La Meije face sud

Ce récit est celui de la 12e Ascension de la Meige, effectué le 5 août 1946 par Jean Feuillie et Maurice Martin.

Vous dire que la nuit fut bonne serait… osé. Le refuge du Châtelleret (2.225 m.) est conçu pour 16 à 20 personnes… nous étions une quarantaine ! Le bat-flanc transformé en boîte à sardines ; emboîtés —c’est le cas de le dire — les uns dans les autres, vous n’avez même pas, si le sommeil ne vient pas la solution de vous tourner et retourner ; cette opération devrait se faire tous ensemble… au commandement.

Aussi, après un craquement d’allumettes, c’est avec plaisir que j’apprends qu’il est 3 heures.

Par la fenêtre, dans un ciel bleu sombre, des myriades d’étoiles sont semées ; allons il fera encore beau… au moins la matinée.

Un thé brûlant, et il est 3 h. 45 quand nous refermons la porte du refuge ; la nuit est encore complète…

Notre couloir est là, sombre comme la gueule d’un monstre. L’ami Roland, qui part un peu plus tard pour la voie normale, nous en favorise la descente en nous maintenant une corde qui, servant de main courante, remplacera… avantageusement les prises croulantes. La précieuse rampe cesse d’ailleurs bientôt et nous continuons parmi les « piles d’assiettes ».

Notre arrivée dans le couloir a réveillé l’attention des artilleurs de garde et nous déclenchons une véritable canonnade de balles traçantes, les pierres rebondissant d’un bord à l’autre avec des gerbes d’étincelles. Prudemment les moufles ont rembourré le béret ; pan… une sur le bras, pan… mieux ajusté… un plus gros modèle sur le genou.

Ouf… dans l’aube naissante nous prenons pied sur le glacier qui bon enfant, n’oppose que des pentes peu raides.

Après la traversée, les alpages face nord
Après la traversée, les alpages face nord

Et nous voici au pied de la muraille, sur le bord béant de la rimaye.

— La note dit de remonter la rive droite de la cascade médiane.

— Mais tu vois bien que c’est entièrement en surplomb.

— Alors ce n’est pas cette cascade.

— Ou bien il y a erreur sur le bouquin. Allez, on va attaquer rive gauche.

D’ailleurs l’endroit n’est pas à la contemplation ; les environs sont couverts de débris rocheux fichés dans la neige comme des éclats d’obus et cela nous montre qu’il ne pousse pas de fleurs sur le Glacier Carré qui nous domine de quelques 500 mètres.

Un grand pas ; un délicat mouvement tournant sur des prises arrondies, limées par le glacier et encombrées de gravier. Et nous voici sur une paroi assez raide : succession de gradins où la progression se fait simultanément et assez facilement.

Un rétablissement succède à un rétablissement, une terrasse à une autre terrasse et nous voici au bord du couloir Zvigmondy.

La paroi se redresse, voici la petite grotte triangulaire et bientôt une belle terrasses : « Commencement des grosses difficultés » nous dit le guide. Et de fait, ce n’est maintenant, tout autour, que verticalité, surplombs, tandis que derrière le vide s’est creusé et sur le Glacier des Etançons, louvoyant parmi les crevasses, quelques petits points noirs s’en allant vers d’autres aventures, nous donnent l’échelle du chemin déjà parcouru.

Là, évidemment, il faut chausser les espadrilles, au grand dam de Feufeu qui voit avec inquiétude son sac s’enfler de ses souliers, des miens et s’orner de nos deux piolets qui dépassent comme des paratonnerres.

Où attaquer ? La note est confuse.

— Par là, ça à l’air bon, mais regarde en haut, tu parles de surplomb et puis pour planter des « clous » on pourra toujours courir.

— A gauche, ça a l’air meilleur.

— Oui mais après la traversée on ne voit rien et « des grimpeurs de classe se sont fourvoyés et ont dû faire demi-tour. Par exemple Madier ».

Enfin il faut se décider et puis : un peu de la note technique, un peu de chance, beaucoup de pifomètre —ce don suprême de l’alpiniste sans guide — et on trouvera où ça passe.

— Alors, allez, on attaque à gauche…

Une dalle aux prises rares, une traversée difficile et je dois franchir un petit mur vertical aux prises bien maigres, l’assurance est précaire :

— Je plante.

La note cristalline et montante du piton se fait entendre ; le claquement sec du mousqueton et comme l’on respire tout de suite beaucoup mieux…

— Plus que trois mètres.

— Bon, je replante pour t’assurer… Tu peux y aller, il est maison. Et régulier la corde coulisse, s’arrête ; coups de marteau ; Feufeu récupère; repart et bientôt l’énorme sac apparaît.

— Tiens t’as vu le piton derrière toi… tu n’avais pas besoin de planter celui-là… on doit être dans la voie.

— Hum… il est très vieux et il y a un bout de corde après, il a peut-être servi pour un rappel.

Le surplomb qui suit est rébarbatif ; Feufeu suggère à gauche, moi à droite, je m’entête ; plusieurs essais : ça ne passe pas; essai à gauche : ça passe.

Feufeu trouve que ça serait formidable en photo, mais pour moi peu sûr de la suite je me soucie peu de l’objectif… Supplice de Tantale pour photographe.

Une longue suite de gradins très raides mais plus faciles que ce que nous venons de passer, nous mènent à de petites vires juste au pied du grand couloir cheminée.

