Impressions d’Allemagne – Les aspirations de la jeune génération – 1932

Pour ceux qui retrouvent l’Allemagne après quelques années d’éloignement, les signes de sa misère, de sa détresse économique sont évidents et manifestes. Ce n’est pas la pauvreté comme on se la représente en France : les gens les plus malheureux, ceux qui ne mangent pas tous les jours à leur faim, vivent dans des maisons neuves et très confortables ; ils ont tous de grands appartements, des cuisinières électriques, le chauffage central, mais ils se nourrissent de pain noir et de boudin. Non, cette misère n’a rien de rebutant ; on ne voit pas, comme ailleurs, des loqueteux hâves et sales ; par contre, des hommes jeunes, vêtus décemment, pullulent, jouant du violon dans les cours pour gagner quelques pfennigs ; dans le milieu de l’après-midi, à l’heure où, normalement les hommes valides travaillent à l’usine ou au bureau, les berges du Neckar grouillent d’une foule d’hommes, solides d’apparence et mal nourris, qui se chauffent au soleil en maillot de bain, et trompent ainsi l’attente du gagne-pain qu’ils n’espèrent plus.

Ce signe de l’aisance, l’automobile, manque ici ; surprenant est le petit nombre des autos ; quand une auto avec chauffeur, de puissance moyenne, passe dans les rues, on se retourne : des petites 5 chevaux, on en trouve, sans doute, mais les voitures quelque peu importantes sont très rares.

Dans les trains, ces mêmes signes de pauvreté éclatent. Tout le monde, ou presque, voyage en troisième. Dans le train allemand qui m’a amené de Sarrebruck à Heidelberg — train dont les six voitures à couloir poursuivent leur route jusqu’à Berlin — il n’y avait pas un seul wagon de première ou de seconde : rien qu’un compartiment de première et un compartiment de seconde, réservés dans un wagon de troisième classe. Encore le compartiment de première était-il vide, et étais-je seul avec un industriel allemand dans celui de seconde.

Au fond, avec leur folle prodigalité de l’argent des autres, les dirigeants de l’Allemagne ont fait d’elle une Amérique, une Amérique européenne, mégalomane et prodigue, où la crise a secoué, ébranlé profondément, une masse vivant au jour le jour.

Devant cette situation sans issue, qui pousse en ce moment l’Allemagne aux pires aventures, comment réagit la jeunesse ? Que pense-t-elle ? Que veut-elle ? Que cherche-t-elle ? S’il est une réponse à cette question, où mieux la trouver que dans cette vieille ville universitaire consacrée depuis des siècles à la formation de la jeunesse ?

***

Cette jeunesse vous pourriez la voir sur toutes les routes d’Allemagne, telle qu’elle vient de m’apparaître, à mon premier jour d’Heidelberg au détour du chemin.

J’ai quitté, avec le compagnon de mes premiers pas dans la vieille université, le Neckar et son vieux pont, et ses eaux limoneuses ; nous avons dépassé le vieux château, la gloire d’Heidelberg, ancré à mi-flanc d’une colline boisée et sombre, et d’une adorable et invraisemblable teinte rose. Nous marchons dans les chemins ombragés, et une bande d’excursionnistes, mollets nus dorés par le soleil, nous dépassent ; les souliers cloutés s’enfoncent dans le sol encore humide du chemin ; dans leurs dos tintent casseroles et gamelles : ce sont des « Wandervogel », des « oiseaux-voyageurs », comme ils s’intitulaient aux premiers jours, car ce mouvement qui groupait une jeunesse ivre de nature, de grand air et de, liberté, date de la veille de la guerre.

— On se moquait d’eux, tout d’abord, me dit mon compagnon ; maintenant, ils ont fait école, et c’est le « Jugendbewerung » ; toute la jeunesse, ou presque, s’y rallie, la jeunesse qui, ponctue mon compagnon, « seule peut s’affranchir et se protéger dans un autonomisme très exclusif. »

— Mon Dieu ! quels grands mots ! Et contre quelle tyrannie a-t-elle à lutter ? Je ne suppose point que les pouvoirs…

— Oh ! non. Il n’y a rien de politique dans ce mouvement : c’est la réaction des jeunes contre, le système d’éducation de jadis, contre la discipline brutale, refoulant, étouffant toute initiative, toute sensibilité.

