Les Auberges de la Jeunesse – Le Libertaire 1948

Naissance des auberges en Allemagne

Il est coutume de retracer l’œuvre de l’instituteur allemand : Richard Schirman, lorsque l’on étudie la naissance du Mouvement ajiste.

C’est Schirman qui eut, en effet, l’idée de créer un instrument susceptible de faciliter les aspirations et les tendances nouvelles de la jeunesse allemande.

Richard Schirrmann - Créateur des auberges de jeunesse
Richard Schirrmann – Créateur des auberges de jeunesse

Mais encore convient-il, pour mesurer la portée de cette initiative dont les conséquences sont encore aujourd’hui imprévisibles, de la situer par rapport à l’ensemble des conditions de vie et du cadre des forces et aspirations idéologiques de l’époque.

Le Mouvement de Jeunesse

C’est en 1895 que naquit, à Berlin, le Mouvement de Jeunesse et Joseph Probst commente cet événement en ces termes, dans un article du « Volontaire » en date du 12 janvier 1930 : « Le berceau du Mouvement de Jeunesse, écrit-il, est Berlin. C’est dans cette ville où le caporalisme de la caserne et de l’école se manifestait avec le plus de présomption, où toute la similiculture et une détresse physique et morale de la grande ville étalaient leurs plaies, que se déclenche le premier mouvement de réaction et que, pour la première fois, des étudiants épris d’idéalisme déclarèrent une guerre acharnée à des formes et à des expressions qui leur paraissaient complètement vides de toute vérité et de toute sincérité. »

Le premier Mouvement de Jeunesse doit la vie à l’initiative d’un jeune lycéen berlinois : Karl Fischer ; grâce à lui, par les routes, vers une vie primitive, pure, pus libre aussi, les jeunes gens s’en allaient vers l’aventure…

On les voyait, dit un journal de l’époque, par les chemins, en culotte courte, sans veston, ni col ni cravate, les cheveux au vent, chantant dès l’aube, faisant leur cuisine au bord des fossés, couchant dans les bois, sous les rochers ou demandant aux paysans l’hospitalité d’une nuit.

Les Wandervögel

On les nomma les Wandervögel (les oiseaux voyageurs) et c’est en 1903 que Schirman eut l’idée de créer un instrument qui faciliterait les aspirations nouvelles de la jeunesse allemande.

Voici ce qu’il disait : « Wandern (randonnée), dans le sens que nous lui donnons, n’est pas une simple promenade dominicale. Le but, c’est de développer une éducation de la simplicité, de la camaraderie, dans une vie commune. »

Cette idée devait se matérialiser en 1907, lorsque Schirman installa des couchettes de paille dans sa classe. Désormais, l’Auberge était née. Mais, pour rendre possible le Wandern à toute la jeunesse allemande, il fallait toute une série de relais et d’abris permettant de se reposer au bout de l’étape.

Schirman forme le projet de garnir tout le pays de réseau d’Auberges distantes les unes des autres d’une journée de marche (28 kms). La première Auberge fut installée dans un vieux château fort de Burg en Westphalie.

Un groupe de Nerother Wandervogel à la veillée
Un groupe de Nerother Wandervogel à la veillée

En 1911, il y avait déjà 17 Auberges qui totalisaient 3 000 nuits d’hébergements. En 1914, il y en avait 200 avec 21 000 nuits d’hébergements. En 1927, 2 200 Auberges avec 2 500 000 nuits d’hébergements. En 1933, 2 200 Auberges avec 4 300 000 nuits d’hébergements.

Description des A.J.

Comment étaient conçues ces Auberges ? Voici la description donnée par Richard Schirman : « Ce sont des maisons munies de 50 à 100 lits, les couchettes se composent de lits de fer, très simples, laqués blancs, sommiers munis de matelas, oreillers, couvertures en laine et draps. Il est absolument interdit d’utiliser le lit sans draps si le voyageur ne possède pas de sac de couchage personnel. Le chef de groupe couche avec son groupe ; il est responsable de l’ordre et de la tranquillité. Les dortoirs des garçons et des filles sont nettement séparés par étages. Des salles de toilettes et des lavabos séparés sont adjoints aux dortoirs ! Personne ne se couche avant d’avoir pris un bain de pieds et une douche. Dans ces Auberges, il y a toujours deux grandes pièces communes qui communiquent ; sur les murs des dispositifs pour poser les sacs. Toutes les Auberges sont sous la surveillance de Parents Aubergistes connaissant leur tâche et qui peuvent servir des repas à des prix minimes. Mais on trouve également à l’Auberge une cuisine et tous les ustensiles pour préparer soi-même ses repas. »

Les Auberges sous le national-socialisme

Arrive le National-Socialisme ! Le Gouvernement, du fait que les Auberges sont devenues d’un usage si courant, s’en empare et transfère la Ligue Allemande des Auberges à Berlin. Les millions ne manquent plus et, en quelques années, 500 nouvelles Auberges sont construites. Rien n’est trop beau pour elles. Il s’agit d’attirer la jeunesse dans les auberges qui servent aux œuvres militaires hitlériennes.

