Lettre d’Allemagne —Sur le Mouvement de la jeunesse, le Jugendbewegung – 1927

Un ancien Wandervogel me disait hier :

« On a écrit quelques livres sur notre mouvement, mais cette prose est bien loin de nous ; les historiens oublient l’essentiel : nos sentiments, nos joies, nos espoirs, tout cela échappe à la définition ».

Le vague et la confusion que l’on observe dans les propos des Wandervögel, quand on les interroge, l’importance du geste, le feu du regard attestent bien, en effet qu’on se trouve en présence d’un idéal puissant, mais d’autant plus difficile à formuler qu’il est ployable à volonté, que chacun peut le tailler à sa convenance et même le hausser à la mesure de l’infini. Nous nous garderons donc de tenter ici l’impossible. Les ligues qui suivent sont manifestement dépourvues de toute ambition.

Disons d’abord que le mouvement des Wandervögel date d’avant la guerre. Aux environs de 1918, il y avait déjà des jeunes gens décidés à rompre avec la société organisée, à rejeter les valeurs généralement admises, et qui prétendaient se soustraire à « l’éducation par les vieillards ». (Sur ce dernier point, l’opinion des « militants » n’a pas varié ; elle peut s’exprimer ainsi : « Ceux qui ont mission de nous instruire, de nous guider ne nous comprennent pas ; l’éducation que l’on nous impose aurait convenu peut-être à la jeunesse de nos maîtres, mais elle n’est pas faite pour nous). Certes, on “invente” toujours moins qu’on ne croit. Ces jeunes gens, qui se voulaient libres de toute attache, écoulaient de loin quelques pédagogues “modernes”, quelques apôtres de l’Ecole en plein air, qui attaquaient ce que l’on nomme en Allemagne “l’esprit philologique” et prêchaient un retour à la nature. Et l’on vit alors dans les prairies les premiers Wandervögel, musiciens et chanteurs enivrés de leur solitude. Notons que ces groupements se recrutaient dans des familles bourgeoises et qu’ils se déclaraient sans ambages ennemis du service militaire, le militarisme, à cette époque, étant l’ins­titution la moins discutée.

Vint la guerre, puis la révolution et la débâcle. Ceux qui avaient cru jusqu’au bout à la victoire s’avançaient dans la nuit, désemparés ; ceux qui avaient endossé sans joie l’uniforme ne songeaient désormais qu’à oublier et cherchaient une raison de vivre : les adolescents, élevés au hasard, instruits dans des écoles sans maîtres, se voyaient à peu près livrés à eux-mêmes. On eût dit que le désordre, la famine, le désespoir et la folie parcouraient le pays et répandaient partout leurs maléfices. La souffrance réclame des médecins, et “les sauveurs” naquirent, en Allemagne, bons et mauvais prophètes. C’est alors que les idées des Wandervögel séduisirent la jeunesse, et que les premiers groupements mixtes se constituèrent. En Thuringe d’abord, puis dans presque toutes les provinces, des jeunes gens partaient à l’aventure sur les grands chemins, au son du violon et de la guitare, une guitare tout enrubannée. Avec la nuit, l’enchantement continuait : c’étaient des campements dans les clairières, des promenades sentimentales, des chants aux étoiles, des larmes d’attendrissement au bord du ruisseau. Et les Wandervögel disaient tu à tous les hommes, leurs frères. Parmi ceux qui eurent de seize à vingt ans au lendemain de la guerre, bien peu résistèrent à la contagion de l’enthousiasme.

