théorie, et à l’autorité purement conventionnelle qui ne repose pas sur la dignité du caractère, enfin la vie et le travail réalisateur : tout cela constitue également la base de l’école nouvelle.

Dans bien des universités les anciens Wandervögel formèrent des « communautés universitaires » (Hochschulgemeinden), qui cherchaient à donner à leurs membres ce que le schéma sec des universités ne savait pas leur donner.

Le mouvement de jeunesse a aussi contribué pour une très large part à la fondation de l’université populaire (Volkshochschule), ou plus exactement de l’ « université populaire organique », par opposition à celle qui avait existé jusque-là et à laquelle il donnait le nom de Lernvolkshochschule (université populaire d’enseignement livresque). De même que Grundtvig au Danemark après la défaite danoise de 1864, et à son exemple, des hommes du mouvement de jeunesse, ou des sympathisants à ce mouvement, comprirent, après la défaite allemande de 1918, que le système d’éducation populaire en usage jusqu’alors avait fait faillite. De même que l’école primaire, le gymnase et l’université, l’université populaire elle aussi n’avait transmis qu’un savoir livresque, et non une culture vivante, et de plus elle n’avait eu, souvent, qu’un public d’intellectuels dilettantes. L’université populaire organique s’adresse à des hommes ayant un désir profond de se cultiver, appartenant aux milieux ouvriers et paysans, ou à la classe moyenne, et elle transmet, selon l’esprit du mouvement de jeunesse et de l’éducation nouvelle, un savoir vivant, un enrichissement de la vie individuelle et sociale ; le maître est en contact étroit avec l’élève. Citons l’université populaire d’Iéna, admirablement dirigée, et en majorité communiste, ou on étudie science et art, philosophie et religion, chants et danses populaires, ainsi que la nouvelle gymnastique allemande, et l’internat d’université populaire (Volkshochschulheim) de Dreissigacker, qui est socialiste ; toutes deux sont en Thuringe. L’internat d’université populaire du Docteur Fritz Klatt, à Prerow, sur la côte de la Baltique, mérite une mention spéciale ; il ne s’adresse pas au peuple, mais aux éducateurs du peuple : professeurs de l’enseignement secondaire, instituteurs, maîtresses de gymnastique, bibliothécaires, libraires et étudiants.

Dans la mesure où il y eut, au sein du mouvement de jeunesse, une volonté d’entrer en contact avec la France, cette volonté prit également des formes nouvelles. Le fait le plus caractéristique à cet égard est peut-être le courant puissant qui se dessina, vers 1924, dans des milieux étendus du mouvement de jeunesse, en faveur de l’organisation d’une « croisade de réconciliation » en France s’agissait de reconstruire, de ses propres mains, un village des régions dévastées du nord de la France. Différents groupes du mouvement de jeunesse, tels que les Freideutsche (protestants libéraux et pacifistes intégraux), les Grossdeutsche (catholiques sociaux et également pacifistes intégraux), et les Jungsozialisten avaient entamé dans ce but, chacun de son côté, des pourparlers avec certains milieux français; mais ces pourparlers ne progressaient pas. Finalement, au printemps de 1924, je conçus le projet de fondre l’action des trois groupes. Je reçus aussitôt l’assentiment d’environ cent jeunes gens de toutes les régions de l’Allemagne; ils s’engageaient à partir ensemble pour la France en vue du travail de reconstruction, en se mobilisant à la manière militaire quand le signal en serait donné. Il y avait là des ouvriers, des commerçants, des étudiants, et un prêtre catholique. Environ dix jeunes filles se proposèrent également, avec un véritable enthousiasme, pour faire le ménage des jeunes gens, ou pour se rendre utile d’une façon ou d’une autre; elles furent cependant refusées. La vie des cent jeunes gens devait être d’une simplicité toute militaire; on voulait habiter dans des baraques, ne gagner que la nourriture quotidienne, sans toucher aucun argent. En mai 1924 je me rendis à Paris et dans le nord de la France, pour préparer de plus près cette entreprise. A quelques rares exceptions près, on peut dire que cette même France qui sait si bien garantir politiquement et juridiquement son droit aux Réparations, ne comprit pas cet acte de bonne volonté spontanée, de fraternité et de cordialité, ce nouvel esprit dans la vie internationale. Il fallut par la suite de longs mois (durant lesquels on m’adressait d’Allemagne des questions impatientes) jusqu’à ce qu’on pût trouver une possibilité de collaboration. Mais quand je rentrai en Allemagne, une profonde déception s’était propagée dans les esprits, et la troupe de volontaires s’était dissoute. Ainsi échoua un projet qui aurait pu porter de beaux fruits.

