L’ami de la nature – 1935

Un de nos bons camarades nous disait dernièrement :

« Nous avons pour but de faire connaître et aimer la Nature et ceci au moyen d’excur­sions et de promenades ; or en notre siècle de progrès mécaniques, pourquoi favorisons-nous spécialement l’archaïque promenade à pied ?

Il existe cependant de nombreux moyens d’être en contact avec la Nature. Le cyclo­tourisme, la moto, l’auto, le train, le téléférique, la croisière fluviale ou maritime, l’aviation, constituent des modes d’excursion que nous semblons dédaigner.

Ils permettent pourtant de se déplacer rapidement et confortablement, de voir des contrées éloignées, d’explorer une région plus en détail, bref, d’atteindre notre but beaucoup mieux qu’en se promenant à pied.

Ces moyens sont-ils ou non dans notre programme ? Et si oui, pourquoi ne pas les préconiser ? »

Un autre camarade renchérit en ajoutant : — « Et puis, qu’entendons-nous par Nature ? Est-ce la campagne ou l’ensemble des phénomènes qui se passent dans l’infini ?»

Ces questions ne sont pas les premières du genre qui nous sont posées. Elles appellent donc des réponses qui, pensons-nous, ne rendront pas inutile le présent article.

Tout d’abord, il importe de préciser que nous ne sommes pas ennemis du progrès. Nous savons très bien qu’il est impossible d’arrêter sa marche. On peut tout au plus la ralentir, la freiner, en s’y opposant, mais le progrès triomphera à coup sûr.

C’est d’ailleurs là une loi naturelle indiscutée et que l’histoire prouve. Cependant, par Progrès, il ne faut pas entendre seulement le progrès mécanique. Le Progrès, c’est l’ensemble de toutes les acquisitions que la Science, la Pensée et le Travail fournissent à l’humanité dans la conquête de son bonheur. Nous devons donc utiliser toutes ces acquisitions dans notre étude de la Nature et non nous limiter, comme le font certains, à celle qui ont trait à la mécanique, à la machine.

Par exemple, la science nous démontre que l’homme n’est pas indépendant dans la Nature, que tous ses actes sont conditionnés par le milieu dans lequel il vit, qu’un déterminisme implacable régit tous les phénomènes, que tout vit, depuis l’atome jusqu’à l’infini lui-même, etc.

Si nous sommes progressistes, nous devrons tenir compte de cela, dans noire connaissance de la Nature, au même titre que des records de vitesse et d’altitude qui nous permettent de nous déplacer horizontalement ou verticalement dans la campagne.

Mais le prolétariat est-il tenu au courant de ces acquisitions culturelles comme il l’est de celles qui ont trait à la mécanique ? Incontestablement non.

Enfin, si le Progrès, en lui-même, nous apporte des éléments de bonheur, l’usage que nous en faisons, ou plutôt que notre société capitaliste nous détermine à en faire, le transforme souvent en causes de douleurs supplémentaires (le travail à la chaîne, l’alcoolisme, l’abrutissement résul­tant de la pensée en série, l’existence laide et sans idéal, les taudis, la misère à côté de l’abondance, la guerre chimique, sont des conséquences du Progrès mal employé). Nous ne devons pas l’oublier.

Ceci dit, il importe de considérer, d’autre part, que la Nature peut s’étudier, et pas­sionnément, dans des livres, dans un labo­ratoire, dans un cabinet. La plupart des grandes découvertes scien­tifiques, qui nous permettent de mieux con­naître la Nature, ont été effectuées, au la­boratoire ou à la table du penseur, à l’aide d’instruments compliqués.

— «Alors, pourquoi donc mettez-vous le tourisme à la base de l’étude de la Nature?» direz-vous.

Parceque, précisément, nous estimons que le peuple travailleur n’est pas actuelle­ment en état d’étudier la Nature avec les moyens scientifiques que lui fournit le Progrès. Non pas qu’il soit incapable de cette tâche, au contraire, mais parce que la forme actuelle de notre société capitaliste ne lui en donne ni les moyens ni les possibilités.

Nous prétendons donc que le prolétariat doit aimer et connaître la Nature avec les moyens très simples qui restent à sa portée.

De plus, nous estimons que ces moyens devront être tels que, précisément, ils puis­sent annihiler l’action nocive du progrès ma­tériel mal employé.