Que cherchaient-ils, ces chevaliers à jambes nues, à tête nue ? Le savaient-ils au juste ? L’air pur, l’exercice de leurs muscles, la liberté, l’épanouissement de leur être, un sentiment d’amitié virile, d’autres satisfactions moins nobles ? Tout cela, sans doute, selon les individus. En réalité, ils cherchaient obscurément, et par des voies diverses, le bonheur : ils voulaient reconquérir la joie perdue. L’essentiel était de fuir les villes, triomphe du bruit, la société, domaine du mensonge, la civilisation enfin car l’Allemand tient ferme à sa distinction entre la civilisation et la culture, la première étant l’œuvre du progrès matériel, la seconde équivalant à peu près à ce que nous appelons la vie intellectuelle. Et cette joie intérieure, que tout semblait rendre impossible, ils allaient la retrouver dans la nature, au milieu d’hommes et de femmes aimés ; la forêt, pensaient-ils, recèle les purs mystères, le grand secret qu’il faut surprendre, la “Weltseele” — l’âme du monde — qu’il faut sentir brûler dans son âme. Ce désir de possession mystique des choses, qui unisse le Wandervogel à rejeter sa dépouille de “civilisé” pour s’engager plus librement dans une vie d’exaltation lyrique, je ne puis m’empêcher de le rapprocher un instant de cette “méthode” que nous a enseignée, un jour, la Possession du Monde de Duhamel, “livre de guerre” écrit contre la guerre, et qui s’efforçait de recréer, malgré le malheur des temps, dans la nature et la vie sentimentale, des motifs de joie. Il ne saurait être question d’esquisser ici un parallèle et je me borne à indiquer un point de repère dans le paysage français.

Au surplus, rien de plus divers et de plus vague que le mysticisme des Wandervögel, qui peut aller, suivant le cas, du panthéisme le plus net au spiritualisme chrétien. Mais tous les fidèles cultivent leur romantisme et le regardent comme l’instrument possible d’une régénération véritable de tous les hommes. Les uns placent Rousseau au premier rang de leurs maîtres. D’autres racontent des épisodes de la Guerre de Trente ans, la plupart prétendent revenir au moyen âge et renouer avec la tradition des “Burschen” — songez aux “compagnons du tour de France” — qui parcouraient leur pays en quête de travail. Filiation plus légendaire que réelle, car ces voyageurs se forgent un moyen âge de fantaisie ; je connais un Wandervogel facétieux — espèce très rare — qui a lu certain jour à ses camarades de vrais poèmes mystiques du XIVe siècle. On devine que le désappointement a été grand.

Dans cette jeunesse, les lectures en commun sont très goûtées, et on leur attribue des vertus de premier ordre. Je ne veux pas parler d’une littérature militante, qui se compose de catéchismes et de bréviaires à l’usage des Wandervogel, de récits naïfs ou exaltants. Il y a beaucoup plus curieux. Des poètes savants, des poètes aristocratiques, dont les œuvres difficiles ne sembleraient devoir intéresser qu’une élite restreinte, ont été en quelque sorte adoptés par les Wandervogel. Et c’est ainsi que dans des cercles étendus, et qui comprennent souvent de jeunes ouvriers, on lit à haute voix des vers de Cari Spitteler, des mélopées plaintives de Maria Rilke ou des poèmes de Stephan Georg. Mais il est certain que dans l’atmosphère religieuse qui entoure ces lectures, la compréhension véritable d’un texte devient tout à fait secondaire. Le texte le plus obscur peut être le plus suggestif, le plus émouvant, celui qui sait le mieux provoquer les larmes. Car les larmes représentent le but suprême, pour les initiés, et l’on m’a affirmé que les images symboliques de Stephan Georg, en ce cas, faisaient merveille.

Il ne faut point trop s’étonner de ces excès, qui sont inévitables, tout comme d’autres excès beaucoup moins purs, qui ont jeté parfois le discrédit sur l’ensemble de la “Jugendbewegung”. On a insisté sur des accidents, d’ailleurs très réels, qui n’ont été fréquents que pendant les années troublées de l’après-guerre. Aujourd’hui, les fidèles de la “Schönheit” se sont disperses, et les beautés en extase qui s’exhibaient sans voile, pour éveiller au cœur de l’homme le sentiment de l’innocence bienheureuse, ont été recueillies le plus souvent par des cabarets et des music-halls, où elles sont rétribuées selon leurs services. Dans un mouvement d’une telle ampleur, et qui sollicite toutes les tendances humaines, le pur et l’impur se mêlent comme le blé et l’ivraie. Mais je crois cependant que la santé l’emporte, dans cette jeunesse ; l’exaltation romantique forme un prolongement si naturel du tempérament germanique, que l’on ne saurait la ranger parmi les maladies.

