Louis Lachenal est volontaire pour un 2e Himalaya
Si vous voulez le voir, ne dites pas que nous êtes journaliste. Ne lui demandez pas d’interview, mais parlez-lui doucement de la montagne, des moraines et des séracs. Si vous avez de la gouaille, allez-y. Allez-y rondement. Il adore ça, mais vous aurez du fil à retordre pour le battre sur ce terrain.
Louis Lachenal, c’est un visage. Un visage brun qui a reçu les caresses du soleil et les gifles des tempêtes. Il a des yeux clairs, des yeux merveilleux. Un front haut, ample, des cheveux épars et légers : des cheveux pour le vent. Mais Lachenal c’est aussi un homme mutilé. Souvenez-vous-en : vainqueur de l’Annapurna, il eut les pieds gelés. On dut lui couper les orteils dans le train qui ramenait l’expédition A Gorakhpur, après la merveilleuse ascension des 8.500 mètres de l’Himalaya
Je me tenais, timide, près de cet homme couronné d’aventures. Sa présence dégageait je ne sais quelle force, je ne sais quel prestige dont j’étais ébloui. Vite, il se montra d’une telle simplicité, que, d’un coup, je me suis décidé à lui parler.
— Oui, les Français préparent une deuxième expédition de l’Himalaya, me répondit-il. Les fonds ne nous font pas défaut. Ce qui nous manque, ce sont les autorisations diplomatiques. Ainsi le Népal ne veut rien entendre de nos requêtes. Obstinément, il nous ferme ses frontières.
— Et pourquoi donc ?
Ironiquement :
— Parce qu’il ne veut pas nous voir.
— Les étrangers préparent-ils de semblables expéditions ?
— Oui : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Amérique préparent leurs cordées. Il y en a d’autres, plus secrètes, celle de la Norvège par exemple.
— Etes-vous volontaire pour un deuxième Himalaya ?
Avec un sourire :
— Bien sûr. Si je peux.
Douloureusement, montrant ses petits pieds, ses pauvres petits pieds de gosse :
— Si l’expédition française partait cet été, pour moi, il ne serait pas question de partir. Mes pieds me commandent. Mais si c’était l’été prochain, peut-être… si l’on me sélectionnait.
— Qui sélectionne-t-on ?
— Des alpinistes éprouvés, d’une condition physique parfaite. Notez que je recommence à faire du ski. Mais c’est pénible.
Dans les yeux bleus, un instant, a traîné une ombre de tristesse. Assoiffé d’aventures, Lachenal craint de ne plus pouvoir affronter avec la vigueur d’autrefois, neiges et cimes.
— Mais votre femme, monsieur Lachenal, que dit-elle de vos projets ?
— Evidemment, elle préférerait me voir rester toujours ici.
— On parle beaucoup du Comité de l’Himalaya. Qu’est-ce ?
— C’est une association composée d’anciens alpinistes occupant une situation sociale privilégiée. C’est ainsi qu’en font partie le directeur général d’Air France, le directeur général de la Banque de France, le directeur général de la Banque du Commerce et de l’Industrie. Ces personnalités nous aident beaucoup matériellement. Ajoutez à cette liste les fervents alpinistes qui ne peuvent plus espérer faire partie d’aucune expédition quelque peu périlleuse : Maurice Herzog, par exemple, qui n’a plus de mains ni de pieds.
Maurice Herzog ! Ce nom évoque des fables stupides, cruelles. Louis Lachenal nous le redit, navré :
— A propos de Maurice Herzog, dites donc à tous vos lecteurs de ne pas croire aux mauvais potins qu’on a racontés sur nos rapports. Je le répète avec force, avec ardeur. Maurice et moi sommes restés d’excellents amis.
Comment pourrait-il en être autrement ? De tels premiers de cordée communient entre eux, éternellement. Ensemble ils ont souffert, ensemble ils ont senti la mort, ensemble ils ont goûté l’ivresse de l’effort et de la victoire. Et leur plus belle récompense ce n’est pas je ne sais quelle gloire humaine et éphémère mais l’amitié. Cne amitié rude et délicieuse comme une aventure d’enfant.
Interview de Xavier GRALL. Photos de François Sautereau. La vie Catholique illustrée, 15.02.1953 – Source : Gallica

PROFESSEUR, IL ENSEIGNE LA MONTAGNE. — Louis Lachenal est professeur à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme de Chamonix. Il prépare ici l’ordre de départ des stagiaires pour un slalom.

