Bernard Charbonneau – Le sentiment de la nature, force révolutionnaire (1937)

Le sentiment de la nature et la civilisation industrielle : scoutisme et Jugendbewegung

Le scoutisme

Nous avons vu que le sentiment de la nature traduit une réaction universelle contre un certain genre de vie, mais dans les cas que nous avons étudiés jusqu’ici, cette réaction demeure inconsciente. Mais les conditions de vie imposées par notre civilisation industrielle devinrent bientôt de plus en plus strictes et elles engendrèrent des mouvements où l’admiration passive des beautés de la nature fut remplacée par la revendication d’une vie dans la nature ; au lieu de masses indistinctes se constituèrent des sociétés nettement définies, armées pour la lutte. Ces différents mouvements (même la Jugendbewegung) eurent un caractère international en réaction contre une civilisation commune aux différents pays, mais partout ces mouvements échouèrent pour être restés dans une demi-conscience de leurs fins.

Il peut sembler étonnant de compter parmi ces mouvements le scoutisme, qui passe souvent à juste titre pour une organisation réactionnaire. Le scoutisme a un double caractère ; officiellement, vu de l’extérieur, il est né des idées pédagogiques d’un général anglais, une entreprise très bourgeoise par son caractère moral, utilitaire et patriotique. Mais intérieurement, les enfants l’ont transformé, l’ont fait renaître du sens de la justice et du goût de l’aventure très vifs à leur âge, c’est une réaction contre l’encasernement et la culture qu’ils sont obligés d’avaler à hautes doses ; les bons scouts sont souvent de mauvais élèves et les chefs savent combien il est difficile d’établir un lien entre l’activité du scout dans la troupe et en classe.

Dans le scoutisme s’opposent l’esprit révolutionnaire des enfants et l’esprit conservateur des éducateurs ; les scouts y voient une société idéale, un ordre de chevalerie dont les membres sont unis par un costume, des rites, une camaraderie. Les deux grandes forces du scoutisme sont l’instinct de justice de l’enfant qui ressent confusément l’injustice et son goût pour une vie libre et rude. La nature est beaucoup plus que le cadre de la vie scoute, certains camps finissent par s’identifier avec certains pays particuliers ; tout scout sait qu’un feu est à la fois un foyer très matériel qu’il faut savoir arranger pour faire cuire la soupe et la grande flamme dans la nuit noire, centre des scouts qui se tiennent la main. A ce moment, la ville est loin, classes, pays deviennent des mots vagues, ils font partie d’une tribu perdue au milieu des bois. Lorsqu’ils manœuvrent la nuit, les enfants ne jouent pas ; pendant que les chefs dosent l’intrigue de la manœuvre pour développer leur esprit d’observation, les enfants s’attaquent, ils ont peur, ils sont vaincus, ils sont victorieux, ils se donnent entièrement à cette aventure qui recrée un risque qui leur est refusé ailleurs.

Pour les chefs, dans la mesure où ils s’éloignent des enfants par l’âge et par le grade, le scoutisme est un simple mouvement pédagogique destiné à former de bons citoyens ; il ne s’agit pas de créer un monde nouveau, il s’agit de moraliser la société existante ; ces éducateurs se penchent sur l’enfance pour étudier ses réflexes et dévier ses instincts pervers ; ils tiennent des congrès, votent des motions et les grands chefs obtiennent des décorations. Equivoque dangereuse, car pour l’enfant, il ne s’agit pas d’un jeu, mais de sa vie ; quand on lui propose de partir comme saint Georges terrasser le dragon du mal, il s’apprête à un combat sans merci, il ne se prépare pas à devenir un honnête commerçant, mais l’être d’élite destiné à redresser les torts.

