CHEZ NOUS…

Immenses… des plaines sur lesquelles courent des vagues d’or, lorsque les vents légers musent et les caressent… Au bout, une fumée qui monte et qui tortelle. Découpée sur l’horizon avec son chaume, sa meule, son pigeonnier, la ferme.

Quand le soir vient, des sonnailles au col des bêtes, des pas lents le long des chemins de terre grasse, des jappements de chiens, et des troupeaux qui rentrent vers l’accueil des étables chaudes.

Plus tard encore des sons graves, cascadant du clocher pointu sur les toits du village. Un Angelus très lent qui répand la paix, appelle l’amour des hommes…

…Ecoute, mon gars, écoute bien ça…

Profondes… des forêts vivantes d’une vie de mystère ; géantes, par les fûts des troncs énormes montant comme les colonnes d’une « cathédrale des merveilles ». Très haut, des voûtes végétales… Très bas, la mosaïque des mousses et des herbes… Au loin, dans la clairière où les baliveaux étonnés contemplent un ciel inconnu, des chaumières de terre logeant un sain bonheur. Tout près, des meules où lentement le feu consume les branchages d’où naît le charbon… lentement, parce que la forêt connaît la valeur de vivre, parce qu’elle est éternelle, ancrée de ses racines innombrables au creux de la terre noble… éternelle comme le vent qui passe et chante en elle…

…Ecoute, mon gars, écoute bien ça !

Rocheuse, volontaire, âpre et décortiquée. Dressée, furieuse et haute en un sursaut du roc… ou basse, et tendre, et douce, offrant l’or de ses grèves à la caresse bleue ou verte des flots, voyageurs d’abîmes. Creusant des ports en son sein, havres où s’abritent barques et navires, montures d’hommes à cœur rude sachant poigner la crainte et dompter la nature.

Côte qui voudrait être une fin mais n’est qu’une origine, car terminant la terre elle reçoit sa vie de la mer. Eternel ressac de deux forces dressées, choc qui fait vivre et fait mourir : chant aux mille couplets, aux cent rythmes, à seule voix…

…Ecoute, mon gars, écoute bien ça !

Et puis, dans ce jardin de plaines et de forêts que bordent mers et monts, oeuvres multipliées du travail des hommes… routes en longs rubans, ponts écartelés enjambant les obstacles, réseaux portant les forces dans le mystère des câbles. Navires, centrales, constructions, forages, mines ; œuvres de la pensée et création de la main. Bruits des machines dans les champs, charruant, fauchant, moissonnant ; bruit des machines dans les ateliers maîtrisant le feu, forgeant le fer, pliant la matière neuve au gré de la matière asservie…

…Ecoute, mon gars, écoute bien ça !

Enfin, dans le silence recueilli des enclos, quelques croix très soignées près de fleurs timides : toutes rassemblées devant un grand calvaire. Christ aux bras étendus en un geste très large : tombes fidèles massées au pied d’un sûr espoir… Et les bruits de la vie qui viennent et qui coulent : chant du village proche que firent les passés, chant des enfants qui jouent et feront l’avenir… éternité de la vie…

Ecoute, mon gars, écoute bien ça !

Ecoule largement, écoute dressé de tout ton être… écoute ! Car tout cela, si tu es de chez nous, et si tu sais, comme les nôtres, ce que c’est que le cœur, tout cela tu l’as reconnu à ce tressaillement profond qui vous prend fibre à fibre… Tout cela, la terre, le bois, la grève et le mont ; tout cela, nos œuvres, notre vie et nos morts ; tout cela, c’est ce qui est né de géants sacrifices; tout cela, c’est ce qui mérite la totalité des dons obscurs ou splendides ; tout cela, c’est notre tendresse, notre beauté, notre gloire…

El c’est pour te garder tout cela, vois-tu, mon petit, que des milliers et des milliers d’hommes, là-bas, aux frontières, luttent, souffrent et donnent leur vie…

Car tout cela, mon gars, c’est ta France !

Henri Suquet. Jeunesse magazine, novembre 1939

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