A l’écart des grandes routes, un coin sauvage de France

Eh bien, oui, nous avons passé nos examens, et, depuis bientôt deux mois, nous sommes en vacances…vacances !… tous les quatre :

1° Henri Bougre, dix-sept ans, 1m.70. (Caractéristique : nage ses 400 mètres en 6’41 ‘’, ce qui, vous l’avouerez, n’est pas mal.)

2°Jacques Pironi, seize ans et demi, 1m.71.(Caractéristique : ne se déplace jamais sans emporter un instrument de musique et un carnet de croquis.)

3°Mon petit frère, Marc, quatorze ans. Un peu jeune pour être avec nous, mais solide et de bonne composition.

4° Votre serviteur, Jean Catleau, quelconque… très quelconque.

Nous avons passé un mois dans nos familles respectives, aux quatre coins de la France, et nous nous retrouvons en ces premiers jours de septembre, chez Henri Bougre, près de Mâcon. Nous prendrons la route dès demain pour faire quelques jours de randonnée pédestre. Nos sacs sont prêts.

Mais voilà une heure que nous sommes penchés sur la carte, sans arriver à nous mettre d’accord. Les Basses-Alpes ?… Le pays d’Arles ?… Ou la côte du Var ?… Ou même… La porte s’ouvre. Henri nous présente à son frère, puis annonce :

— Michel Bougre, vingt-deux ans, quatrième année de médecine… Un Vieux Bougre, quoi ! collectionneur d’examens, de colles et de sous-colles… Tu apportes aussi ton sac ? Où t’en vas-tu ?…

_  Ah ! mystère… Je pars en reconnaissance. Je sais que je relèverai des observations très intéressantes. Mais il s’agit d’un coin très peu connu, sauf des naturalistes et des botanistes de profession… je ne vous en dirai rien.

Mon petit frère insiste sans façon :

— Je voudrais tant savoir où vous allez… nous ne le répéterons pas…

— Bah ! Ce n’est pas très loin d’ici. Le guide indique : « Massif subalpin, de pénétration difficile, escarpé, rocheux, couvert de forêts majestueuses, mais aussi de vastes étendues calcaires, âpres et dénudées. Il prend l’aspect de hauts plateaux suspendus à 15oo ou 2.000 mètres, formés de dalles morcelées comme une accumulation de faïence brisée… » Ce n’est pas un terrain toujours facile, sur les crêtes tout au moins. Mais les forêts profondes et la vue illimitée que l’on découvre en certains endroits en font un des plus beaux pays de France, et pourtant des plus délaissés des touristes.

— Vous camperez ?…

_  Camping, cabanes de bergers, ou simples huttes de branchages que je construirai pour la nuit… peu importe. Ce qui m’attire, c’est l’étonnante originalité de la faune de cette région. Elle est restée presque la même depuis le XVe siècle.

— Dis-donc, Vieux Bougre, tu commences à nous tenter, dit Henri. Nous cherchons en vain, depuis une heure, à nous mettre d’accord sur notre terrain de camping. Tu ne voudrais pas nous embrigader, par hasard ?…

— Je ne tiens pas à vous emmener, dit-il. Si nous rencontrons des blaireaux, des bouquetins, des marmottes… parfait. Mais il y a aussi des ours… peut-être même des loups.

— Des ours en France ?… C’est une plaisanterie !

— On en a vu en 1930, 1935, 1937 ; je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait plus en 1939 : « Ursus speleus » et de grande taille, encore ! le fait a été confirmé.

Cette fois, nous sommes très excités. Chacun de nous vante ses capacités de sang-froid, d’endurance et promet de se montrer à la hauteur.

Michel Bougre nous considère tous quatre sans se prononcer. Jamais pareille minute ne m’a fait battre le cœur. Je sens bien que si nous ne partons pas avec lui, toute autre randonnée nous paraîtra fade et sans intérêt. Marc fait le simulacre de cracher par terre, tend la main et prononce solennellement :

— Nous vous écouterons sans broncher ; nous ne ferons aucune imprudence.

