Le mouvement de la jeunesse en Allemagne en 1923

Passons rapidement en revue quelques-uns des groupements qui représentent de façon plus ou moins complète, le mouvement de la jeunesse en Allemagne.

Le Wandervogel (Oiseaux de passage), point d’e départ du mouvement est encore aujourd’hui assez puissant. Bien qu’il se soit fragmenté en une grande diversité d’associations, tous ses membres ont le sentiment de former une grande communauté. Dans les groupes particuliers, on applique assez sévèrement le principe de sélection. Et même après avoir été reçus ceux qui n’ont pas l’esprit du Wandervogel risquent d’être renvoyés. Cet esprit a une importance qui dépasse celle que peuvent avoir les excursions, le chant et la danse. Quant aux formes extérieures, le Wandervogel rappelle un peu nos Eclaireurs. Ce sont des heures solennelles, lorsque devant le foyer flambant la « Feurrede » (Discours du feu), est prononcée ou lorsque le cercle des intimes, campés autour du feu, par leur silence s’associent au silence mystérieux d’une nuit d’été.

La Freideutsche Jugend (Jeunesse libre-allemande) contient un assez grand nombre d’organisations de jeunes auxquelles s’associent des éléments de tendance divergente, — il n’y a, pour s’en rendre compte, qu’à lire leur revue commune. Ces groupements évitent de se fixer sur un programme précis, mais ils demandent à leurs membres de rechercher consciencieusement les principes moraux et de les appliquer à la vie. Faute de programme fixe, la jeunesse libre allemande ne cesse de perdre ses membres les plus précieux. On peut dire, c’est un réservoir d’où sortent les éléments nécessaires à de nouvelles associations. Un des mouvements sorti de la jeunesse libre allemande mérite par son importance d’être mentionné à part.

C’est le Jungdeutsche Bund (Association des jeunes-allemands) fondé pendant la guerre et qui s’est constitué en août 1919, à Lauenstein. Suivant son programme, cette association cherche à surmonter les divisions sociales par un effort collectif. Sans être nationalistes, les jeunes allemands affirment leur orientation nationale (völkisch). La recherche d’une unité nationale et même religieuse est au premier plan. Ce groupement avec ses tendances pratiques et qui, au contraire du mouvement de la jeunesse compte parmi ses conducteurs des hommes d’âge mûr, pourrait prendre un jour une importance particulière pour la rénovation du peuple allemand.

Voilà, à proprement parler, le mouvement de la jeunesse allemande : Wandervogel, Freideutsche, Jungdeutsche avec toutes leurs subdivisions.

Ce tableau serait imparfait si nous n’indiquions pas que les idées directrices du mouvement ont aussi pris racine dans d’innombrables organisations de la jeunesse.

On pourrait parler d’un mouvement de la jeunesse spécifiquement chrétien chez les protestants et chez les catholiques.

Les Bibelkreise (cercles bibliques), en d’autres termes les associations des lycéens chrétiens se sont, longtemps tenus, à l’écart du mouvement. Cependant des livres, comme, celui d’Udo Degenfeld : « Jesus in unserm Schülerleben » (Jésus dans notre vie scolaire, Berlin 1917 nous annoncent de nouvelles aspirations. Les solutions aux problèmes actuels données par le Christ sont plus facilement adoptées et influencent favorablement les controverses entre les jeunes et les adultes. Le fossé y paraît moins large. L’esprit d’indépendance se manifeste pourtant. La revue « Neue Jugend » nous révèlent certaines divergences dans ce milieu. En Wurtemberg quelques associations se sont séparées de la Fédération en formant le « Bund der Köngener » (Château Köngen sur le Neckar, où eut lieu la réunion décisive), en protestant contre toute servitude dogmatique et en proclamant la liberté intérieure.

Ce qui a été dit des lycéens peut être répété des Etudiants chrétiens (Deutsche Christliche Studentenvereinigung), quoique, dans une moindre mesure. Dans certains cercles, il y a une hostilité marquée contre le mouvement de la jeunesse.

Au sein des Unions chrétiennes de jeunes gens, les chefs même cherchent à se faire remplacer davantage par les jeunes. Cependant, le caractère de la Jugendpflege est maintenu.

Un autre mouvement chrétien – pour la jeunesse féminine – est la Neulandbewegung (Mouvement de la Terre-Nouvelle). Dans son programme le but est défini ainsi : recherche d’une rénovation nationale, morale et religieuse. Aux congrès et aux camps (Freizeiten) on discute les questions vitales.

