Écrit devant la Meije par Marc Augier

Devant moi tu dresses
Mille et mille mètres de granit,
O toi, la Meije,
La Meije aux dix-sept cadavres

A des heures, des heures et encore des heures
De sueur de vertige
Et de battements de cœur,
Ton sommet accroche le soleil levant.

On l’appelle le doigt de Dieu.

J’ai tourné pendant des saisons entières
Autour de cet autel de granit
Où la main Invisible de la pesanteur
Sacrifie des hommes.

Je n’ai jamais osé accepter le combat,
Le corps à corps avec les grandes plaques
De granit rouillé,
Mais je sens que l’heure est proche,
L’heure du combat

L’homme qui n’a pas accepté ce combat
N’est pas un homme
Puisqu’il redoute de se réaliser
Dans la vie et dans la mort.

Ma montagne, tu proposes
Une commune mesure pour l’humanité :
« Être ou ne pas être »
Vainqueur au sommet ou cadavre
Sur le glacier des Etançons.

Ceux qui redescendent ont franchi la porte
De la salle où se réunissent les héros utiles
— En avant l’humanité !…
Montagnards, pilotes d’essai, radiologues,
Amoureux et familiers du risque de mort.

Aller vers toi, lutter contre toi,
C’est aller au-devant de la vie,
Notre rêve à tous,
Celui que l’on fait avec les filles

Epaule contre épaule, en auberge.

3900. Le sommet. J’écoute.

J’écoute la plainte anarchique
De tous ceux, et ils sont légion,
Qui partaient au-devant de la vie
En “stop” !

J’entends le bruit du flux
Et du reflux
Initie.
Incapable,
Inutile,
Incapable,
Des jeunes hommes qui veulent faire la vie
Avec
Des amours sans suite
Des bras croisés.

L’Ajiste marche sac au dos et tombe
Frappé d’insolation,
La femme accouche et meurt
Dans les fièvres puerpérales.

C’est la vie. La marche en avant
Où tout s’achète,
Avec de l’effort,
Avec de la douleur,
Avec du sang.

3900. Le petit nuage là-bas
Accourt et devient grand nuage.
Grand nuage devient tempête !
Bouclons le ruksak et plions bagage
Vers la mort.

« Tombé le 20 juillet à la Meije »:
Un petit tas de calcaire qui fut ajiste
Reposera
Dans la glorieuse paix du cimetière
Là-bas, à la Grave,
Près du torrent.

C’est très bien ainsi, il faut que le droit de vivre
S’achète
Pour que d’autres et d’autres encore aillent
Au-devant de la vie.

Je demande seulement un sursis
Pour atteindre ton sommet fier et lumineux,
O toi la Meije
La Meije aux dix-huit cadavres !

 

Écrit devant la Meije par Marc Augier. Le Cri des auberges de jeunesse, n°46, Avril 1939

 

1939-04-01_Cri des auberges_46_p4_écrit devant la Meije
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