Le ski a aussi été adopté par les Éclaireurs

Aux camps de Pâques, de Pentecôte et d’été se sont ajoutés les camps de Noël.

— Ohé, Jean

— Ohé, Maurice !

— Paré ?

— Paré !

— Alors, allons-y !

Et les deux skieurs dégringolent la piste blanche. Ce ne sont pas absolument des skieurs comme ceux que l’on rencontre autour des hôtels de premier ordre, dans les stations à la mode ; ce ne sont pas des jeunes gens habillés de costumes dernier cri (ensemble spécial pour sports d’hiver, qualité supérieure), avec d’éclatantes guêtres blanches aux brides de cuir.

Non, les deux skieurs sont discrètement vêtus et ils ont fui loin des descentes classiques, loin des pentes d’exhibition, loin des foules. Ils sont en pleine neige. Tout seuls avec la nature. Les bras et les jambes débordants de vigueur, la tête légère et le cœur libre, les yeux jamais las de voir et la bouche jamais lasse de chanter.

Nos deux skieurs sont des Routiers — des éclaireurs ainés — venus avec leurs six camarades de clan à la montagne d’hiver, parce que la montagne d’hiver, c’est la vie physique intense, les espaces immenses, la blancheur de la neige et la vie nouvelle.

Ils n’habitent pas les palaces, les huit compagnons de l’équipe. Ils se sont installés, en bonne franquette, dans un chalet qu’ils ont loué à l’habitant. Et là, ils ont improvisé leur confort. Quand chacun paye sa part, le confort est bon marché.

La chambre à coucher ? Une simple salle transformée en dortoir, grâce aux paillasses et aux matelas pneumatiques.

La salle à manger ? C’est aussi la cuisine — trois réchauds à essence forment la cuisinière — la salle commune et le salon.

On fait ce qu’on peut : deux pièces pour huit, ce n’est guère, même lorsqu’elles sont très grandes. Mais, allez, c’est bien suffisant quand on ajoute aux dons d’improvisation la débrouillardise, la bonne volonté et l’humeur allègre.

UNE SAGE PREPARATION

D’ailleurs, rien n’a été laissé au hasard. Les Routiers savent prévoir et préparer les grandes choses parce qu’on leur a appris à surmonter les petites difficultés lorsqu’ils étaient éclaireurs.

Nos gaillards s’y sont pris à l’avance pour trouver leur logis : leur activité des vacances d’hiver a été pour eux le prétexte d’une passionnante activité des vacances d’été ; ils ont mis à profit leur camp-volant dans la région de Briançon pour découvrir le chalet où ils se sont installés aujourd’hui.

Entre les escalades et les baignades, ils ont visité le pays, dans un dessein bien déterminé. Ils en ont vu, des chalets d’alpage et des villages haut-porches, au mois d’Août dernier ; ils en ont interrogé des spécialistes et des montagnards pour organiser leur cantonnement d’hiver. Et, tandis qu’ils allaient à l’aventure sous un soleil de plomb, leurs imaginations étaient tendues vers un paysage de neige. C’est en été qu’ils ont préparé tranquillement sans fièvre et sans précipitation, leur « camp » de ski.

De même, le matériel a fait l’objet de sérieuses études au cours des réunions.

Et, en s’embarquant dans le train de neige, ils savaient bien, les Routiers, que toute la question matérielle était déjà résolue et bien résolue. Pas une minute ne sera distraite à la belle aventure, dès l’arrivée.

LE SKI EST ENTRÉ DANS LES « MŒURS » SCOUTES

Des clans comme celui-là, qui ont centré leurs efforts sur un camp de ski, il en existe des centaines. Bien rares sont les Routiers qui n’ont pas encore été conduits à la neige par le scoutisme — et — il ne s’agit pas de clans ou d’équipes spécialisés.

Le scoutisme a adopté le ski bien avant la grande mode parce que la neige et ses sports sont une école merveilleuse de vigueur et de savoir-faire.

Et maintenant, ce sont les troupes d’éclaireurs qui, de plus en plus nombreuses, organisent un cantonnement de sports d’hiver comme elles organisent un camp de Pâques, de Pentecôte ou de grandes vacances. Le ski est définitivement passé dans les mœurs du scoutisme. Encore quelques années et il sera ancré dans ses plus vieilles et chères traditions. Mais oui, en France!

Déjà, les Eclaireurs ont disputé des challenges de ski, dans les Alpes Dauphinoises. Et des challenges internationaux, s’il vous plaît, puisque les Suisses y participaient. Déjà, une quantité d’articles ont paru dans les Revues scoutes sur la technique du ski, sur le camp de neige, les précautions à prendre, les joies à goûter. Puisque la littérature du scoutisme s’en est mêlée, la conquête est définitive : les sports d’hiver, et principalement le ski, font dorénavant partie du programme scout.

