Jeunesse allemande. Trente années d’histoire militante

Recension du livre récemment publié par M. Will Vesper : Deutsche Jugend. Dreißig Jahre Geschichte einer Bewegung. (Jeunesse allemande. Trente années d’histoire militante.).

Voici, pour commencer, la première étape, sorte de préhistoire de l’hitlérisme, encore toute teintée d’idéologie et de sentimentalité romantiques : c’est l’époque des Wandervögel (Oiseaux migrateurs). Au début du XIXe siècle, on a pu voir des bandes de jeunes « migrateurs », dans les accoutrements les plus variés, s’échapper de l’atmosphère étouffante d’une civilisation industrialisée à l’excès, pour reprendre contact avec « la terre », communier avec les éléments primitifs, avec le silence et les voix de la forêt, se retremper et se purifier dans les sources originelles de la vie campagnarde et de la poésie populaire. Aucun programme précis ne semble d’ailleurs avoir présidé à cet « exode » où il faut voir plutôt la subite reviviscence de l’instinct « migrateur », sorte d’atavisme germanique. Prenons garde cependant que chez ces jeunes fauves évadés de leur cage, gronde déjà une sourde révolte contre une certaine conception occidentale de la « civilisation », représentée par l’ordre bourgeois, la famille bourgeoise, l’école bourgeoise, l’Etat bourgeois, toutes choses surannées et périmées contre lesquelles s’insurge l’instinct aventureux, l’affirmation héroïque d’un « sang » nouveau. La jeunesse allemande étouffe dans la maison que lui ont léguée ses ainés. Son dynamisme hyperconscient ne supporte plus ces limitations ni ces freins traditionnels. Sans doute, il s’agit, pour l’instant, moins d’une révolution politique que d’une révolution toute morale ou plutôt pédagogique. L’ancienne pédagogie se confondait avec l’enseignement. Elle restait confinée dans l’école. Elle s’incarnait dans la personne du « maître », du Lehrer. Elle travaillait à transmettre, par l’organe d’un corps savant et enseignant, un savoir officiel, l’expérience acquise des générations antérieures. Tout son effort tendait à préparer la jeunesse à une carrière, ce qui veut dire qu’il tendait à l’enrégimenter dans les cadres de la société bourgeoise, sous le commandement des adultes et des vieux. La pédagogie nouvelle sera au contraire une pédagogie de plein air et elle prendra son point d’appui, non dans les programmes scolaires, mais dans l’instinct novateur de la jeunesse. Elle ne sera pas un enseignement donné aux jeunes par les vieux, mais une éducation de la jeunesse pour la jeunesse et par la jeunesse elle-même. Au type suranné du Lehrer succédera le type nouveau du Führer (avec les Wandervögel ce vocable fatidique a fait sa première apparition) à la fois recruteur, disciplineur et chef de bande. Le Führer sort des rangs mêmes de la jeunesse ; il doit son autorité uniquement à celle puissance d’entrainement, de suggestion et de commandement qu’il exerce sur la nouvelle génération dont il est l’incarnation, dont il partage les aspirations et parle le langage, et il a pour mission de la « conduire » vers des buts conformes à cet avenir dont seule la jeunesse porte en elle le secret et les promesses. Ainsi se trouvent transposés les rapports d’éducateur à disciple. Ce n’est plus à la jeunesse de se plier à l’expérience du passé, mais c’est au contraire l’expérience du passé qui doit recevoir sa consécration, sa valeur et son sens de la nouvelle génération.

Il serait fastidieux de suivre l’inextricable réseau de tous ces groupements rivaux entre lesquels s’est pulvérisée celte première vague de la jeunesse. Cependant déjà se dessine l’idée d’une organisation totalitaire où ces groupements se fondraient en une Fédération unitaire et où s’effaceraient toutes les divergences politiques, toutes les inégalités de rang social, toutes les différences d’éducation et de confession religieuse. Cette conception d’une vaste communauté de la jeunesse, uniquement fondée sur l’âge, s’est affirmée à la veille même de la guerre, le 11 octobre 1913, jour anniversaire du centenaire de la bataille de Leipzig, par une manifestation monstre, dans ce fameux congrès du Hohe Meissner, où se tinrent les premières grandes assises de la jeunesse allemande.

On se ligure difficilement la coupure nette que la guerre a ensuite opérée en Allemagne entre les générations, entre l’avant-guerre et l’après-guerre, entre hier et aujourd’hui. Peut-être est-ce la logique propre du caractère allemand qui l’oblige à côtoyer le néant pour y découvrir les principes d’une affirmation plus exaltée de lui-même. A tout le moins voyons-nous dès le lendemain de la guerre, dans l’écroulement de toutes les notions d’ordre, de stabilité, de sécurité, naître au cœur d’une jeunesse « activiste », l’idée d’une régénération totale de l’Allemagne, à la fois physique, morale et politique. La propagande des Wandervögel se réduisait à une aspiration romantique vers la liberté, à une sorte de vagabondage collectif, d’école buissonnière érigée en système pédagogique. A présent l’élan de la jeunesse s’oriente vers un but pratique précis. Au milieu des éléments de discorde et de désunion nationale, développer la discipline du Bund, c’est-à-dire du « Groupe », rééduquer le sens du collectif qui saisira l’individu dans toutes ses énergies, lui imposera le don total et indiscuté ; obéissance, discipline, autorité, voilà les mots d’ordre de celle nouvelle mystique collective. La discussion divise ; seule l’action unifie. Cette discipline sera nécessairement hostile à tout libéralisme, à tout individualisme, sur lesquels se fonde une certaine « civilisation occidentale ». Elle est hostile aussi à l’idée de paix, car elle doit tendre à plonger l’être humain dans un état de perpétuelle tension, de perpétuel danger, de perpétuel armement et de mobilisation intégrale, c’est-à-dire dans un état permanent de guerre, latente ou déclarée, qui seul peut maintenir en lui ce comportement soldatique, et éduquer les vertus guerrières d’abnégation totale, de sacrifice absolu. C’est aussi ce qui mettra, dès l’origine, un abîme entre les Eclaireurs allemands et les Eclaireurs des autres pays. Plus que les principes de fraternisation internationale, ce qui importe à leurs yeux, c’est la tâche de s’enfermer dans un horizon précis, d’éduquer un type racé, aguerri, discipliné, militarisé, à la fois soldat, pionnier et missionnaire, chez qui revivra la tradition guerrière et religieuse de colonisation et d’expansion vers l’Est qui avait été au moyen âge celle de l’Ordre teutonique…

Janvier 1936, Mercure de France

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