Mais, par ailleurs, certains milieux du mouvement de jeunesse entretiennent justement depuis ces dernières années de bonnes relations avec des milieux français dont l’esprit est apparenté au leur, comme par exemple avec les milieux pacifistes naturistes. Un de leurs chefs, le Dr Demarquette, fut en 1928 l’hôte du congrès des Freideutsche à Hanovre, où il fut très apprécié et très fêté. Les Freideutsche ont une commission permanente pour les relations avec l’étranger, qui, conformément à l’esprit propre du mouvement de jeunesse, n’essaye pas de résoudre directement les problèmes politiques, mais veut contribuer par des prises de contact personnelles à la formation d’une nouvelle atmosphère.

Il y aurait aussi lieu de mentionner ici l’accueil que reçurent l’été dernier douze scouts français des deux sexes au cours d’un voyage à pied à travers l’Allemagne. Partout, ils furent reçus cordialement par des Wandervögel, et ils trouvèrent même, à une gare, quatre cents Wandervögel qui venaient les chercher avec drapeaux et musique.

Adler und Falken - 1921
Adler und Falken – 1921

On pourra être surpris et déçu, après cette description, d’apprendre que le mouvement de jeunesse se meurt peu à peu, qu’il est en train de s’absorber dans la totalité de la nation. On pourrait peut-être aussi dire que le mouvement de jeunesse s’embourgeoise et devient conventionnel, qu’à la place du bourgeois en coi montant il a créé le bourgeois en « col Schiller ».

C’est là ce qu’il y a de tragique et de paradoxal dans le mouvement de jeunesse le médiocre seul reste dans le mouvement, tandis que tout ce qui a de l’envergure et une couleur propre le dépasse. Ce destin tragique se révèle déjà dans le nom c’est un mouvement pour la jeunesse, et non pour l’homme tout entier, pour le peuple tout entier.

Si le mouvement de jeunesse est dès maintenant sur son déclin, il y a à cela une raison positive et une raison négative il a atteint son but, qui était l’affranchissement des jeunes de formes qui ne leur étaient-pas adaptées, et il a donné aux mots « être jeune » un sens nouveau et en même temps le plus ancien; mais il lui fallait aussi disparaître, ou tout au moins perdre de sa vie profonde, parce qu’il n’était pas en harmonie avec le temps présent, et qu’il avait une conception en partie fausse de la vie moderne et de ses forces instinctives.

Sa faute principale fut la mollesse avec laquelle il a fui devant les duretés de la vie moderne, et beaucoup de ses membres, comme maints romantiques de tous les temps, furent anéantis par le conflit entre le monde des désirs et celui de la réalité. Dans ce monde américanisé, le mouvement de jeunesse était trop allemand, ou tout au moins trop romantique-allemand. Il ne sut pas changer ce qui l’opprimait grande ville et machine, organisation de masses et mécanisation, usine et bureau – mais il préféra se réfugier dans un monde plus beau. Après une époque qui avait attaché une importance excessive aux valeurs rationnelles, le mouvement de jeunesse, conformément à la loi historique d’action et de réaction, n’insista que sur les valeurs de l’inconscient. Son manque d’intellectualisme eut pour conséquence qu’il ne put, lui-même, en tant que mouvement, être vraiment créateur d’une culture (car la culture est fille de la Ratio et de l’Eros). A cet anti-intellectualisme se mêlait un certain philistinisme, qui, si l’on fait abstraction des chefs du mouvement, ne laissait pas émerger de fortes individualités. C’est ce qui explique que le mouvement de jeunesse ait mis au ban le seul penseur puissant qu’il y eût dans son sein, tandis qu’il acclamait des peintres et des écrivains, sortis de ses rangs, qui n’avaient que des talents factices et médiocres.

