La montagne magique – Dure école de courage, d’abnégation, de loyauté, d’amitié, et surtout, de prudence

« La montagne a ses idées à elle, la montagne a sa volonté. » C.-F. Ramuz

Ceux qui, pour la première fois, ont pu contempler la haute montagne, sont toujours revenus éblouis et bouleversés. Le spectacle de ces pics, de ces aiguilles, de ces cirques aux beaux noms de fées, de démons ou de couleurs, explique assez l’amour que la montagne est capable d’inspirer. Elle dispose d’un charme terrible et profond. Elle possède des milliers de travestis pour parer ses arrêtes les moins accessibles.

Tantôt des aigrettes, des panaches de nuages couronnent ses sommets brillants ; tantôt autour de rochers vertigineux tournent, nuit et jour, des brouillards qui ne s’évanouissent jamais. Tantôt elle fait en sorte que ses rocs et ses glaces changent de teinte avec la couleur du ciel et la marche du soleil.

La montagne avec ses ombres, ses lumières, ses vents, ses bruits inconnus, change – comme par magie – à chaque minute.

Tel est ce curieux domaine qui possède ses coutumes et ses lois; et où l’on décèle peu à peu, la présence de forces surnaturelles.

Les guides, ouvriers de la Montagne

Ceux qui s’y aventurent ne devraient rien ignorer des danger qui les attendent là-haut. Il n’en est pas toujours ainsi dans l’Alpe française, (la plus belle du monde, je crois), malgré les efforts très considérables réalisés ces quatre dernières années.

Ceux qui s’y aventurent apprennent durement à connaître la montagne. Mais ils lui arrachent seulement quelques secrets après des années de courses, à travers les neiges, les glaces et le rocher ; au-dessus des gouffres, des abîmes de toutes sortes et de l’haleine visqueuse des crevasses.

En vérité, seuls comprennent la montagne ceux qui vivent toute l’année avec elle. Souvent, ils prévoient de quelle manière elle a décidé de se venger de l’homme ou de se révolter contre lui.

On les appelle les guides.

Ce sont, aussi bien en France qu’en Allemagne, qu’en Autriche, qu’en Italie et qu’en Suisse, de bons ouvriers de la montagne, que celle-ci tolère pour cette raison.

Le guide est donc le seul intermédiaire possible entre elle et nous, entre sa volonté et la nôtre. C’est ce qu’il ne faut pas oublier.

Un texte sur le Cervin

Il est difficile d’écrire sur la haute montagne. Il est impossible de lire sans sourire certains essais sur la montagne fabriqués par des écrivains français (Il faut en excempter, dans une certaine mesure, le livre de M. Ph. Amiguet, Technique et poésie de la Montagne, Grasset, éditeur).

Seuls quelques essayistes étrangers ont parfaitement réussi dans ce genre, qui connaît actuellement, hors de France, de grands succès de librairie.

L’Autrichien Eugen G. Lammer (Jungborn, Fontaine de Jouvence, Editions ACE, 2022), dont les performances d’alpiniste furent remarquables, a laissé dans son Jungborn quelques pages saisissantes sur le Cervin. Après avoir escaladé la formidable et vertigineuse paroi occidentale du Cervin (paroi Penhall), voici ce que Lammer écrivit :

« Jamais je n’ai vu ni entendu de si formidables chutes de pierres qu’à cette époque au Cervin et d’une manière générale, en 1887, dans les montagnes de Zermatt… Le soleil brûlant du Sud-Ouest finit par rompre tous les liens de l’enfer, les chaînes de glace se brisèrent et s’entrechoquèrent arec fracas, et ce fut alors un vacarme tel qu’on n’en saurait imaginer de plus terrifiant.

Lammer, Guido - Jungborn - Fontaine de Jouvence - Les Amis de la Culture Européenne, 2022
Lammer, Guido – Jungborn – Fontaine de Jouvence – Les Amis de la Culture Européenne, 2022

« Des blocs noirs, gros comme des wagons, se détachaient, s’écroulaient avec un bruit de tonnerre, faisant des bonds de cent mètres, rebondissant sur des saillies de rochers el là, volant en une multitude d’éclats qui fendaient les airs en sifflant et en décrivant des trajectoires imprévisibles. Dans les intervalles, des millions de diablotins, petits et moyens, passaient en jetant, selon leur grosseur, leurs cris stridents ou leurs hurlements. Et toujours ces sifflements horribles, toutes les fois que les blancs serpents de neige dévalaient à toute vitesse dans la grande rigole »

Le Cervin, il est vrai, est bien la montagne la plus diabolique de l’Europe.

La Montagne, rude école

Devant la prodigieuse force des cimes et les manifestations de leur pouvoir, le « soldat fanfaron » bat en retraite et retourne rapidement sur les plages en vogue. Et puis, la ruse ne compte pour rien avec la montagne ; il vaut mieux jouer franc jeu, loyalement, face à face.

Enfin, il est rare qu’on coure la montagne en solitaire. C’est alors que grimper devient une réelle école d’abnégation et d’amitié.

C’est pourquoi les amitiés contractées là-haut, entre compagnons liés par les cordées, les dangers, les efforts el les joies communs, ne s’effacent jamais, quoiqu’il arrive.

« Tant que mes amis ne mourront pas, disait Lautréamont, je ne parlerai pas de la mort. » L’alpiniste dont le compagnon est tombé parle rarement de la mort. Il revient chaque année devant l’endroit où son ami a disparu. Il monte seul, avec des guides.

Il ne déserte jamais la montagne.

Le temps travaille pour nous

Le brouillard, l’avalanche, les chutes de glace aux heures chaudes de la journée, les chutes de pierres et surtout l’orage, sont autant d’ennemis redoutables contre lesquels il faut se défendre, contre lesquels il faut défendre sa vie.

On ne doit attendre aucune sorte de pitié de la montagne, c’est pourquoi il faut se présenter devant elle en parfaite condition physique et morale.

La patience, la prudence (qualité primordiale des alpinistes, forme supérieure du courage), mais aussi la rapidité d’exécution d’un mouvement, le réflexe sûr, tout cela uni, soudé, pour éviter de grands malheurs.

Le sacrifice à la montagne de jeunes gens au visage franc et limpide est, certes, terrible. Mais d’année en année, il deviendra moins grand. Et, à côté des qualités immenses de vie que la montagne peut conférer à toute une génération, de tels sacrifices (bientôt minime ») prendront une signification plus haute.

Car le temps travaille pour nous!

Sac au dos, désencordés, les compagnons de la montagne arrivent devant une muraille de glace. Mais que d’efforts prudents il faudra tenter encore pour vaincre…

Ivan SICARD, L’émancipation nationale, le 3 septembre 1937.

 

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