Le caractère autoritaire de sa fondatrice, Mlle Guida Diehl a amené en 1921 une scission dans ce mouvement. Une grande partie des membres se sont rattachés au pasteur de Francfort, M. Cordier, qui édite comme chef de la Neuland Jugendbewegung (Mouvement de la jeunesse de la Terre-Nouvelle) les Christdeutsche Stimmen (Feuilles chrétiennes-allemandes). « Notre but c’est l’établissement du Royaume de Dieu dans notre Patrie. Le Royaume de Dieu c’est l’expansion puissante de la force vitale du Christ dans notre vie et pour la rénovation de notre patrie. Nous affirmons joyeusement les biens et les valeurs intellectuelles et culturelles comme dons de Dieu, et nous cherchons à les pénétrer de l’esprit du Christ. »

Des associations de jeunes gens viennent de se rattacher aux groupes féminins du pasteur Cordier.

Tandis que la Neulandbewegung est en relations étroites avec l’Eglise, la Neuwerkbewegung (Mouvement de l’œuvre-Nouvelle), tout en étant chrétienne, est antiecclésiastique. Son centre est Schluchtern où ont lieu les congrès réguliers. Ce mouvement tend à un christianisme primitif, non dogmatique ni ecclésiastique. « La réalité de Jésus-Christ et de son règne libérera le mouvement de la jeunesse de son idéal illusionniste qui encore fait errer une partie des libres allemands, ainsi que des questions marxistes qui impressionnent encore nos frères — peut-être les meilleurs du mouvement de la jeunesse prolétaire. » La nouvelle foi doit se manifester dans une imitation sans réserve du Christ. Le royaume du péché, qui s’est incarné dans l’Etat fondé sur la force et dans le système économique du capitalisme doit être remplacé par le Royaume de Dieu. »

La jeunesse de Neuwerk ne reconnaît pas l’Etat, ni l’ordre économique et social actuel. Elle fait appel aux jeunes prolétaires pour réaliser dès ici-bas le Royaume de Dieu annoncé par le Christ et construire le monde nouveau et éternel.

Les mots : socialiste, communiste, anarchiste sont souvent prononcés. Ce qu’on veut ce n’est pas détruire, mais construire par un nouveau sentiment de solidarité fraternelle évoqué par l’amour du Christ.

Une application de leurs principes a été la fondation des établissements communistes à Sannerz et du Habertshof. C’est un essai de mise en pratique du communisme chrétien.

Au point de vue international, leur thèse est à peu près celle des Quakers anglais. Nous ne pouvons nous approcher de cette jeunesse qu’avec un sentiment de profonde sympathie.

Mentionnons seulement un groupe de quelques jeunes — jeunes gens et jeunes filles— qui en été 1920 ont parcouru la Thuringe : la Neue Schar (Groupe nouveau). Muck-Lamberty, lui-même catholique, se donnant comme prophète de Dieu, a parlé dans divers temples protestants de la nécessité de la conversion et du retour à Dieu. Cependant après une période mouvementée, l’échec moral de Muck-Lamberty a jeté le discrédit sur le mouvement entier.

Friedrich Muck Lamberty - 10-1920
Friedrich Muck Lamberty – 10-1920

Quant aux groupements catholiques, nous n’aurons à dire qu’un mot du Jungdeutschland (la Jeune Allemagne) qui fondé en 1919 a eu l’approbation de la conférence épiscopale de Tulda et qui a pris comme patron Ignace de Loyola.

La Grossdeutsche Jugend (Jeunesse de la grande Allemagne) appartient, sans aucun doute, au mouvement de la jeunesse. « Notre but, c’est la vie selon l’idéal catholique. » Cette association veut grouper autour d’elle, sans distinction sociale, la jeunesse catholique pour combattre toute tendance antichrétienne dans le mouvement de la jeunesse même.

La Quickbornbewegung, sortie d’un cercle de lycéens, ressemble par bien des côtés, au Wandervogel. L’autonomie de la jeunesse, son droit à la liberté et à la joie sont proclamés hautement. Mais finalement on se soumet à la religion et à l’autorité catholiques.

Le mouvement de Quickborn au chateau de Rothenfels entre 1920 et 1930.
Le mouvement de Quickborn au chateau de Rothenfels entre 1920 et 1930.

Le mouvement de la jeunesse a fait pénétrer son caractère en bien d’autres groupements non confessionnels, par exemple dans le mouvement des Pfadfinder (Eclaireurs). Après des aberrations vers le militarisme, nous nous trouvons depuis 1919 en face d’une rénovation de ce mouvement issu des idées du général Baden-Powell. A Prunn, la Neudeutsche Pfadfinderbewegung (Nouveau mouvement des Eclaireurs allemands) adopte ce serment : « Nous Pfadfinder (éclaireurs) voulons être jeunes et joyeux ; nous voulons mener notre vie inspirés par la pureté et la véracité. Nous voulons être prêts à soutenir partout par nos conseils et notre aide, toute cause bonne et juste. »

Enfin il y aurait à parler de la jeunesse ouvrière.