Michel Bougre décide sans hâte :

— Voici : je vous emmènerai au-dessus de Saint-Agnan. Vous pourrez camper en forêt et remonter jusqu’à la gorge de Brigon par la Chabertière et le Pas de l’Ane. Je pénétrerai seul sur les hauts plateaux et je vous retrouverai, mettons tous les deux jours. Ça va ?…

Nous acceptons d’enthousiasme. Nous sommes bientôt penchés tous les cinq sur la carte du Vercors. Comme cette langue de terre allongée, si morne dans nos géogra- phies scolaires, s’anime et prend d’importance à nos yeux !

Ce soir-là, nous montons nous coucher avec de grands projets en tête et un tumulte d’impatience dans le cœur. L’aube nous vit prendre le train à Mâcon pour Grenoble, puis le car, qui traversa un admirable lacis de routes escarpées, de corniches et de couloirs rocheux, pour nous laisser à Saint-Agnan.

Il nous fallut quelques heures pour réunir des provisions et monter, par des pentes non sans grandeur, mais passablement éprouvantes, à travers le bord ouest de l’admirable forêt du Vercors. La hâte d’installer notre premier campement atténuait nos facultés d’observation ; c’est presque sans paroles que nos trois petites tentes se trouvèrent dressées en demi-cercle, dans un foisonnement d’herbages et de fleurs que dominaient de souples érables, l’alisier blanc et le sombre épicéa.

Notre nuit fut douce et sans rêve et le matin un émerveillement. Nous n’avions pas pu voir la veille, combien la forêt était dense et belle l’étendue infinie des vallées que l’on apercevait entre les arbres…

Par souci de notre bonne réputation, je ne raconterai pas par quels bonds étranges l’eau froide du ruisseau nous fit danser en l’air ; ni comment je faillis abattre un petit arbre mort, précisément sur la tête de mon frère ; ni cette histoire de café noir qui devait être « super-hyper-réussi » et que le Vieux Bougre qualifia de « sueur de nègre »… Par contre, je m’étendrai avec ‘complaisance sur l’astucieuse habileté avec laquelle je cassai des œufs sur une pierre préalablement nettoyée, chauffée et beurrée, pour les offrir, cuits à points, à notre chef d’équipe. Je mentionnerai aussi cette élégante petite aubade de flûte douce, dont Pironi, assis sur la plus haute branche d’un érable, charma l’heure prosaïque de la vaisselle et des empaquetages.

C’est non sans regret qu’à 10 heures, notre groupe se scinda : Michel Bougre disparut vers les hauteurs, tandis que nous prenions, plus au nord, en un escarpement boisé.

Que dirai-je des trois jours qui suivirent ? sinon qu’ils furent remplis par les joies charmantes du camping : surprises du paysage, alternances de forêts ombreuses et de pentes dénudées, rencontre de troupeaux tintinnabulants, haltes chez les bergers, brusque frisson de peur au passage d’une vipère, plaisir d’apercevoir la première touffe de rhododendron, le cuivre jaune d’un arnica, ou le rarissime panicault des Alpes…

Mais surtout, quand descendait la nuit, joie de se grouper tous les quatre autour du feu traditionnel. Par quelle mystérieuse puissance, le feu qui agite inlassablement ses boucles rouges, réjouit-il si bien le cœur des hommes ?… Il nous semblait chaque soir différent et chaque soir nécessaire, même si nous devions dîner de sardines, de tomates crues et de fromage.

Quand le Vieux Bougre nous rejoignit le cinquième jour, il était hâlé comme un pain d’épice et chargé de trophées. Notre veillée fut partagée par un petit couple de musaraignes et la plus gourmande de toutes les marmottes. Nous nous sommes passés de main en main les nombreux croquis d’oiseaux dont le Vieux Bougre nous imitait les chants, des moulages d’empreintes, rapidement coulées dans du plâtre, et un bel échantillonnage de plantes médicinales, ficelées par espèces, en petits bouquets odorants. Notre joie fut grande quand notre ami nous proposa, pour les trois jours suivants, de contourner les régions par trop impénétrables et de nous emmener avec lui, dans ce Vercors du Nord, qui se trouve hissé entre deux immenses vallées, comme un rempart de géants. Notre juvénile ardeur vint à bout de parcours fort accidentés, coupés de gorges, de grottes profondes et de couloirs calcaires débouchant sur des pentes abruptes, et de vastes étendues. Je garde de ces trois jours, parfois assez pénibles, un souvenir qui ne peut se comparer à aucun autre. Il faut, pour s’en faire une idée, prendre le sac et partir… Le quatrième jour, le Vieux Bougre nous fit incliner au nord-est de la gorge du Brigon, en bordure du bois de La Loubière.