C’est pourquoi nous disons que le tou­risme constitue dans ce sens, un premier effort de libération humaine.

Sans insister ici sur les bienfaits phy­siques qu’il en retirera, le tourisme per­met à l’ouvrier de s’évader de l’existence artificielle et anormale qui lui est imposée par notre société; celte société capitaliste, matérialiste et sans idéal suprême autre que la tuerie sur les champs d’honneur… pour la plus grande satisfaction du profit de quel­ques-uns.

— «Mais, direz-vous encore, les sports ne suffisent-ils pas à cela?»

. Non, ils n’y suffisent pas! Leur rôle est purement physique et même lorsqu’ils sont effectués entre ouvriers (comme c’est le cas dans la F.S.G.T.) le but culturel sur lequel ils s’axent est bien différent du nôtre (1).

Il n’est que de comparer nos statuts avec ceux de toutes les sociétés sportives pour être édifiés sur ce point.

Si on nous oppose, d’autre part, qu’il existe des sociétés culturelles, dont le but s’apparente au nôtre, nous répondons alors que, dans ces sociétés, le travail reste sur­tout un travail livresque, scolaire presque, et qu’il ne prend pas contact, comme le nôtre, avec la Nature dans toutes ses mani­festations (2).

Les groupements naturistes ouvriers, s’il en existait, seraient peut-être ceux qui œuvreraient parallèlement au nôtre; mais, avant de devenir naturiste ce qui n’est pas toujours facile, il faut être ami de la Nature et, ceci encore, démontre bien que notre mouvement serait à créer s’il n’existait pas.

Nous faisons faire, dans cette voie, le premier pas ; celui qui est prépondérant.

Il faut, (cela est indispensable plus que jamais) il faut donner au prolétaire, le goût de la promenade, de l’excursion. Cela lui permet de fuir les plaisirs frelatés et abru­tissants de la ville et de lui faire découvrir

ceux, plus reposants et plus larges, que la fréquentation de la campagne lui procure.

Certes, pour cela, et nous revenons ici à notre sujet, l’ulilisation de moyens mécaniques n’est pas dédaignable. — Le cycle, la moto, le chemin de fer, l’autocar, permettent l’évasion rapide de l’enfer des grandes villes modernes et de leurs ban­lieues maussades.

Loin de nous l’idée de ne pas utiliser ces moyens. Au contraire, mais nous ne les con­sidérons que comme moyens et non comme but.

Ce but, c’est la connaissance et l’amour de la Nature. De la Nature, «ensemble des phé­nomènes de l’infini» dont l’élude commence, pour nous, par l’observation de ceux de la campagne (à défaut de pouvoir utilement employer les autres modes d’observations scientifiques).

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El puis, il faut bien reconnaître que l’observation, qui est à la base de l’étude de la Nature, est incompatible avec la vitesse. La promenade à pied, qui reste malgré tout la plus hygiénique, la plus naturelle… et la moins chère, reste aussi celle qui doit être offerte et préconisée à l’ouvrier que l’on veut arracher à la sédentarité de la ville.

Si cet ouvrier possède déjà un vélo, une moto, un canoë, voir un vieux tacot, qu’il l’utilise ; mais autrement que pour établir des records de vitesse, des courses «contre la montre», et pour aboutir, sans avoir rien vu le long des routes, puant le goudron, à un bistrot flanqué d’un relais d’essence!

Quoique le progrès mécanique fasse, le sentier restera toujours le lieu de prédilec­tion de l’«ami de la nature»… C’est sur le sentier qu’on le devient. Plus tard, quand il sera bien pénétré de notre idéal, le prolé­taire que nous aurons arraché aux confor­mismes des villes, utilisera, selon ses goûts et ses possibilités, le véhicule qui lui per­mettra, en fin de compte, de trouver d’autres sentiers.

Et il se groupera, pour cela, au sein de nos sections, avec des camarades qui, comme lui, porteront intérêt au véhicule choisi sans pour cela négliger, «pour se retremper aux sources» les sorties pédestres collectives qui resteront la base de notre activité cul­turelle et touristique. R. Thuillier.

  1. Et il resterait encore la compétition dont nous sommes ennemis déclarés!
  2. Nous exceptons certains groupements de jeunes tels les «Faucons Rouges», par exemple, qui ne s’adressent qu’à la jeunesse, malheu­reusement.

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