Campagnards et citadins – L’Ami de la Nature

Au cours de nos sorties, nous avons toujours l’occasion de mettre en pratique l’article de nos statuts qui nous recommande d’étudier la « vie et les mœurs du peuple ».

Malheureusement, dans les articles de notre revue, on trouve peu de relations signalant les observations que nos camarades ont pu faire à ce point de vue. Et, cependant, notre rôle d’Amis de la Nature ne doit pas seulement se borner à aimer la campagne, les fleurs et à écouter chanter les petits oiseaux. L’homme, aussi, fait partie de la Nature et il est très intéressant de l’observer.

Je suis certain que des camarades plus qualifiés que moi pourraient écrire beaucoup de choses à ce sujet, mais puisque personne ne le fait, je me risque à coucher sur le papier ce que je pense là-dessus. L’homme qui devrait vivre dans les conditions les plus naturelles devrait être le paysan. Levé dès l’aube, toujours en plein air, couché à la tombée de la nuit et se nourrissant du produit de ses terres, il devrait être dans un parfait état de santé et, sans contredit, il devrait constituer l’Ami de la Nature-type !

Malheureusement, il n’en est rien!

Dans les milieux paysans, plus qu’ailleurs, la civilisation a apporté ses vices et ses tares. J’ai déjà voyagé beaucoup et j’ai pu observer que, dans les campagnes, le paysan délaisse de plus en plus les légumes et les fruits pour la viande. Il vit dans les taudis pires qu’à la ville. Leurs fenêtres sont toujours closes et si étroites que le soleil y pénètre. En Lorraine, particulièrement, tout paysan qui se respecte a devant ses fenêtres un splendide (mais odorant) tas de fumier ! On reconnaît même le paysan riche à la grosseur du tas (1).

Mais c’est principalement le dimanche que nous pouvons prendre contact avec le paysan, puisque toute la semaine nous travaillons à la ville. Or, où est-il, ce paysan ? Où passe-t-il son jour de repos ? Dans l’atmosphère empuantie du bistrot, il joue à la belotte, il boit vin, bière, alcool. Allez, à ce moment-là, leur parler des méfaits de l’alcoolisme. Ils vous répondront : « Si on dégénère, c’est parce que la boisson est falsifiée ! Nos pères, eux, buvaient tous les jours leur litre d’eau-de-vie. D’abord, l’alcool, ça tue les microbes. Ils se portaient à merveille, nos pères, et ils vivaient jusque 80 ans ! »

Les pauvres ! Voilà le résultat de leur ignorance ! Ils oublient que leurs pères vivaient exclusivement des légumes de leur jardin et que la viande ne paraissait à leur table que le dimanche (2). De plus, n’ayant recours qu’à leurs bras, ils éliminaient plus facilement les poisons qu’ils pouvaient consommer et, de ce fait, leur organisme était dans un parfait état de fonctionnement. Moralement, le paysan est d’une rude logique. Le sentiment est presque toujours exclu de son raisonnement. Devant une forêt, que nous admirons pour sa beauté agreste, il voit, avant tout, le bois qui le chauffera pendant son hiver et celui qui pourra être abattu pour être vendu ! Devant un clair ruisseau, il calcule la pente qui lui permettra d’arroser ses terres par des canalisations. Devant les arbres en fleurs, il suppute d’avance la bonne récolte (ou il la redoute, car elle amène la mévente !). Les oiseaux, pour lui, sont nuisibles et juste bons à cuire à la broche ! Il ne voit pas en eux les précieux auxiliaires, il ne sait pas le grand nombre d’insectes qu’ils détruisent, mais il n’énumère que les quelques graines qu’ils lui volent.

D’ailleurs, les paysans se méfient des livres de science qui lui apprennent, sur l’agriculture et la terre, des choses qu’il ne sait pas voir lui-même. Il est routinier, propriétariste, égoïste, et, par ce fait même, anti-socialiste et anti-progressiste. Un vrai paysan a plus d’amour pour ses vaches et ses cochons que pour sa femme et ses gosses ! Qu’un des siens tombe malade en même temps qu’une bête, il le délaissera pour soigner celle-ci ! Son amour est basé sur l’intérêt égoïste. Avec la guerre, la mentalité paysanne s’est modifiée. Le jeune homme quitta la terre pour le bureau ou l’usine, où il est vite remarqué pour son activité au travail en faisant baisser les tarifs. Il aime la ville pour toutes ses joies frelatées que nous-mêmes combattons : cafés, bals, cinémas, lieux de débauche. Avec la T.S.F., les romans populaires, le cinéma, la jeune fille de la campagne ne rêve plus qu’au jeune premier qui l’enlèvera un soir dans une belle voiture. La terre ? Ah, là ! là ! Laissons cela aux vieux, elle est trop basse !

