La jeunesse allemande – 1937

Qu’il est difficile de porter un jugement sur la jeunesse allemande. Elle est pleine de contradictions. Ces Wandervögel rencontrés sur la route, les uns nous ont salués cordialement, les autres ne nous ont donné qu’un regard chargé de haine. On les interroge en vain. Ils ignorent tout ce qui est au-delà de l’horizon. Ils disent ; « Nous sommes la jeunesse d’Hitler ! » Cette affirmation leur suffit. Mais le soir, autour des feux de campement, au bord du Neckar gris et velouté, au bord du Rhin, couleur d’acier, ils se grisent en chœur des vieilles chansons romantiques.

Je tenterai en vain de résumer et de rassembler les images, les fragments de conversations qui forment la somme de mon expérience, relativement à la jeunesse du Reich. Toutes ces impressions sont sans lien, sans idée directrice, un peu incohérentes. Je vous les livre en désordre, telles que je les retrouve dans les notes schématiques de mon carnet de route.

Peut-être réussirai-je à dégager ainsi, quelques-unes des vérités, des contradictions de principe que porte en clic, la jeunesse allemande, cette jeunesse orgueilleuse, vaillante et romanesque, qui a inspiré à Hitler cette phrase mémorable : « La destinée de l’Allemagne ne sera pas résolue par l’économie ni par les armes, mais par ce que nous ferons de l’enfant. »

Au bord de la fontaine

Sur la route de Leipzig, qui poudroie comme dans « Peau d’Âne », un groupe de Pimpfen (les Pimpfen sont les enfants de 10 à 14) a mis sac à terre devant une fontaine. Ils sont tous blonds, halés et joyeux. Leur führer, à peine plus âgé qu’eux leur donne des ordres et des conseils. Il est défendu de boire plus d’un quart d’eau et de patauger dans le ruisseau vif et chantant qui descend de la colline.

Nous nous arrêtons aussi pour nous désaltérer. On nous tend des quarts. On nous sourit.

Il fait vraiment trop chaud pour repartir

— Reposez-vous, dit le führer à ses jeunes compagnons, vous êtes fatigués.

Nous nous sommes étendus sur l’herbe, à l’ombre des saules, non loin de la petite troupe d’enfants.

L’un d’eux s’approche de nous et, timidement, nous demande d’écrire une pensée sur son carnet.

Il n’y reste plus que quelques pages blanches, Un portrait du führer de la jeunesse, M. Baldur von Schirach, découpé dans un journal, orne la couverture. Sans ordre, des maximes, des réflexions puériles, des poèmes, des comptes.

Je transcris, à peu près fidèlement une des pages de ce journal d’enfant :

« Nous sommes dynamiques, La vie est un combat, Le don de soi fait la vie, Prêté 2 pfennigs à Julius, La fidélité et le fond de l’homme, L’aubergiste de G. est boiteux, Un peuple, un Reich, un führer, Georges a été nommé Leiter des Pimfen de S…

Les qualités de l’enfant allemand sont : courage, endurance, vaillance, conscience, générosité, oubli de soi, esprit de sacrifiée, gaieté. »

Je n’ai pas osé rire, en lisant ces maximes qui ne ressemblent pas aux pensées que les enfants de France écrivent sur leur carnet de pensées.

Le jeune garçon me regardait d’ailleurs avec un air grave et satisfait qui voulait dire, transposé en argot :

— Nous sommes des « types », nous autres, enfants allemands.

Les Wandervögel

Le National-Socialisme a exploité le goût de la jeunesse allemande pour les voyages à pied. Avant le déluge, c’est-à-dire, avant la Révolution nationale-socialiste, les garçons partaient à travers monts et plaines, sac au dos. On les appelait « wandervogel », un joli mot romantique, un peu précieux qui veut dire : « oiseau voyageur ». On les accueillait dans les fermes où ils égayaient les veillées de leurs chants.

La coutume est demeurée. Mais les Wandervögel portent aujourd’hui l’uniforme, c’est-à-dire la chemise de bure et le poignard des S. A. Ils ne sont ni moins gais ni moins romantiques, ni moins insouciants qu’autrefois. Quelque chose a changé pourtant. Ils vont par groupes plus nombreux Ils sont fournis à l’exacte discipline que M. Baldur von Schirach impose à l’Hitlerjugend. Ils obéissent à des chefs. Ils ne dirigent pas au hasard, leurs pas de voyageurs. Dans tel pays, telle auberge leur est assignée où il faut se lever à cinq heures et se conformer au programme d’exercices physiques.

Les wandervögel sont devenus des oiseaux en cage.

Quel automobiliste, autrefois, eut refusé de leur donner une place dans sa voiture, quant au bord de la route, ils agitaient le bras. Rien de tel aujourd’hui. Rares sont les automobilistes qui daignent s’arrêter pour recueillir un Hitlerjugend fatigué. Cette désaffection, ce dédain qu’on leur manifeste, parait d’abord inexplicable.

Mais un vieil Allemand m’a dit :

— Ces garçons sont devenus insupportables. Ils sont aussi arrogants que des S.A.

L’Allemagne des Hitlerjugend est romantique, mystique, naturiste. Elle demeure fidèle à Hegel et Nietzche. Mais Hitler a mis l’accent sur les racines que l’homme plonge dans le sol natal, sur ses attaches étroites avec le paysage, avec le milieu physique. La jeunesse a, d’enthousiasme, acquiescé.

Dans la nuit, le chant d’un groupe de campeurs monte de la rive du Neckar où ils ont planté leur tente. Et leur chant veut dire : « Nous nous confondons avec le sol et le sang de l’Allemagne. »

Henri ANGER. La Bourgogne républicaine, 11 aout 1937

 

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