Les Comédiens-Routiers – 1932

Mon cher Garric.

Vous me demandez de vous parler des Comédiens-Routiers. Pourquoi font-ils cela ? À quelles fins ?

Pour quelques-uns d’entre eux, c’est très net : vocation dramatique très forte. Et c’est pour qu’ils ne gâchent pas des dons réels et ne risquent pas de se gâcher eux-mêmes que je les ai incités à se grouper, à se soumettre ensemble à un dur apprentissage, à former « un chœur », une compagnie, une équipe bien à eux, au lieu d’aller chercher un engagement dans les quelques compagnies existantes (et il n’y en a guère) où un adolescent bien né puisse ambitionner d’entrer.

Je leur ai dit : faites votre théâtre. Faites-le en commençant du commencement qui est l’art de l’acteur — ce qui ne vous empêchera pas par la suite de vous spécialiser, de devenir qui poète, qui régisseur, qui décorateur, qui administrateur, etc. Vous êtes jeunes. Vous avez le temps devant vous, faites entre vous vos années d’apprentissage dans des conditions meilleures que celles que connut le jeune Wilhelm Meister qui sous un certain angle vous ressemble comme un frère.

Ce théâtre qu’ils rêvent d’édifier un jour, quand ils s’en sentiront dignes quel sera-t-il ? Populaire, assurément. Le public « d’avant-garde » ou « d’élite », le public que jadis on appelait « bourgeois » ne les intéresse pas. — D’autre part, théâtre « théâtral », je veux dire anti-littéraire, anti-snob, antidilettante. — Ainsi, jadis, les Basochiens, les Compagnons de Ruzzante et ceux de Molière — Commedia dell’arte ce qui veut dire Comédie de métier, théâtre d’acteurs, né sur le tréteau même, dans l’exercice de la profession, et non sorti de cabinet de l’homme de lettres ou de l’officine de l’homme d’affaires théâtrales.

Pourquoi, n’y étant pas forcés, exercent-ils cet art singulier, lequel porte toujours en soi quelque chose d’humiliant, de gênant, de dangereux, de pénible, tant physiquement que spirituellement ?

1934-04-26_Par vous_Film des Commédiens-Routiers_01
1934-04-26_Par vous_Film des Commédiens-Routiers_01

Applaudissement ? Vous pensez bien que pour des garçons de cette qualité, c’est là une récompense, une indication, un encouragement nécessaire, mais que ce ne peut être en aucun cas une fin. « Le succès est un moyen non un but » disait mon ami J. — J. Lemordant. En ce qui concerne les Comédiens-Routiers, il n’y a pas sur ce point de confusion possible. MM. les critiques qui disent : « C’est très bien, mais le succès ne va-t-il pas les déformer ? », peuvent se rassurer, j’en réponds.

Besoin, plaisir de vivre des fictions ? Sans doute. C’est la base même de l’art. Mais ça ne leur suffit pas. Il faut encore que ces fictions, choisies par eux, aient un sens communautaire, je veux dire qu’elles soient bienfaisantes et au public et à eux-mêmes. « Castigat ridendo mores » et cela, bien entendu, en restant « Théâtre » et sans jamais usurper la place de la tribune ou de la chaire. — De là, s’il se peut, aller plus loin : célébrer dramatiquement Dieu, les Saints, et les Héros ; et par ces célébrations, exalter l’âme communautaire, se hausser jusqu’à la tragédie profane ou sacrée que ces apprentis ambitionnent de rétablir un jour dans toute sa force dépouillée, sur le tréteau nu.

L’expérience que je viens de tenter avec eux, au Puy, à l’occasion du 29e Jubilé de Notre-Dame, a magnifiquement confirmé tous mes espoirs sur ce point. La réussite fut éclatante.

Le public, qu’ils souhaitent toucher ? Je l’ai dit, plus haut. Tout le contraire de celui qui se presse aux répétitions générales et aux premières. Ils l’ont écrit dans leur premier tract : « Nous jouerons dans les faubourgs, les banlieues et les Provinces de France, dans les hôpitaux, les sanatoria d’enfants, dans les centres usiniers et paysans ». Ils le font. Ils continueront dans le même sens. De cela aussi, je réponds.

Divertir de « honnêtes gens » tels que vous, tout en apportant, là où on en a le plus besoin, la délivrance dans le rire et les larmes, par la représentation de l’homme devant des hommes assemblés. Voici qui justifie déjà, n’est-ce pas, la « route » périlleuse que ces Routiers ont choisie

« Théâtre routier » pas un établissement plus ou moins bien fermé où le public va (ou ne va pas) mais une poignée d’acteurs qui va vers le public, qui va le chercher là où il est, là où personne ne va le chercher. Et laissant de côté tout le bien spirituel de l’entreprise, en ne vous plaçant que du point de vue de l’art, vous voyez déjà que ceci a l’avantage d’interdire au poète, au régisseur, à l’acteur d’avoir recours aux artifices de la décoration et de l’éclairage — lesquels sont à la portée du premier « curieux d’art » venu, nanti d’un peu de goût et d’argent. Il ne faut ici compter que sur la valeur du poète et de l’acteur sur le tréteau nu où ils s’exposent.

1934-04-26_Par vous_Film des Commédiens-Routiers_La joie des enfants pendant le représentation d'une farce
1934-04-26_Par vous_Film des Commédiens-Routiers_La joie des enfants pendant le représentation d’une farce

Un ancien directeur de théâtre célèbre un temps par ses hardiesses et ses fastes, a dit, dernièrement, après avoir vu jouer les Comédiens-Routiers : « ils sont pleins de talent. Dommage qu’ils soient entre les mains d’un Sous-Copeau », Le Sous-Copeau c’est moi et vous sentez bien que cette réflexion était moins dirigée contre le directeur des Comédiens — Routiers que contre son maître — lequel, qu’on le veuille ou non, a imposé son enseignement à toute une génération de « créateurs dramatiques ».

Oui, à travers moi qui leur transmets l’enseignement ou plus justement la formation dramatique que j’ai reçue de lui, les Comédiens-Routiers ont fait leur la doctrine de Copeau — ce qui ne veut pas dire qu’ils font ou feront du Copeau (ou du Sous-Copeau) mais bien qu’ils travaillent selon un certain « ordre » dont le fondateur du Vieux Colombier nous a donné le désir et dont il a déjà dégagé et expérimenté quelques-uns des principes essentiels.

J’ajouterai enfin ceci : les Comédiens-Routiers sont l’équipe active d’un Centre dramatique, formé au sein de la Fédération des Scouts de France. Si l’on veut retrouver un théâtre digne de ce nom, il faut d’abord en redonner le goût à la JEUNESSE, la mettre en état de fournir un jour non seulement des acteurs, des poètes, des régisseurs, mais encore des critiques et un noyau de spectateurs capables de forts enthousiasmes et de fortes exigences fondés sur une connaissance profonde, longuement digérée, de ce dont il s’agit. Or il y a 40 000 Scouts de France (S.D.F.) en France et leur pouvoir de rayonnement est grand. C’est là notre première clientèle, nos premiers partisans. D’autres suivront qui se rallieront à notre entreprise, comme vous le faites, mon cher Garric. Dès lors, guidés par un maître tel que Copeau, sentant derrière nous toute la pure jeunesse de France, que ne ferons-nous pas ?

Leon Chancerel. La Nouvelle revue des jeunes, 15 avril 1932

 

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