Si on parle aux paysans des beautés de la nature, ils ne comprennent pas. Ils ne savent que répondre : « Pourquoi ne prenez-vous pas une bêche, vous ? Mettez-vous derrière une charrue, foulez la terre des journées entières, vous en reparlerez après, de votre nature ! Quels plaisirs avez-vous de contempler des arbres ? Il faut être fous ! » Il est évident que cet état d’esprit résulte de la condition sociale du paysan, du morcellement de la propriété, de la propriété elle-même. Il ne pourra changer que si la forme de la société changeait. En effet, comme cela se passe en U.R.S.S., en Amérique, en Hongrie, où la culture individuelle est remplacée par la culture mécanique et collective, le prix de revient des denrées agricoles baisse formidablement et il est incontestable que, dès à présent, si les barrières douanières ne le protégeaient pas, le paysan français, routinier et conservateur, ne pourrait pas lutter contre les produits étrangers obtenus grâce à la machine. Là encore, le progrès brisera la vieille écorce du propriétarisme paysan. C’est une question de temps.

A la ville, au contraire, on constate une certaine évolution depuis la guerre. La jeunesse tend à sortir de son milieu pour rechercher une vie plus vraie et plus saine. Il ne faut pas oublier que, désormais, la population des villes dépasse, en France, celle des campagnes. C’est donc le prolétariat citadin qui dirige, par son nombre, l’évolution de notre société.

Notre rôle, à nous Amis de la Nature, est donc très important. Cette poussée du prolétariat des villes pour une vie plus naturelle vient corroborer tout ce que nous voulons depuis la fondation de notre Association. On pratique de plus en plus le sport. Les beaux jours, on part le sac au dos, hors des villes. Certains s’en vont le samedi avec leurs tentes (ils sont encore rares !). L’hiver, on va vers les champs de ski.

Je pense que, dans cette course vers le soleil, se trouve une grande part de snobisme, mais ne faut-il pas être un peu snob avant d’être convaincu ? Malheureusement, toute cette poussée vers la nature est exploitée par les sociétés bourgeoises de sport, patronage, scouts, etc., et, là encore, on se sert de ces idées, qui sont les nôtres, pour mieux embrigader et encadrer la jeunesse. Nous, nous voulons la libérer, et c’est pour cela que notre recrutement se trouve limité parce que la foule conformiste va surtout vers les sociétés qui sont soutenues par l’État. Nous devons surtout recruter en ville, mais notre action doit se prolonger par nos contacts avec les paysans.

Chaque fois que nous le pouvons, essayons de montrer à ceux-ci que les citadins ne sont pas leurs adversaires. Que le progrès n’est pas leur ennemi. Les seuls ennemis du paysan et du citadin sont l’ignorance, la bêtise, la routine et rien au monde n’empêchera le progrès d’amener des formes nouvelles de vie et d’existence en créant l’abondance à la ville comme à la campagne. Pour nous, « Amis de la Nature », nous devons retirer de l’observation toutes sortes de joies. Observons la nature, observons ses phénomènes, ses beaux paysages, mais ne négligeons pas les hommes, les hommes dans leurs milieux divers, qu’il nous appartient de connaître au même titre que les roches, les fleurs, les arbres et les petits oiseaux.

G. CLAUDE, Nancy. L’Ami de la Nature, Mai 1936

(1) – Ceci provient de la disposition des villages lorrains où les maisons sont toutes mitoyennes et où les étables se trouvent soit derrière, soit à côté des pièces servant de logement. En Alsace, par exemple, ou en Belgique, là où les habitations sont isolées, le fumier se trouve soit à côté, soit derrière la maison. (NDLR)

(2) – Le roi Henri IV souhaitait que chaque paysan puisse mettre la « poule au pot tous les dimanches ». Cela prouve bien que la viande était un luxe, à cette époque ! Ce sont ces générations de végétariens-paysans qui ont donné à la race sa vitalité. Mais encore quelques générations d’alcooliques-citadins et on verra ce qui restera de cette race !

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