Développement à travers le monde

Bientôt, le Mouvement des Auberges prend une extension si rapide qu’il ne tarde pas à se propager à travers toute l’Europe : de Memel à Dantzig, de la Tchécoslovaquie aux Pays Baltes. Puis l’Autriche, la Suisse, la France, les Pays Scandinaves, la Hollande et, en dernier, l’Angleterre voit naître des mouvements analogues.

En Tchécoslovaquie et en Pologne, les A.J. furent des institutions d’Etat. En Suisse, elles furent fondées en 1925 ; en Hollande, en 1929 ; en Angleterre, en 1931.
En 1939, un réseau d’Auberges existait dans chacun des pays suivants :
En Europe : l’Allemagne, l’Autriche, l’Angleterre, la Belgique, le Danemark, l’Ecosse, l’Estonie, le Luxembourg, la Norvège, la Finlande, la France, la Hollande, l’Irlande, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie, la Suède, la Suisse, la Bohème.
Hors d’Europe : les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Nord, l’Indochine.

Les Auberges en France

C’est en 1929 que le Mouvement des Auberges de Jeunesse fit son apparition en France, grâce à l’initiative de Marc Sangnier.

Déjà en 1926, ce dernier avait eu l’idée de construire des Auberges. Lors d’un Congrès International de la Jeunesse qui se tint à Biéville, près d’Etampes, et qui groupait des jeunes de trente pays, Marc Sangnier fut frappé par l’attitude des congressistes : « Ils respiraient, dit-il, la jeunesse, la gaieté, la fraîcheur. »
Marc Sangnier songea tout d’abord à créer une Auberge de Jeunesse pour le Foyer de la Paix à Biéville, Foyer qui comprenait également une école d’agriculture et une école de la paix.

L’Epi d’Or

C’est à la suite du Congrès de l’Action Internationale Démocratique pour la Paix qui se tint en ce lieu que fut inaugurée la première Auberge de France, baptisée : l’Epi d’Or. Quatre jours plus tard le 29 août 1930, la Ligue Française des Auberges de Jeunesse était constituée.

Marc Sangnier, entouré de jeunes, dans la cour de l'auberge de jeunesse de l'Epi d'or, à Boissy-la-Rivière, dans les années 1935./Fonds institut Marc Sangnier
Marc Sangnier, entouré de jeunes, dans la cour de l’auberge de jeunesse de l’Epi d’or, à Boissy-la-Rivière, dans les années 1935./Fonds institut Marc Sangnier

Les Auberges avant le C.L.A.J.

Pendant des années, contrairement à ce qui se passa en Allemagne, le nombre d’usagers des Auberges françaises ne dépassa pas quelques centaines. Les jeunes boudaient la Ligue qui avait, quoique Marc Sangnier s’en défendit bien, un caractère confessionnel certain.

Au comité de la Ligue d’alors, Jouhaux, Bouglé, Cassis, Justin Godart, qui n’avaient donné qu’une adhésion de principe, voisinaient avec « Monseigneur » Verdier, archevêque de Paris, le Grand Rabbin Louis-Germain Levy, le Pasteur Wilfrid Monod et Marc Sangnier.

Naissance du C.L.A.J.

L’Ajisme a donc pénétré en France en 1929, mais ce n’est qu’avec la création du Centre Laïque des Auberges de Jeunesse (C.L.A.J.), en 1934, qu’il se développa. L’an 1936, grâce à l’institution des 40 heures, des congés payés et des billets à tarif réduit, le vit prendre un vigoureux essor.

En 1939, 1 000 A.J. étaient ouvertes et 100 000 Jeunes étaient inscrits au C.LA.J. Les routes étaient sillonnées par ces jeunes gars et filles qui, le dimanche et pendant les vacances, partaient « au-devant de la vie ».

(A suivre.)

G.A. – Le Libertaire – 18 mars 1948

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