Le chef scout dans la vie de tous les jours

Comme il est dommage que les exigences du journalisme ne permettent pas de reproduire in extenso le beau rapport que le commissaire Rodet présenta aux Journées nationales des Scouts de France, de Marseille : destiné aux chefs scouts, il est valable pour tous ceux parmi les Jeunes qui sont chefs et éducateurs.

Le commissaire provincial du Lyonnais a voulu « dégager ce que le fait d’être chef apporte, implique ou requiert de plus dans la vie quotidienne », et, à sa suite, reproduisant son texte presque toujours, nous voudrions résumer — si c’est possible — sa magistrale exploration.

Ce qu’apporte le métier de chef

Il apporte un appui qui est comme une grâce d’Etat. La fonction de chef sauve parce qu’elle compromet celui qui l’assume. « Le fait d’être compromis aux yeux de nos garçons[1] et qu’une déchéance de notre part serait une catastrophe morale pour beaucoup d’entre eux… nous fait tenir… ; et cet effort pour mériter les regards clairs de nos garçons est à la fois une protection et une récompense. Parce qu’on se sent responsable des âmes de nos garçons devant le Seigneur, on fait effort pour se garder, pour mériter (autant que cela dépend de nous) l’ascension des âmes dont on a la charge ».

Il procure également la grâce de rester jeune : « Notre métier de chef nous empêche de vieillir », car à vivre avec les Jeunes on reste jeune.

Il permet merveilleusement à des Jeunes de se préparer à leur futur rôle de père de famille. Le contact avec les garçons instruit le chef en lui donnant l’expérience de la psychologie et de l’éducation des enfants.

Il assure surtout le bienfait incomparable d’acquérir par l’apprentissage pratique l’art d’obéir et de commander.

« Nous apprenons par la pratique que le métier de chef est complexe, qu’il nous faut tenir compte de bien des choses et qu’il ne nous est pas toujours possible de dire à nos subordonnés toutes les raisons qui nous déterminent. Cela nous incite à faire confiance à nos chefs, dans le scoutisme d’abord, et dans la vie ensuite, lorsqu’à leur tour ils prennent à notre égard des décisions qui nous déconcertent. C’est la meilleure école du loyalisme. »

Il prépare les Jeunes à être des chefs dans la vie de tous les jours et s’affirme pour eux un merveilleux moyen d’initiation sociale.

« Mon métier de chef — écrit un ingénieur — a exercé une répercussion sur mes relations avec mes subordonnés. Mes contacts avec les ouvriers sont différents de ceux qu’avaient la plupart de mes collègues. A force de diriger des garçons, nous prenons l’habitude de ne jamais perdre de vue que ceux avec qui nous travaillons sont des hommes, des personnes — pour employer le langage du jour. Nous apprenons l’art n’excluent nullement l’autorité. »

Une vocation de meneur

« Notre vocation, à nous, chefs scouts, écrit M. Rodet, est d’être des meneurs dans la vie de tous les jours et d’abord dans notre métier. »

Il n’est certes pas demandé à chacun des chefs scouts, de devenir dans sa profession un patron ou même un chef de service. La prudence et la modestie conseilleront souvent que tel ou tel, compte tenu de ses aptitudes se contente d’une position subordonnée, mais personne n’est pour autant dispensé d’être un chef au sens large du mot, c’est-à- dire un conducteur et un exemple, un type qui par sa volonté forte par son intelligence lucide et par ses connaissances étendues, sera, en toute circonstance, celui dont les pensées, les idées et les actes orienteront dans son sillage, les pensées, les idées et les actes d’autrui et qui fera rayonner dans son milieu naturel la décisive influence de sa forte personnalité.

A vrai dire on ne s’impose pas comme tel, si l’on n’a pas d’abord fait la preuve de son désintéressement et si l’on n’a pas montré au préalable que si l’on prétendait conduire, ce n’était que pour servir davantage.

Et voilà bien le point essentiel où la vocation de chef implique que ceux qui la suivent mettent dans leur vie quelque chose de plus que les autres : le parti pris d’être au service d’autrui.

Les risques du métier de chef

Le métier de chef à des avantages mais il a aussi ses risques et pratique défectueuse. »

M. Rodet a raison de prémunir contre eux ceux qui le pratiquent. Mais il note : « Ce n’est pas tant le métier de chef en lui-même qui comporte des risques mais c’est sa pratique défectueuse. »

Et le premier risque dénoncé est celui de l’évasion. Ce danger est celui qui amène le chef à sacrifier les devoirs essentiels, familial et professionnel, à la vie du mouvement.

« Or, note le commissaire du Lyonnais, la tentation est grande de faire passer sa vie scoute au premier plan. La vie de famille comporte ses servitudes, la vie professionnelle comporte aussi ses lassitudes. Entre ce commandement : « Tu travailleras à la sueur de ton front » et cette perspective facile « Tu mèneras le jeu avec de chics garçons », il faut avoir du cran pour vaincre son penchant naturel et mettre à la première place le devoir de tous les jours. »

Aussi importe-t-il que les chefs réagissent contre ce danger qui conduit « à ce spectacle paradoxal : le chef dont la mission même est d’entraîner par l’exemple ses garçons à servir dans la vie réelle, à l’école, à l’atelier, au bureau, en famille, est celui qui s’en détache le plus » et le meilleur moyen de réagir est sans conteste l’organisation de son temps.

Le second danger que M. Rodet appelle le splendide isolement est provoqué par l’excès de confiance en soi, la suffisance qui proviennent d’un manque certain d’humilité.

Et puis il existe encore un autre danger : le manque de culture, le souci de l’action éloignant les jeunes chefs de celui de leur formation intellectuelle : « Nous dédaignons les mouvements à base de laïus, écrivait un jeune chef scout, qui prend occasion de cela pour déclarer : le chef dans le scoutisme est tenté de négliger sa culture intellectuelle, le travail en équipe lui enlève le goût du travail personnel, craignons que l’horreur des laïus ne devienne chez lui une horreur des idées. »

Ce danger est réel non point pour les seuls chefs scouts, mais pour tous les chefs ; il arrive trop souvent que le goût de l’action leur fasse perdre celui du travail. Or, pour être un chef dans la vie, il ne suffit pas d’une volonté tendue : une intelligence lucide et nourrie de connaissances n’est pas moins nécessaire à quiconque veut exercer autour de lui un rayonnement : et il n’existe pas d’action vraiment utile, si elle n’est précédée d’une connaissance exacte et profonde de l’objet où elle prétend s’appliquer. Le chef doit craindre de se satisfaire d’un simple contact avec le fait qui lui procure peut-être une émotion et une impulsion, mais qui n’est pas un savoir, et qui est à peine une connaissance, si ce commencement n’est pas suivi, si cette introduction n’est pas continuée par l’effort de l’intelligence qui en quête de clarté et avide de vérité, analyse et démontre pour posséder et tenir fortement la lumière dont elle s’éblouit.

Et M. Rodet de conclure son remarquable exposé en demandant aux chefs de rechercher un équilibre, de réaliser une transaction entre leurs activités de chefs dans le mouvement et leurs activités principales, professionnelles, familiales et catholiques, tout comme ils doivent chercher un équilibre entre leur action scoute et le soin de leur culture.

Toutes ces choses sont essentielles et souhaitons que tous les jeunes militants de l’Action catholique sachent s’en inspirer.

[1] Toutes les citations entre guillemets sont des textes mêmes du rapport de M. Rodet, qu’a publié le Chef (Revue des Scouts de France) du 15 février.

La Croix, 17 juin 1937

1937-06-17_La_Croix_Le chef scout dans la vie
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