La rupture entre les enfants et les chefs finit par se produire au moment de l’adolescence ; à ce moment, le jeune homme, s’il veut continuer le scoutisme, n’a devant lui que deux voies : devenir à son tour un éducateur ou bien quitter le mouvement pour s’embrigader dans des cadres politiques ; et en général l’éducation qu’il a reçue le pousse vers des formations politiques de droite ; le jeune scout fait un volontaire national. On a essayé, il est vrai, de continuer le mouvement par les routiers, mais on n’ose pas proclamer en termes nets qu’ils ont une mission révolutionnaire ; alors le scoutisme ne groupe plus que ceux qui ont conservé un peu plus ridicule de leur enfance, ils n’ont plus pour activité que les promenades et les bonnes œuvres. Par trahison inconsciente, des chefs mal préparés au combat oublient les nuits passées dans la forêt, ils prennent femme et font des enfants. Ils conservent parfois le sentiment d’une déchéance, les anciens scouts éprouvent une gêne à se revoir. Pourtant, qu’il serait beau de prolonger son enfance, non pas en mettant des pantalons scouts, mais en décidant le scoutisme à vieillir pour incarner nos rêves de simplicité, de camaraderie etde risque. Que se forme une vraie société, que l’ouverture ne soit plus gratuite, mais qu’elle combatte pour le sort du monde, non pas au risque de perdre la manœuvre, mais au risque de la prison ; que dans la foule incertaine se forment des patrouilles de huit types, la main dans la main : huit de Gascogne, huit de Berry, huit de Catalogne, passant droit leur chemin dans les méandres d’un monde perfectionné.

Jugendbewegung (mouvement de jeunesse)

Oui, même au risque de notre confort, nous désirons une société où n’avorte pas notre jeunesse, une société naturelle comme la terre, une société sans faux-cols, sans livres et sans décorations. Quand ni cinéma, ni journal ne vous divertissent, quand la propagande cesse de penser en nous, nous nous sentons pris de panique devant un monde où nous ne pouvons rien. C’est de cet affolement, du vertige d’une jeunesse qui se voit prisonnière de mécanismes abstraits qu’est né en Allemagne avant la guerre le mouvement de l’adolescence : Jugendbewegung.

Elle est née dans l’Allemagne à un moment où un mouvement révolutionnaire pouvait sembler absurde puisqu’il s’agissait d’un pays en plein progrès économique, d’une nation en bonne voie pour exercer l’hégémonie universelle ; à l’intérieur, une excellente administration, une forte armée, une éducation qui ne laisse rien au hasard, des pères fiers de leur pays, bref une bonne conscience universelle. Certes, dans cette satisfaction générale, il y avait eu une fausse note : la protestation de Nietzsche, mais elle était restée sans écho. Pourtant, si les pères, les chefs de bureau et les colonels étaient sans inquiétude du lendemain, il n’en était pas de même de la jeunesse. Ce n’est pas l’hitlérisme qui a été un mouvement nietzschéen, mais la Jugendbewegung, car sinon la « doctrine » de Nietzsche, du moins son inquiétude, s’est incarnée en elle. La protestation qu’aucun parti révolutionnaire ne pouvait faire, car le développement de l’Allemagne de Bismarck est aussi le développement de la social-démocratie, la jeunesse l’a élevée. Tandis que la social-démocratie était installée en Allemagne, la Jugendbewegung a été un mouvement contre, contre le genre de vie, contre la philosophie, contre la société existante, un mouvement réactionnaire au sens profond du mot. Ce n’est pas parce que tout allait mal, mais parce que tout allait bien que le cri de la Jugendbewegung s’élève contre l’inébranlable organisation ; les casernes neuves, les villes en plein essor, les banques qui augmentent leur capital, les pédagogues sûrs de leur mission.

La révolte de la jeunesse ne va pas dresser système contre système, mais réagir contre la vie courante ; les discours emphatiques des professeurs, l’internat, la caserne, la rue, l’usine, le faux-col qui serre le cou ; et comme elle ne prémédite pas, elle laisse naïvement jaillir de sa poitrine le cri révolutionnaire ; sans se préoccuper de l’Histoire, elle se laisse enseigner ce qui manque à sa vie : marcher sur la route droite vers l’horizon vide, regarder le ciel renversé dans les flaques, dormir éreinté de fatigue, retrouver le froid, le chaud, la faim, la soif qu’elle avait perdus. Elle veut briser toutes les organisations qui sont créées, pour faciliter le contact de l’homme aux objets, de l’homme à l’homme ; elle rejette les commodités de la technique parce que la technique s’interpose entre l’homme et l’objet, elle rejette la politique parce que la politique s’interpose entre les hommes, et elle allume à nouveau un feu, remplace le vous par le tu. Elle fuit la ville, rejette tous les carcans, à travers les plaines du nord et les montagnes du sud, les membres de la Jugendbewegung recommencent la civilisation, retrouvent l’ombre de la nuit, les hauts lieux sur lesquels ils viennent en foule se recueillir. Ainsi, tandis que les voies ferrées resserraient leurs réseaux, que l’on construisait les plus grands paquebots du monde et que l’armée bien mise au point se préparait à la guerre, se constituaient hors des villes des groupes de vingt ou trente camarades qui prétendaient ne plus rien connaître de leur temps.

