Mouvement « Jeunesse et Montagne » – Nous entrerons dans la carrière…

Une centaine de jeunes gens de 18 à 22 ans, tous volontaires, ont passé, en montagne, tout un hiver : le rude hiver de montagnard qui dure d’octobre à mai. Ils se sont suffi à eux-mêmes faisant cuire leur soupe sur le bois qu’ils avaient eux-mêmes coupé, rapportant leur ravitaillement sur leurs dos ; ceux qui savent se rendent compte de ce que représentent matériellement ces quelques mots simples : monter à skis, par neige fraîche, de Cauterets au Marcadau, un sac de vingt kilos de rutabagas.

Par groupes de vingt-cinq environ, ils ont gîté entre 1.500 et 2.000 mètres dans des locaux dont la construction n’avait pas été prévue pour l’hivernage : maison forestière du Lisey (1615 m.), hôtellerie du Col de Riou (1952 m.), bâtiment servant d’auberge à l’hôtellerie du Pont d’Espagne (1496 m.), Refuge du Marcadau (1866 m.).

Refuge du Marcadau
Refuge du Marcadau

Sans s’en douter, ils ont ainsi renoué une des grandes traditions du pyrénéisme : les hivernages à l’hôtellerie de Sencours (2378 m.) du Général de Nansouty avec son observateur Baylac, l’hôtelier Brau. Le récit du chef Menneglier que nous publions plus loin semble écrit de la même encre que le récit publié dans le Bulletin de la Société Ramond où l’ancien cavalier d’Afrique raconte la célèbre descente de l’hôtellerie jusqu’à Gripp le 14 décembre 1874, en seize heures, avec deux mètres de neige fraîche.

Il a semblé au « Bulletin » qu’il se devait à lui-même et à la cause qu’il défend de conserver le souvenir du premier hivernage en groupe effectué aux Pyrénées par ces jeunes gens, chez qui leur instructeur, R. Ollivier (sa modestie m’en voudra de le nommer et je m’en excuse), a su moralement allumer le feu sacré de la montagne et que, physiquement, il a rendu capables, après une éducation de quelques mois, d’accomplir, sans laisser à l’arrière un traînard, la rude randonnée d’Urdos à Luchon par un itinéraire d’hiver jamais suivi jusqu’alors.

Parmi les nombreuses formations de jeunes : « Compagnons de France », « Groupements de jeunesse », « Scouts », « Eclaireurs » etc. que le public confond un peu, les pyrénéistes reconnaîtront, entre tous, comme les leurs, ceux de « Jeunesse et montagne », attirés comme eux à la montagne par le même idéal qui les a animés. En lisant ce « Bulletin », ils constateront avec joie que la jeunesse avachie, sans élan, se traînant péniblement d’une table de café à un fauteuil de cinéma, n’a été que la jeunesse d’une triste époque, que cette jeunesse d’hier n’est déjà plus la jeunesse d’aujourd’hui et sera moins encore celle de demain.

 

Et plus tard, quand les pages de notre vieux « Bulletin » seront jaunies, quand ceux de « Jeunesse et montagne » d’aujourd’hui seront devenus les « Vieillesses sans montagne » de l’avenir, ils reliront sans doute avec émotion les péripéties de ce temps qui leur fut si dur physiquement, que, peut-être, à de certaines heures, ils ont maudit et qu’alors ils regretteront. Laissant dériver leur pensée au fil du souvenir ils se remémoreront, en les regrettant, les nuits glacées du Col de Riou, la chambrée asphyxiée par un poêle dédaigneux des lois de l’aérodynamisme, les tempêtes de neige, les corvées d’eau, les corvées de bois.

Ils regretteront jusqu’aux navets. Car, ô chef Menneglier !, il y a quelque chose de plus saumâtre que les navets même quand on les exècre, même quand on les abhorre, même quand ils sont assaisonnés par l’appétit de la vingtième année, l’air pur et le soleil des Pyrénées réverbéré par des neiges immaculées, ce sont des navets, les mêmes que leurs frères, consommés, même si on les aime, même si on les adore, quand la vingtième année n’est plus qu’un lointain souvenir et quand on les mange dans des plaines brumeuses et cafardeuses où les tristesses de l’heure asphyxient toute la joie et enveloppent la pensée d’un rideau plus opaque que celle du fourneau facétieux.

L. LE BONDIDIER – Bulletin pyrénéen, 141 – n°237

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