Ce fut certainement un mérite du mouvement de jeunesse d’avoir de nouveau, en notre temps de confusion et d’incohérence, mis au premier plan l’idée de la pureté sexuelle. Cependant il n’a pu obtenir, sur ce terrain non plus, de résultats décisifs, parce qu’il resta, ici encore, étranger à son temps et à la vie, et qu’il recouvrit misérablement les forces créatrices, aventureuses et démoniques de la sexualité avec un schéma « d’innocente camaraderie et de droits et devoirs égaux pour les deux sexes. Il y eut un temps où les mariages entre Wandervogel étaient réputés pour leur rapide dissolution les innocentes « excursions en commun » et la « camaraderie wandervogel » se révélèrent une mauvaise préparation à la réalité du mariage d’autant plus que par le romantisme wandervogel les jeunes gens devinrent semblables aux femmes, pendant que les jeunes filles, par les fatigues endurées avec le lourd sac au dos et les allures sans gêne en usage avec les jeunes gens, se rapprochaient des manières masculines. Les deux sexes devinrent ainsi trop semblables, et leurs rapports mutuels rappelaient trop ceux qui existent entre camarades ou entre frères et sœurs, il y manquait la tension nécessaire.

Et le mouvement, en définitive, était aussi trop rustique et trop démocratique dans ses formes. Tout comme il n’est pas exact qu’une danse paysanne du XVIe siècle convienne mieux aux vibrations psychiques et aux nécessités de l’homme moderne qu’un tango, il en est de même du costume rustique et romantique, des manières rudes et démocratiques. Sans doute, dans la naissance et le développement de l’esprit du siècle, les éléments positifs se mêlent à des éléments négatifs, et cependant il est une puissance que nous devons nous efforcer de comprendre dans ses racines les plus profondes et que nous n’avons pas le droit d’éluder. Le mouvement de jeunesse a souvent manqué à ce devoir, bien qu’il ait également, par ce qu’il y avait de meilleur en lui, enrichi l’esprit du siècle. C’est surtout par sa tentative de donner à la culture un caractère rustique qu’il a commis cette erreur. Il n’est pas conforme à l’esprit du siècle que l’intellectuel se démocratise sur le terrain de la culture; au contraire, c’est l’homme du peuple .qui s’aristocratise en France, l’ouvrier et l’ouvrière sont « Monsieur » et « Madame » aussi bien qu’un comte et une comtesse, et ils s’habillent en conséquence; en Amérique, le fermier et la fermière sont lady et gentleman aussi bien que le milliardaire de la Quinzième Avenue; l’évolution ne suit pas en Allemagne une marche différente.

Et cependant, comme il est joui de voir un groupe de Wandervogel, avec leurs blouses aux couleurs si gaies et si variées ! Comme ils sont plus agréables à regarder qu’un groupe d’hommes modernes uniformément vêtus de gris ! Ici, comme dans bien d’autres domaines, l’avenir seul pourra amener une réconciliation véritable entre le « mouvement de jeunesse » et le « monde extérieur ».

Maintenant que nous avons donné un aperçu, d’une part de la nécessité, de la valeur, et de l’efficacité du mouvement de jeunesse, d’autre part de ses faiblesses et de ses erreurs, ainsi que de sa fin prochaine, qui implique à la fois un succès et un échec, il va nous être possible de définir le rôle de ce mouvement dans la civilisation universelle et plus particulièrement occidentale.

Nous nous rendons compte qu’il ne s’agit pas ici à proprement parler d’histoire, mais seulement d’un essai, d’un premier pas, remarquable d’ailleurs par son point de départ et son but, et par le sérieux avec lequel fut entrepris.

