« Il ne faut pas que l’envol vers la nature soit une fuite devant la vie »

Que la jeunesse de nos villes ait, depuis quelques années, « retrouvé » la nature, nul ne pourrait le nier. Nul ne peut, non plus, regretter. Est-ce une raison pour cacher les problèmes posés devant nous en ce domaine ?

Il ne faudrait pas, tout d’abord, que le snobisme vienne gâter cet élan des jeunes. Or, la mode s’est vite emparée du goût collectif pour la nature : mode des costumes de sport, mode du camping, mode des tandems… Les premiers qui partaient sur les routes, où leur passage était suivi d’un silence ahuri des promeneurs, étaient vraiment des êtres lassés de l’atmosphère des villes, avides d’air et de simplicité. J’en connais qui sont restés de ceux-là et d’autres les rejoignent avec le même esprit.

Parmi tous les nouveaux convertis, combien, au contraire, qui ont simplement cédé au pittoresque, d’un accoutrement qu’ils exagèrent d’ailleurs volontiers, et qui gardent dans leurs sorties en campagne les soucis des villes. Pour certains, ébahir les populations est devenu un nouveau sport ; il faut bien prouver qu’on est des gars « émancipés ». Et l’on traverse, en frappant sur des gamelles, un village où tout le monde dort déjà ; on tient à l’épicier des propos ahurissants sur ses nouilles ou son riz, tandis que les camarades dissimulent mal un fou rire contagieux.

J’ai vu, dans certains foyers de jeunes, se dessiner un type assez romantique du campeur : visage à légers favoris, grosse pipe à la bouche, un air railleur et galant à la fois, beaucoup de nonchalance et… ajouterai-je, beaucoup de suffisance aussi. À tous ceux-là, il faudrait redire que le retour à la nature ne sera rien s’il n’est pas uni retour à la « simplicité ».

La jeunesse peut apprendre une autre chose des plus précieuse, si elle va vivre véritablement en pleine nature ses jours, où « ses semaines de loisirs, dans l’atmosphère collective des groupes de camarades. C’est la solidarité, solidarité de tous les efforts, dans les plus menues besognes de la collectivité.

Solidarité pour porteries sacs, afin que ce ne soit pas toujours le même, le plus ; bonasse de la bande, qui garde le plus lourd. Solidarité pour monter les tentes au lieu de partir juste à ce moment-là vérifier si le pneu avant du véhicule est resté gonflé. Solidarité pour la corvée de cuisine, au lieu de se spécialiser délibérément dans l’examen de la carte d’état-major. Solidarité dans les courses en montagne, pour ne pas laisser les moins entraînés démoralisés à cinquante mètres plus bas, sur la pente.

Si, au contraire, c’est le goût de la compétition qui survit, et le goût de se faire servir, les jeunes n’ont pas vraiment compris la nature ; ils y partent pour chercher un cadre neuf à leur égoïsme ; ils ne se renouvellent pas eux-mêmes. On n’arrive pas, dans une auberge de jeunesse pour récriminer si le repas ne s’y trouve pas tout préparé, voire pour se plaindre que le petit déjeuner ne soit pas monté au lit. On y vient chercher sous un toit ainsi le repos, la camaraderie fraternelle. Il faut savoir continuer là à se servir soi-même. C’est par toutes ces occasions qu’elle nous donna de nous tirer d’affaire nous-mêmes que la nature est une merveilleuse éducatrice. Il faut qu’elle devienne, de plus en plus, le lien d’une fraternité vivante.

Laissez-moi encore signaler un point particulièrement grave, même si je risque de passer pour une empêcheuse de chanter en rond : les jeunes fuient les cités, et c’est bien, parce que les cités n’ont pas d’air pur, pas d’espace, pas de vrai soleil, pas de calme. Dès la rentrée d’un week-end ou seulement d’un bon dimanche, on échafaude des plans pour la semaine suivante ; les journées en sont comme allégées, éclairées, et c’est bien ainsi parce que les êtres échappent ainsi à l’emmurement qui peu à peu avait raison de tous les enthousiasmes.

Mais il ne faudrait pas que cet envol vers la nature soit une fuite devant la vie, devant les problèmes importants d’aujourd’hui, devant les responsabilités de l’action. Il ne faudrait pas que les jeunes confondent la sérénité de ceux qui voient de haut, avec l’apathie de tous ceux qui se contentent de vivre leur petite vie pendant que le monde croule ou s’embrase. Les adolescents doivent devenir des êtres forts et sains, mais aussi demain des citoyens. Et je crains de voir se généraliser une certaine indifférence volontiers prétentieuse à l’égard des questions sociales, économiques ou politiques. Il n’est pas question de regretter le fanatisme de ceux qui se lancent dans l’agitation politique soutenue par leur seule amertume personnelle. Mais nous ne saurions trop redire combien il serait néfaste pour l’avenir social de notre pays que les jeunes générations affichent leur dédain devant les problèmes vitaux du monde. Il ne suffit pas d’être devenu un fervent de la nature, de parcourir les chemins, en jouant de la guitare, de chanter autour d’un feu de camp, dans la mélancolie des nuits sans lune, pour être vraiment libéré. La libération individuelle suppose une compréhension de la vie, un jugement sur la vie, une volonté d’agir. Les jeunes seront “sauvés” de l’atmosphère factice des villes, sauvés de l’atmosphère douloureuse au monde actuel lorsqu’ils auront réappris la simplicité, la solidarité et la justice.

Emilie Lefranc. Le cri des Auberges de Jeunesse — Juin 1936 — Rédacteur en chef : Marc Augier

 

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