Le premier, le parti social-démocrate, a recruté sa jeunesse autour de lui. Pendant la guerre, il y eut un mouvement centrifuge : la Freie Sozialistische Jugend (Jeunesse socialiste libre) se créa et se divisa en divers groupes.

Cette jeunesse repousse tout compromis, elle se rapproche du communisme et de l’anarchisme. Elle est, en partie, poussée par des pensées religieuses, surtout dans la Übernationale proletarische Jugend (Jeunesse prolétaire supranationale).

« Au milieu des ténèbres une personne lumineuse s’adresse à nous les jeunes, comme la lumière du monde, comme Sauveur, devant qui une génération pourrie tremble, auquel nous rendons nos hommages joyeux’ : c’est le Christ ! »

La Arbeiterjugend (Jeunesse ouvrière), qui est plus près du Parti, a subi particulièrement l’influence du mouvement. La Journée des jeunes travailleurs du Reich à Weimar en août 1920 a été décisive. « Nous voulons la vie et nous la formons selon notre volonté. Cette vie doit être notre vie, non une reproduction de la vôtre. Mais une vie nouvelle. C’est pour cette raison que notre joie et notre solidarité sont différentes. » Ce sont les biens communs de la jeunesse auxquels aspirent ces jeunes ouvriers et par là ils se sentent solidaires de la jeunesse dite bourgeoise.

Le Parti a critiqué cette attitude comme dangereuse pour les intérêts des ouvriers.

On peut dire plus généralement que dans une grande partie de la jeunesse ouvrière, les préoccupations de la politique du Parti ont perdu de leur actualité, qu’au contraire les tendances d’ordre humanitaire prennent la première place.

Ce fait explique que les Jugendringe (Ligues des Jeunes) aient réussi à réunir des représentants de la jeunesse de toutes tendances politiques pour la lutte contre l’immoralité publique. Un Reichsring a été fondé à la Leuchtenburg. Le but est ainsi formulé : « Par l’amour, la vérité et la pureté au travail et à l’unité ! »

La condition d’un pareil accord a été le sentiment de l’égalité entre les jeunes et d’une solidarité dans la lutte contre la civilisation telle que les adultes l’ont organisée.

  1. Hermann Bauer, directeur de l’unité des frères moraves à Herrnhut écrit : « La jeunesse ne voulait pas imiter les vieux ; elle cherchait à sauver sa santé, sa force et sa pureté. Avouons-le : des profondeurs de ce mouvement de la jeunesse, malgré toutes les erreurs qu’on y rencontre, s’élève le cri : Libérons-nous des péchés de nos ancêtres ! » ,
  2. Staehlin parle du mouvement comme d’une fièvre, et il remarque justement que c’est toujours un signe de santé lorsque le corps se révolte contre le poison.

Il y a eu beaucoup de choses superflues et puériles dans ce mouvement, qui d’ailleurs n’a pas encore atteint son plein développement.

Des forces rénovatrices agissent parmi ces jeunes.

Que sera la jeunesse allemande de demain ?

Saura-t-elle sauvegarder contre la propagande d’un nationalisme bien organisé, son rêve d’une humanité solidaire ?

La misère que traverse actuellement la plus grande partie de l’Allemagne renforcera-t-elle les aspirations idéalistes ? Ou bien verrons-nous cette jeunesse prêter ses bras à un fascisme allemand ?

Nous ne voulons pas croire que toutes ces aspirations resteront vaines. Nous sommes persuadés que les forces agissant aujourd’hui au sein de la jeunesse, mèneront finalement à la rénovation de l’Allemagne, si utile, si nécessaire pour le salut du monde.

Il reste à souhaiter que les rencontres entre les jeunesses idéalistes de la France et de l’Allemagne se multiplient — telles qu’elles se font déjà entre les membres de l’Internationale des jeunes (Weltjugendliga). Ces rencontres les aideront à se mieux connaître et à se soutenir mutuellement dans la lutte pour la Paix.

Les jeunes de nos deux pays — ceux qui, ayant vu les horreurs de la dernière guerre, n’ont pas abandonné, en dépit des passions nationalistes, leur foi en la Fraternité humaine — ont à préparer, sur de nouvelles bases et pour un avenir plus heureux, une Europe nouvelle !

Georges BRONNER

16 janvier 1923 – Foi et vie

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