Les Émeutes de Gabriele D’Annunzio

LES ÉMEUTES (Extraits du « LAUS Vitae ».)

O Rue des capitales,
Que l’on creusa jadis pour l’apparition
du formidable Dieu inconnu de la foule!
O Rue dont la largeur peut contenir la piaffe
de quatre beaux quadriges qui marcheraient de front
dans un nouveau triomphe de la gloire romaine!
O Rue étroite et tortueuse empouacrée d’ordures !
O Rue bouillante comme un grand fleuve de lave !
O Rue suintant l’humidité comme une Catacombe !
O Rue plus encombrée que les embarcadères !
O Rue déserte comme une tombe vide !
O Rue gonflée de cris et de silence tour à tour !
O Rue lugubre et gaie par éclats imprévus !
O Rue funèbre et délirante d’heure en heure !
Oh ! jamais, oh ! jamais tu ne fus aussi belle
à mes yeux, qu’en ce jour d’angoisse, où, tout à coup,
en écoutant le grondement de la révolte,
j’ai regardé en face, au lointain carrefour,
ta sinistre embouchure fermée
par un tragique hérissement de baïonnettes,
contre l’énorme flot de la vengeance populaire !…

Mais l’âpre volonté de répandre la mort
interrompit soudain ses chansons et ses cris
et devint taciturne, pétrifiant sa haine,
pour ébranler la haute et puissante muraille
de la cavalerie qui l’attendait…
Et le silence était rompu par les gourmettes
qui tintinnabulaient sous les ganaches
des grands chevaux sursautant d’inquiétude…
L’on entendait partout la respiration
des forces plébéiennes haletant de fureur
dans les poitrines demi-nues et sans défense..
Puis ce fut le tonnant brouhaha, de la lutte !
Tohu-bohu de cris et de galops violents,
et la tourbillonnante chevauchée sanguinaire,
et le martellement des lourds sabots de fer,
qui creusaient en passant leur vendange écarlate
de ventres défoncés et de crânes fendus,
pêle-mêle aux gluants ruisselais des cervelles…
Et c’est là que je vis l’horreur immémoriale
de ces vaines révoltes populaires,
sans fin domptées, aplaties sur la pierre
et sur le bouillant asphalte de la rue!…
Mais c’est là que je vis dans une flaque rouge,
une aile de colombe encore immaculée,
qu’agitait le frisson flamboyant d’une Idée !…

GABRIELE D’ANNUNZIO
Traduction en vers libres de F.-T. MARINETTI

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