« Eros » ou la pédagogie amoureuse

Un curieux procès souleva, l’an dernier, des discussions dans la presse allemande : c’est celui du Dr Wyneken, professeur, écrivain, que le tribunal de Rudolstadt a condamné à un de prison à la suite d’une affaire dite de « mœurs ».

Bien que l’inculpé ait à peine nié l’authenticité de certains faits, ses collègues, ses élèves, les parents de ceux-ci ont protesté contre ce jugement : de grands journaux comme la Gazette de Francfort, ont pris ouvertement la défense de Wyneken, qui exposait sa doctrine dans une brochure pourvue de ce titre impressionnant : « Eros ».

Mot magique, qui est en train de conquérir l’Allemagne ! Car les Latins ne sont pas le seul peuple sensible au prestige du Verbe : certains vocables grecs, riches en dessous la fois poétiques et métaphysiques, ont eu, outre-Rhin, une fortune inouïe : qu’on se souvienne du « dionysisme » de Nietzche.

Nous ne sommes plus dans le domaine de Bacchos et des mystères sacrés, mais dans le champ pur du platonisme : c’est l’auteur du Banquet qui donna les plus fameuses définitions d’Eros et l’Amour pédagogue se trouve tout entier dans ces paroles de Diotima « il y a des hommes qui conçoivent davantage dans les âmes que dans les corps… et ils recherchent le beau, afin de concevoir en lui, car on ne conçoit jamais dans la laideur. Ils se sentent davantage attirés par un beau corps que vers un laid, et lorsqu’ils rencontrent une âme belle, noble et bien venue, ils se sentent violemment attirés vers elle ; et vis-à-vis de cet homme ils se répandent aussitôt en discours sur ce qui est bon et ce qui est nécessaire pour qu’un homme s’améliore, et ce à quoi l’on doit tendre, et ils s’efforcent de l’éduquer.

Platon, en dépit de la prétendue clarté du génie hellène, prête à mille interprétations, et il n’est point démontré que celle de Wyneken soit la bonne. Selon lui, pour que l’éducation soit efficace, pour qu’elle ne soit pas une chose purement formelle, il faut qu’il s’établisse entre le maître et le jeune disciple un sentiment d’une nature particulière, qui est plus que de la confiance, plus que de l’affection : une sorte de tendresse enthousiaste ; C’est Eros qui commande, Eros, dieu de toutes les fécondités spirituelles et matérielles, dieu de toutes les attractions, et dont la force profonde présidait, suivant certains philosophes antiques, aux affinités des atomes aussi bien qu’à celles des humains. Il éveille chez les jeunes garçons, au moment de la puberté, une sensibilité inquiète, passionnée, qui les rend aptes à accueillir ses enseignements avec une ardeur, un attachement, une foi qui ressemble un peu à de l’amour.

C’est donc en définitive, l’instinct sexuel, qu’il s’agit d’utiliser dans un but pédagogique : Wyneken n’en fait point un mystère : cet instinct, une des plus puissants qui agissent sur la nature humaine, et dont les effets lointains sont beaucoup plus variés, s’étendent à un plus grand nombre de facultés qu’on ne l’imagine, est une force qu’il faut savoir saisir pour la gouverner, la purifier, l’idéaliser. C’est en s’en emparant que l’on atteindra à ce terme suprême de toute éducation : la formation des idées, de l’âme, du caractère. Wyneken prétend que tous les grands conducteurs d’hommes – au sens moral – Bouddha aussi bien que Platon, Jésus comme saint François, ont agi sous l’inspiration d’Eros : c’est cet instinct transmué en une flamme spirituelle, qui émanait de toute leur personne, et qui exerçait sur leurs disciples un attrait irrésistible.

Cette affirmation n’est point neuve : elle nous transporterait dans le domaine de la psychologie, et même de la psychiatrie. Mais voici qui paraîtra plus audacieux, voire plus équivoque : Wyneken se souvient que les grecs furent de grands admirateurs du nu, que tous leurs sports s’exerçaient sans vêtements, que l’étude et le culte de la beauté du corps, principalement du corps masculin, fut la source du plus parfait de leurs arts, la sculpture. Il faudrait dit-il, ranimer chez nous ce goût et ce sens de la beauté corporelle. « Cela devrait faire partie de l’éducation de la jeunesse. Une éducation scolaire complètement transformée apprendra aux jeunes gens à se familiariser avec leurs corps, au lieu de se considérer comme des êtres purement cérébraux. Rien ne contribuera mieux à l’amélioration physique de la race que l’habitude de la nudité, le fait de considérer celle-ci comme une nécessité dans tous les exercices sportifs, gymnastiques, choristiques, chaque fois que le climat le permet… »

Wyneken, Gustav
Wyneken, Gustav

De telles idées nous sont familières et ne soulèveraient guerre d’objections. Cependant, lorsque notre pédagogue ajoute : « Pour que nos jeunes acquièrent ce sens des valeurs corporelles, il faut tout d’abord que l’éducateur le possède, et comme ce sens est identique à celui du beau, il conduit facilement à Eros », nous nous sentons entraînés sur un terrain glissant, sur cette pente dangereuse qu’il a dû lui-même suivre assez loin, pour attirer l’attention des juges de Rudolstadt.

D’aucuns diront qu’une telle déviation ruine tout le prétendu idéalisme, le néo-platonisme de la pédagogie amoureuse. Wyneken le conteste avec énergie et il faut reconnaître qu’il a pour lui une partie de l’opinion, une partie non négligeable, puisqu’il s’agit de son entourage, de ses amis, de élèves, des gens à qui rien de sa conduite n’était caché. « Nous n’avons jamais dissimulé, affirme-t-il, que nous ne pratiquions pas l’éducation dans le sens de l’adaptation bourgeoise à la lutte pour l’existence ni d’après l’idéal de la vieille génération, mais que nous voulions faire appel au sens de la vérité, encore pur et inaltéré chez la jeunesse, à son enthousiasme pour les valeurs suprêmes, à son Eros : on appelait cela l’idéalisme de notre pédagogie. » De fait, l’école libre que Wyneken dirigeait à Wickersdorf en Thüringe, était florissante ; il jouissait d’un prestige personnel considérable, et les écrits où il exposait ses idées l’avaient fait connaître dans toute l’Allemagne. Ce qui, dans ces idées, peut nous paraître choquant ou contradictoire, ne l’est assurément point pour ses fidèles, puisque le jugement qui le condamne a provoqué de leur part cette déclaration :

« Les soussignés, collaborateurs du Dr Wyneken, affirment que connaissant de longue date, et directement sa personne, sa doctrine et son action, ils estiment que les accusations portées contre lui ne pourraient être jugées qu’en tenant compte de l’ensemble de sa personnalité, ainsi que de ses vues culturelles et pédagogiques ; que dans les faits qui lui sont imputés. Ils ne voient rien qui puisse diminuer leur croyance dans la pureté de ses intentions, ni porter atteinte à sa valeur pédagogique ou au mérite de cet esprit créateur, en avance sur son temps ; en conséquence, ils tiennent la condamnation Dr Wyneken pour un crime, non seulement à l’égard de sa personne et de son œuvre, mais envers l’esprit vivant et les forces profondes de notre peuple. »

Etrange pays que cette Allemagne d’aujourd’hui, ou s’entrechoquent tant de tendances contraires, où il est des gens sérieux que rien ne choque, où les pires audaces de pensée, et même de conduite trouvent à défaut de juges indulgents des avocats passionnés.

René Lauret

25 février 1922 – L’Europe Nouvelle

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