Mais la révolte de la Jugendbewegung ne fut pas assez violente pour devenir une revendication ; par réaction contre l’esprit professoral, elle n’a pas voulu dire ses raisons et revendiquer les droits d’une société à bâtir. Révolte spontanée en dehors des partis politiques, la Jugendbewegung n’a pas voulu se compromettre dans une organisation ; elle a cru que l’ardeur de la jeunesse suffirait, qu’une passion violente, poitrine offerte, abattrait le squelette de métal et d’acier du monde qu’elle détestait ; elle l’a haï, mais n’a pas voulu le connaître. Elle crut aussi pouvoir vivre sa vie à l’écart des villes au plus profond des montagnes, sans savoir qu’il n’y avait pas de zone libre dans l’Allemagne de Bismarck, que, malgré les bois, les services de recrutement iraient un jour la chercher pour la vêtir d’un uniforme, la coiffer d’un casque et la jeter au feu.
Elle se sentait tellement étrangère au monde où elle vivait qu’elle a erré sur les chemins comme un oiseau sauvage, sans chercher à se lier à lui-même par une opposition. La Jugendbewegung a été vaincue parce qu’elle n’a pas voulu, contre la rigueur des vieillards et de leurs techniques, dresser la rigueur d’une société révolutionnaire, elle n’a pas compris que précisément, parce qu’elle est inertie, une société morte ne peut être brisée que par la force, non par la générosité ou le mépris. Mais aussi la Jugendbewegung a commis la plus grande faute que puisse commettre un mouvement révolutionnaire : qu’il était doux de fuir les villes sur la route, de laisser le vent libre fouetter son visage et de se tenir par le bras en s’abandonnant au trouble de l’amour. La Jugendbewegung a joui de ses sentiments révolutionnaires, elle s’est enivrée de chansons de marche, d’airs de guitare, au clair de lune, sans chercher à savoir quel était le commandement qui la poussait à rejeter le faux-col et à fuir la ville. Elle a méprisé les vieux sans chercher à les briser ; pendant ce temps, ils souriaient et pensaient qu’il est bon que la jeunesse prenne de l’exercice, ils s’occupaient d’affaires sérieuses et constituaient des stocks, puis, quand le moment est venu, ils ont signé le décret de mobilisation.

L’échec de 1914 avait marqué la fin de la Jugendbewegung ; les jeunes purent remettre le sac au dos, revêtir pantalon court et chemise ouverte, ce ne fut plus pour eux-mêmes mais pour servir les partis politiques. Pourtant, nous devons considérer la Jugendbewegung comme un des mouvements qui ont été près d’accomplir une révolution personnaliste et sa mentalité comme le type d’une mentalité pré-personnaliste. Elle a senti les buts de notre révolution, elle a employé certains de ses moyens d’action, elle a compris que l’appel de la grand-route, le désir de revenir vers la nature signifiait aujourd’hui une révolte particulière ; mais elle n’est pas allée plus loin, elle n’a pas compris que, pour vivre sans hypocrisie, il faut abattre la société qui la permet. Le promeneur solitaire devait présenter ses projets de loi et sans doute c’est parce qu’un soir, seul dans la forêt, il n’a pas senti le dégoût du retour à la ville, que sa rêverie n’a pas eu assez d’acuité pour devenir, en face de l’état de fait, un fait. »

Bernard Charbonneau, Extrait d’un article intitulé Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, in Journal intérieur des groupes personnalistes du sud-ouest – Juin 1937.

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