En voulez-vous une preuve supplémentaire ? Tenez, voici : il existe dans le scoutisme ce qu’on appelle des « brevets de spécialité » ou badges. Chacun de ces brevets comporte une série d’épreuves difficiles, pratiques, que le candidat doit satisfaire pour avoir le droit de porter un insigne correspondant à la spécialité qu’il s’est choisie. Eh bien, il y a chez les éclaireurs, un brevet de « Skieur ».

Le Brevet de Skieur n’est pas une plaisanterie. Un garçon de quatorze ans qui veut le passer doit, notamment « connaître les différentes espèces de skis, et les différentes espèces de bois employés dans la fabrication des skis ; connaître et expliquer les différents modes d’attache les plus employés » et aussi « savoir entretenir ses skis, exécuter correctement les virages et les arrêts, démontrer les moyens de changer de direction sur une pente raide », et encore « préparer une course de montagne en skis : itinéraire, haltes, menu de la journée, etc.. , Indiquer la meilleure façon de s’équiper », et enfin, « avoir des notions précises sur les soins à donner en cas d’accidents : froid, fatigue, foulure, fracture, etc… Savoir improviser un traîneau avec les skis et les bâtons… » Car, toujours, dans les brevets scouts, le service à autrui tient une place importante.

Un éclaireur qui sera capable de satisfaire aux épreuves du Brevet de Skieur, parce que sa troupe lui aura donné l’occasion de se perfectionner au cours des camps d’hiver, n’a pas seulement acquis la magnifique possibilité de se livrer à un sport formateur au premier chef, il a aussi été admis à pénétrer dans un domaine où il y a des centaines de choses à découvrir — et c’est toute sa formation personnelle qui en bénéficiera.

LE SCOUTISME SANS CULOTTES COURTES

Songez que pour un éclaireur, la pratique du ski est économique. Les troupes et les clans, organismes collectifs, peuvent louer un chalet — nous l’avons vu — profitent à coup sûr des réductions de groupes de la S.N.C.F., sont en mesure d’assurer leurs membres, disposent de facilités pour le ravitaillement, et, par l’entr’aide fraternelle, résolvent élégamment la question de l’équipement et du matériel spécial des garçons.

L’équipement ? Presque tous les scouts ont de grosses chaussures, un blouson, de gros gants, un sac à armature. Alors ? Alors, il ne reste guère qu’à acheter un pantalon de ski et à louer les planches si l’on ne veut pas les acheter. Et le tour est joué !

Et puis, dites, qu’y a-t-il de mieux qu’un groupe d’excellents camarades, de vrais « copains » pour renouveler chaque jour l’aventure elle-même ? Il y a les grandes balades en skis que l’on fait en chantant, où le fort épaule le faible et où la solidarité joue terriblement ; il y a les grands jeux dans la neige où les traces du fuyard-qui-emporte-les-biscuits-de-l’intendant sont de vraies traces, bien nettes, bien blanches, et où l’on s’évade des pistes du téléférique ; il y a la construction des luges et des

traîneaux ; il y a enfin cette bonne, vieille, naïve, simple et rude bataille à boules de neige où la poudre éclatante forme comme un voile entre les adversaires.

Avouez que vous en avez la nostalgie, de la bataille à coups de boules de neige, amis lecteurs, qui nous lisez dans un fauteuil trop mou et trop chaud I

La pratique du scoutisme d’hiver, du camp de skis vient tout simplement prolonger l’école de virilité, de franc-jeu vers laquelle tend tout le scoutisme.

LA BELLE AVENTURE

La belle aventure, les scouts la cherchent partout. Ils la guettent parce qu’ils l’aiment, parce qu’elle n’a jamais été touchée par les microbes de la ville et par les microbes des citadins, parce qu’elle les révèle vraiment à eux-mêmes et qu’elle donne un puissant piment a la pauvre existence bien plate et bien banale. C’est dans les grands jeux à travers les ronces et les orties, dans les camps où l’on doit tout faire par soi-même, dans les forêts où la carte d’État-Major ne signifie plus rien que les scouts cherchent la belle aventure — et leur imagination encore capable de bâtir et dé rêver tout haut a bien vite fait de la trouver !

La belle aventure point n’est besoin de la chercher ici par des chemins extraordinaires, point n’est besoin de découvrir le mystérieux fil d’Ariane qui vous mènera loin des sentiers battus.

Car vous y êtes loin des sentiers battus, éclaireurs et routiers, mes vieux frères, et elle vous tient ferme, l’aventure, la belle aventure, dans le climat rude de la neige.

Elle est là, quand après avoir peiné toute une journée à grimper en caravane comme des chenilles, vous vous lancez dans la descente et que vous connaissez de folles minutes dans un poudroiement étincelant, dans une conquête de l’espace qui semble ne jamais devoir finir, tant vous avez les yeux emplis de soleil et de blancheur.

Par Pierre SAINDERICHIN, La revue du ski, 1939

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