— A l’est de l’endroit où nous sommes, nous dit-il, on a rencontré en 1937 un Ursus speleus de grande taille… Il vaut mieux ne pas s’aventurer dans cette direction sans couteau de chasse ni carabine. Mais ici, nous devons être à peu près tranquilles. Plantons donc notre campement.

Ce fut vite fait. Pironi qui s’était éloigné en chantant sous les sapins, revint à l’heure du dîner avec un superbe gâteau de miel sauvage.

— Tiens, tiens… nourriture de choix, dit le Vieux Bougre.

— Et suprêmement délectable à mon palais, ajouta mon petit frère.

— Méfiez-vous que, cette nuit, un importun ne vienne flairer votre trouvaille…

— Le fait est, dit Henri, que nous ne sommes pas armés… ce ne serait pas joyeux !

Le Vieux Bougre nous assura que même si un ours approchait, il aurait plus peur à nous voir, que nous de lui.

Tandis que les flammes du feu dansaient devant nos yeux, il nous raconta les légendes du pays et comment les loups et les ours attaquaient autrefois les populations de Saint- Julien-en-Vercors, de La Chapelle et de Boyans. Puis la fatigue nous abattit bientôt sur nos lits de feuilles sèches.

Je fus réveillé au milieu de la nuit par une étrange sensation d’angoisse. Qu’est-ce qui craquait dans le silence ?… Qu’est-ce qui semblait avancer derrière la tente ?… A de longs intervalles, j’entendais comme une lourde respiration sifflante, et puis des branches qui se brisaient pour livrer passage à quelque chose… ou à quelqu’un. Cela devint insupportable. Tout d’abord, je n’osai pas bouger. Puis j’éveillai Henri à côté de moi, et le forçai à écouter.

Je vis que mes appréhensions le gagnaient. II devint blanc et me souffla :

— Le gâteau de miel est resté dehors… on essaye peut-être…

Je jugeai impossible de prévenir le Vieux Bougre sans attirer dangereusement l’attention. Je risquai un œil à ras de terre, en écartant la lisière de la tente, du tapis de sol. II me sembla voir une masse sombre qui dodelinait. J’ai honte de dire que mes dents claquèrent. Alors Henri, dans une sorte d’exaltation désespérée, me souffla à l’oreille :

— Puisque l’ours de cette région a peur des hommes, il faut avoir le cran de sortir jusqu’à la tente où Michel dort.

Je fis celui qui ne comprend pas.

Henri sortit. II poussa un cri terrible et tomba.

Trente secondes plus tard, nous étions tous autour de lui, à l’essuyer et le changer de vêtements, car il avait reçu en pleine figure notre réservoir d’eau, mal attaché à une branche d’arbre, et qui, après s’être balancé dans les taillis, nous avait fait croire à la présence du fameux Ursus speleus, cité, malgré tout, comme une rare exception dans la région.

Notre retour fut bien joyeux. Et à Mâcon, notre histoire fit rire nombre de gens.

J’en tirai cette conclusion : qu’il faut avoir parcouru le Vercors, joué de finesse pour surprendre des bêtes charmantes qu’on ne connaît pas en liberté : bouquetins, marmottes, gelinottes, musaraignes blaireaux… et combien d’autres !… Pour ramasser des simples, étudier les oiseaux et contempler de merveilleux paysages.

Mais qu’on ne parle pas trop de loups ni d’ours « de grande taille » (!) avant d’écraser les derniers tisons du feu de camp et de s’étendre, comme des bienheureux, sous le ciel étoilé.

Fr. Houdard. Jeunesse Magazine, 10/09/1939

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