Marie Colmont – Coude à coude, autour d’un feu

Un garçon m’a écrit : « Je suis seul, pauvre et délaissé. »

O camarade de qui je ne sais rien que ce cri lugubre, comment peux-tu dire : « Je suis seul ! ». Comment peux-tu ne pas voir autour de toi le cheminement courageux des peuples et ne pas faire tomber aussitôt ton pas dans la cadence de leur pas ? Ne te sens-tu pas le frère de celui-là qui peine et qui est mal payé, mais qui demain le sera mieux, de cette fille qui court éperdue avec son petit enfant bâtard dans les bras, mais qui demain ira le front haut, de tous ceux dont la misère va finir si personne ne déserte ?

Ce que temps que nous vivons n’est pas un temps pour la solitude.

Si tu es seul, mon camarade, je veux, malgré ta détresse, avoir le courage de t’en faire le reproche : ta solitude est un péché. Elle est née en toi parce que tu ne recherches encore que ta joie, parce que tu crois encore que ton bonheur est l’essentiel, et qu’ainsi tu t’enfermes dans un petit cachot à ta mesure, dans une coquille moulée autour de ton dos peureux, juste assez grande pour toi, au lieu de retrousser tes manches et de venir sur ce chantier de travail qu’est la vie pour les hommes de notre temps.

Si tu pouvais, par chance, être l’un de ceux qui s’assoient à la tombée du jour à même la terre, s’adossent à leur sac et regardent monter, gris sur gris, la fumée sage d’un feu de branches dans la forêt brumeuse, je te dirais : « Tais-toi. Regarde. Ecoute… ce peu de jour qui lutte encore contre la grande main noire de la nuit… L’étoile verte qui palpite au-dessus des sapins… Ce bout de chemin banal s’enfonçant là-bas dans le mystère… Et puis la fleur rouge et jaune de ton feu qui s’étire et lance ses bras de pieuvre, et mord à même la peau claire d’un rondin !… Parce que tu aimes les bouleaux, tu as donné à cette branche son ultime bonheur de bouleau qui est, faite pour le feu, de mourir par le feu ; et tu la regardes, dévorée, délivrée de la fibre, devenir un rameau de lumière, un sceptre d’étincelles… »

Mais ce serait plus beau encore si tu partageais cette beauté, si tu pouvais soupirer, te tournant à demi vers quelqu’un d’autre : « Dis, regarde… »

Attends, je vais peupler ton cercle vide. A ta gauche, il y a maintenant un de ceux là qui savent où passer et que faire où partout les autres vacillent ; tu peux compter sur lui. A ta droite, c’est une gosse malingre ; aies-en souci, ne lui permets pas d’imprudences et si son sac est trop lourd, n’oublie pas que ton dos est large. Celle d’en face, elle connaît les champignons comme personne. Et s’il y a dans les alentours une touffe d’airelles, un roncier plein de mûres noires, tu peux être sûr qu’elle tombera dessus comme un cocker sur un perdreau ; c’est une fille précieuse aux fins d’étapes, quand les vivres de réserve sont défunts. Cet autre là-bas n’a pas perdu son air de haine ; vous apprendrez à rire ensemble. Je mettrai à tes côtés toutes les forces et toutes les faiblesses des hommes, comme aux temps primitifs où le feu rassemblait le clan. Des guerriers aux nouveau-nés ; et tu iras avec eux désormais, donnant et recevant de l’aide, ton sort lié à leur sort. Vous aurez chaud et froid ensemble, vous vous écorcherez aux mêmes ronces, et vous vous sentirez du même élan devenir surhumain, rien qu’à regarder monter hors de l’horizon l’énorme lune d’hiver, rousse comme un monde en feu.

Alors, quand tu auras goûté de cet enivrement, où que tu ailles, et même si le hasard pour un temps te prive de compagnons, partout tu emporteras tes spectres comme j’emporte les miens. Frères du passé et de l’avenir, sans cesse tu les sentiras à tes côtés ; jamais plus tu ne seras seul, tu n’erreras dans un désert. La camaraderie puissante des coureurs des routes, peu à peu, de ton âme égoïste aura fait une âme collective, liée aux autres dans l’action, le souvenir ou le rêve.

Je me souviens parfois ainsi des compagnons de jadis, dans mes veillées taciturnes devant le feu. Père des fantômes… Nous étions cinq, six, dix… Nous aimions nous taire aux mêmes heures. Si l’un chantait soudain, rêveusement, il ne brisait rien pour les autres : il se trouvait qu’inconsciemment on avait désiré cette chanson et qu’elle était meilleure que le silence pour y enrouler notre songerie. La clairière où l’on dressait les tentes, on était toujours quatre ou cinq à l’avoir repérée ensemble d’un coup d’œil, tant on savait l’espace juste qu’il nous fallait, pour le feu, au milieu, et pour les tentes en rond autour, afin que chacun en s’endormant vît les dernières lueurs cabrioler sur les murs de toile. Avant d’avoir eu froid, on sentait un chandail vous arriver sur les épaules ; et celle dont le sac était inépuisable vous tendait un sandwich juste à l’heure où la fin venait.

Cet accord des dimanches ne se brisait pas en semaine. La fraternité que nous avions gagnée sous les étoiles nous suivait à la ville. Ceux qui tombèrent en chômage à cette époque, sous le couvert de petits dîners amicaux, n’eurent jamais faim.

La vie nous a dispersés ; chacun a tiré de son bord. Mais si nos routes se sont écartées, un lien demeure qui nous rapproche encore de loin en loin, et la vie a beau faire, ils sont restés mes camarades autour d’un feu. Du plus lointain des âges, du fond des religions primitives, descend en nous cette vénération du cercle magique qui écartait les bêtes et rassemblait les hommes.

Le feu va s’éteindre… Mets encore des brindilles, encore des branches, puis une souche pour qu’il tienne jusqu’à l’aube. C’est un grand feu que nous voulons voir ce soir, un feu long et durable. Il faut que sa lueur aille atteindre, au fond des enfers où l’homme s’est condamné à vivre, tous ceux qui n’ont pas encore pris place autour de son cercle éblouissant, et qu’elle les attire comme un phare. Je la vois cette foule innombrable encore massée dans l’ombre, avec sa pâleur et son rictus et toutes les marques de sa misère sur les visages, et toutes ses bouches ouvertes appelant un peu d’air.

Petit à petit son piétinement gravit la pente, elle s’en vient vers nous, vers notre santé et vers notre joie. Ecartons-nous, camardes, élargissons le cercle. Déjà, sur les visages de cette foule, l’espoir efface le dégoût et la haine ; un peu de temps encore et elle va rire, un peu de temps encore et elle accourra, délivrée, vers les mains que nous lui tendons ; et dans les clairières sur les landes, au flanc des montagnes, se formeront les anneaux des hommes confiants, rassurés, amicaux, coude à coude autour d’un feu…

Si personne ne déserte…

5 novembre 1937

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Vendredi - Marie Colmont - coude à coude autour du feu
Vendredi – Marie Colmont – coude à coude autour du feu

 

 

 

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