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Il est temps d’ajouter à ces vues générales quelques renseignements précis sur la situation présente de la “Jugendbewegung”. J’aurais dû parler au passé de cette “religion” étrange, car un état d’âme de cette espèce ne pouvait se développer que dans une période d’anarchie. En 1927, la “civilisation” n’a pas reconquis beaucoup de titres à l’admiration des hommes, mais son échec paraît moins évident aux yeux d’une génération nouvelle. L’enthousiasme n’est pas un talisman qui puisse se transmettre par la propagande et l’éducation. Et puis, la misère a desserré son étreinte, et l’on reprend le chemin de fer. Les étudiants de naguère ont “fait une fin” ; les voici ingénieurs ou “Lehrer”. Les apprentis et les chômeurs ont trouvé de l’embauche et ne cheminent plus sur les routes des villages, jusqu’en Italie et en Norvège.

Pourtant, si la foi s’affaiblit, si les “anciens” parlent de trahison, le nombre des Wandervögel est toujours considérable. Les jeunes ouvriers d’aujourd’hui travaillent régulièrement, mais ils se rassemblent par groupes, chaque dimanche, et vont respirer l’air des bois. Il y a beaucoup d’instituteurs qui n’ont pas oublié leurs beaux principes ; ils tâchent de catéchiser leurs élèves, et transforment leur salle d’école en dortoir, pendant les vacances d’été. Ailleurs, les municipalités aménagent d’anciennes casernes, de vieux châteaux, qui accueillent, chaque soir, une bande de pèlerins. En outre, la mode des voyages à pied s’est répandue dans tout le pays ; pendant la belle saison, des familles entières ferment la porte de leur logis et partent, sac au dos. Je sais un professeur d’Université qui a fait faire à sa femme et à ses quatre enfants la route de Leipzig à Bamberg, qui doit bien mesurer près de deux cents kilomètres. Mais il s’agit alors d’un goût sagement sentimental, où l’on ne reconnaît plus la flamme des temps héroïques.

Une dernière remarque, qui a son importance. Les Wandervögel n’ont pas adopté d’attitude concertée en face de la politique. Ceux de 1920 ont pu être considérés avec raison comme des “anti-politiques”. Actuellement, il existe des sections qui se rattachent à un parti [socialiste surtout, communiste, ou au contraire nationaliste] ; mais lorsque des groupes d’opinions différentes se réunissent dans un hospice, l’ancienne foi des Wandervögel forme un lien commun que tous peuvent accepter. Au demeurant, les “apolitiques” restent toujours les plus nombreux, et c’est parmi ces indépendants, qui ne regardent pas l’État sans défiance, que l’on aurait chance de rencontrer les jeunes Allemands les mieux préparés pour concevoir et pour aimer la liberté. Malheureusement, le Wandervögel de 1927 semble avoir peine à se dégager de l’enfance, ou du moins d’une sentimentalité puérile. On lui reproche de mépriser, non seulement la “civilisation” mais aussi la “culture”, ce qui est grave ; il arrive que de beaux élans naïfs lui tiennent lieu de toute science, ou s’il ignore le fanatisme il n’est souvent qu’un bon compagnon riant avec les camarades. Je crois pourtant que l’élite morale et intellectuelle de l’Allemagne, pendant les années prochaines, comptera parmi ses membres un bon nombre de ces adolescents sans faux-cols et sans cravates, qui voulurent, au lendemain de l’armistice, réinventer la joie de vivre

 

Marcel Raymond. Leipzig, fin mai 1927. La semaine Littéraire

 

1927-09-18_La_Semaine_littéraire_Genève_Le Wandervogel

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