— Là, mon vieux, on est sûr d’être dans la voie.

Rassérénés par cette considération nous nous accordons un court arrêt…

— Allez, on y va, c’est la dernière difficulté : cinquante à soixante mètres.

Au départ ça a l’air assez bon, mais je déchante bientôt ; un énorme bouchon de neige fond lentement tout en haut, transformant le couloir en gouttière humide et visqueuse; dans laquelle je continue à m’élever, les pieds sur les petites prises boueuses; l’insécurité est totale, et c’est avec soulagement que je trouve un ou deux pitons en place.

— A bout.

— Bon, vas-y, mais je te préviens il vaut mieux que tu ne dévisses pas… Arrête-toi là, tu seras mieux qu’où je suis, ou plutôt tu seras moins mal… je continue.

Me voici la tête dans le surplomb, il faut s’échapper à gauche.

— Je ne passe pas cela avec mon sac ; je le pose là, oh ! pierre ! pierre ! et tel des boulets, passant par-dessus l’épaule de Feufeu, elles filent sans toucher le rocher jusque sur le glacier à quelques cinq cents mètres plus bas… Ç’est plutôt vertical… et il vaut mieux ne pas les imiter…

La traversée me donne beaucoup de mal, elle est complètement trempée ; je dois dégager au marteau la glace qui englobe deux pitons; plusieurs tentatives… échec ! Non il faut passer… ça y est ; et ouf enfin du rocher sec. Mais Feufeu est toujours dans le froid du couloir, les pieds de chaque côté de la cheminée, sur des prises branlantes, le ventre repoussé par le bouchon de neige, tandis qu’il m’assure au mieux possible. Ah ! rôle ingrat du second de cordée, que souvent ta place n’est pas à envier.

Sa face sud ! la Vire est tellement étroite que le genou de Maurice Martin est resté dans le champ de l'appareil (en bas à gauche)
Sa face sud ! la Vire est tellement étroite que le genou de Maurice Martin est resté dans le champ de l’appareil (en bas à gauche)

Une manœuvre compliquée pour faire monter les sacs à la corde, puis Feufeu me rejoint. Quelques gradins faciles, un entassement de blocs et nous voici à niveau des grandes vires qui mènent au Glacier Carré. Les grosses difficultés sont finies mais ce passage nous a demandé plus de deux heures d’efforts et nous nous accordons un nouvel arrêt. Dans une boîte, je trouve la note, témoignage du passage de Pierre Allain et de sa cordée, les premiers à avoir fait la voie en 1934.

— Ça se gâte, ça sent l’orage, constate Feufeu. Le soleil profitant de notre inattention, — nous en avions bien besoin ailleurs. — a complétement disparu. Ce n’est pas brillant ; de gros nuages blancs et noirs se bousculent; mais je nie encore l’évidence…

— On verra bien, mais il faut se hâter.

Et après avoir remis nos chaussures nous filons par les vires jusqu’au Glacier Carré (3.750 m.), il est 14 heures environ. Sur l’autre rive du glacier quelques cordées descendant du Grand Pic par la voie normale se pressent devant la venue du mauvais temps.

Nous reprenons l’escalade par des plaques raides et du rocher brisé relativement facile. La vallée de la Romanche est maintenant noire d’encre, le vent s’élève.

Voici l’épaule de l’arête sud qui mène vers le sommet ; il est là à une bonne demi-heure, à portée de voix ; toute difficulté est finie.

Le brouillard monte lentement, un éclair raye la vallée.

« L’orage est redoutable sur ces hautes arêtes », ces termes du guide tournent et retournent dans ma tête.

Faut-il abandonner le beau projet de continuer du Grand Pic par la traversée des arêtes jusqu’au refuge de l’Aigle ? L’horaire suivi nous l’aurait permis.

Qui l’emportera : la Prudence, l’Audace… drame qu’on connu tout alpiniste.

Un nouvel éclair, là-bas sur les Bans.

— Allez, mon vieux, demi-tour ; la montagne est faite de renoncement ; il est 15 h. 30.

Rejoindre le Glacier Carré, descendre la voie normale que nous ne connaissons pas, descendre, le vent vous fouettant des petits glaçons au visage, remonter un rappel qu’il ne fallait… pas descendre, descendre encore…

Il était près de 20 heures quand nous rentrions à nouveau au refuge du Promontoire.

Le lendemain il faisait beau à nouveau : la descente sur la Grave par la brèche de la Meije, le Glacier de la Meije, l’arête des Enfetchores : tableau incomparable que nous déroulons lentement.

Voici la moraine, quelques arbres, des alpages. Une vache — que les bêtes de la montagne sont donc belles, elles aussi ont du mystère de là-haut — nous regarde passer de ses grands yeux de jais et repose aussitôt son mufle noir et brillant parmi les fleurettes qu’elle fait disparaître à grands coups de langue; une source murmure…

Nous approchons de la Grave. Sa robe légère frissonnant au vent, une femme marche devant nous sur le chemin, fredonnant quelque chanson d’amour…

Nous sommes redescendus parmi les hommes.

Maurice MARTIN, Photos J. FEUILLIE. Revue Camping – Novembre 1946

Au refuge du Châtelleret (à droite M. Martin, près de lui Truffaut et deux amis)
Au refuge du Châtelleret (à droite M. Martin, près de lui Truffaut et deux amis)

 

 

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