Si l’on veut classer le mouvement de jeunesse sous une des rubriques habituelles, telles que social, politique, religieux, etc., et si l’on entend par religion non pas le monde du dogmatisme, mais quelque chose qui apporte de la vie, des réalisations, et qui brise l’écorce conventionnelle, on peut considérer le mouvement de jeunesse comme un mouvement religieux, peut-être comme un des mouvements religieux les plus puissants de l’époque qui vient de s’écouler.

Sa lutte contre le système de la spécialisation, qui fausse la vie et la rend mécanique, en faveur de l’homme un et de la vie une, rappelle la lutte de Moïse contre le polythéisme pour le Dieu unique.

Ce n’est pas par hasard que le même pays et la même époque qui produisirent un livre comme la Décadence de l’Occident d’Oswald Spengler, firent éclore également le mouvement de jeunesse. Car celui-ci n’est pas autre chose que la lutte contre les symptômes modernes de décadence, ou, pour employer une expression plus bénigne, de dégénérescence; lutte où furent souvent employés, à vrai dire, des moyens erronés.

L’Allemagne est située, non seulement géographiquement, mais encore psychologiquement, entre les mondes anglo-saxon et latin d’une part, et les mondes russe et oriental d’autre part. Bien qu’il ramenait la jeune génération tout d’abord à des sources allemandes, et qu’il souhaite une entente avec ses voisins de l’ouest, le mouvement de jeunesse, au point de vue culturel et moral, s’est, sans le vouloir, tourné principalement vers l’Orient, ou encore, a insisté sur les traits orientaux de l’âme allemande. Tolstoï et Dostoïevski, Tagore et Gandhi, Lao-Tseu et Confucius furent les maîtres favoris du mouvement de jeunesse; il faut ajouter à ces noms, dans le monde allemand, celui du mystique maître Eckart, et, dans le monde latin, celui de Saint-François d’Assise. Ce que le mouvement de jeunesse combattit, c’était essentiellement des traits de l’américanisme et de la civilisation latine moderne, ou de leur écho et de leur caricature dans le monde allemand. On peut dire en un sens que le mouvement de jeunesse est ce que l’Allemagne produisit jamais de plus allemand et de plus éloigné du génie français; car il lutta en Allemagne contre les aspects de la civilisation qui, dans le cadre européen, sont représentés et favorisés le plus nettement par la France. C’est l’emprise de la grande ville sur l’homme, la vie loin de la nature, et l’embourgeoisement; c’est l’individualisme exclusif, qui n’est souvent pas éloigné d’un égoïsme dissimulé, et qui marche souvent de pair avec les opinions de masses et les psychoses de masses; c’est la froideur et le conventionnel dans les relations mutuelles des hommes; c’est la conception rationaliste et mécaniste de la société; c’est l’intellectualisme exclusif des gens de lettres et des savants, qui donne chaque jour au monde une forme nouvelle, et pourtant ne le change point, parce qu’on veut seulement la forme, et non la substance. A tout cela, le mouvement de jeunesse oppose le retour à la nature, l’esprit de communauté, la fraternité, les réalisations pratiques. Et ces buts l’éloignent de l’Occident pour le rapprocher de l’Orient.

L’Allemagne, et avec elle les membres du mouvement de jeunesse, continue à reconnaître les hautes valeurs du génie latin et à y puiser des enseignements. Mais en même temps l’ancien conflit dure toujours, et le mouvement de jeunesse lui a donné une signification plus profonde.

De poursuivre cette lutte sans baïonnettes, sans gaz et sans microbes, et de concilier les antagonismes dans une synthèse supérieure, telle sera la tâche des générations à venir.

GERD KNOCHE.

1 : L’auteur de cet article, M. Gerd Knoche, jeune écrivain allemand, définit dans sa signification profonde, pour les lecteurs français d’Europe, le mouvement de la Deutsche Jugendbewegung auquel il a pris part.

2 : Corporation d’étudiants, vers 1815.

3 : « Philistin de culture ». C’est un homme médiocre et prétentieux, qui s’enorgueillit d’une culture en réalité toute factice (Note du trad.).

 

1930-08-15_Europe_revue_mensuelle_La nouvelle jeunesse de l'Allemagne

 

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