— Mais alors, cet étonnant « Mädchen in Uniform » que nous avons tant admiré à Paris, ce n’est pas l’illustration d’un cas isolé, c’est la condamnation d’un système ?

— Mais oui.

D’autres groupes de promeneurs nous ont encore dépassés ; cette fois, filles et garçons voisinent, c’est samedi. Ils s’en vont ensemble, camper à quelque trente kilomètres de là ; ils coucheront à la belle étoile ou dans quelque grange hospitalière, feront leur cuisine… Tout à coup, l’un d’eux entonne un Lied, et tous, filles et garçons, répondent en chœur, et ces voix jeunes, fraîches, chantent avec une telle justesse, un si parfait accord de la mesure comme du sentiment que j’en demeure frappé de surprise… Hélas ! chanter, marcher, agir à l’unisson, c’est toute l’Allemagne !…

Nous avons repris promenade et causerie :

— Mais ce mouvement est-il vraiment indépendant de toute organisation politique ? N’est-il pas quelque peu teinté de nationalisme ?

— Non, c’est le commun amour de la nature qui rassemble cette jeunesse… Sans doute, on y exalte les vertus de notre race, mais c’est tout

Comme je voudrais le croire !

Compagnons affamés. Sur le vapeur du Danube de Linz à Passau - Atlas Wandervogel, ACE, 2021
Compagnons affamés. Sur le vapeur du Danube de Linz à Passau – Atlas Wandervogel, ACE, 2021

Les voix se sont éteintes… Une question me brûle les lèvres : « Tant de ces jeunes gens portaient la croix gammée ? » Mais le cadre est trop idyllique pour un tel sujet. Nous traversons un charmant petit village — un village joujou — maisons aux toits en pente, aux volets de couleur, presque étouffées sous les pommiers en fleurs ; aux fenêtres, des pots de géranium, un chat noir qui ronronne, et sur le seuil d’une porte, un vétéran barbu qui fume une pipe de porcelaine et sourit à la petite fille aux tresses blondes qui joue au cerceau dans nos jambes.

…Tout ne parle-t-il pas de paix et de fraternité?…

…Le tramway nous a ramenés à Heidelberg : voici la ville ; une porte triomphale en pierre rouge en garde l’accès… Notre voiture va s’engager sous sa voûte, mais elle s’arrête… Je me penche à la vitre… Une trentaine d’étudiants, casquette sur l’oreille, écharpe au corps, bâton ferré en main, rentrent de promenade ; on a chanté, blagué, on s’est baigné en chœur ; leurs groupes détachés arrivent devant la « Karlstur », et soudain, sous mes yeux, sans heurts, sans confusion, sans commandement, les étudiants se forment en colonne par trois ; cela dure quelques secondes à peine, et, brusquement, ils s’ébranlent, souliers à clous, bâtons ferrés, scandant la cadence sur le pavé sonore. Toute circulation s’interrompt, derrière nous s’allonge la file des voitures ; imperturbable, la colonne franchit la porte et je retiens un cri : « Des soldats !… de véritables soldats !… »

…Et pas la moindre protestation ne s’est élevée, chauffeurs ou wattmen ont passivement attendu, les yeux des jeunes filles les ont suivis émerveillés, et l’une d’elles a soupiré à mes côtés : « Oh ! comme ils défilent bien ! »

…Mon compagnon a jeté sur le spectacle un regard indifférent, il y est habitué ; l’instant d’après il n’y pensait plus… Mais moi, l’avouerai-je, la nuit, j’y pensais encore.

Pierre-Louis Vitoux, Le petit parisien, 5 juillet 1932

Auberge de jeunesse près de leau sur le Möhnesse-Sauerland - Atlas Wandervogel ACE 2021
Auberge de jeunesse près de leau sur le Möhnesse-Sauerland – Atlas Wandervogel ACE 2021

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