LE PAIN D’ETOILES — GIONO AU CONTADOUR par Alfred CAMPOZET

Avant de vous donner ma vraie réponse je voulais vous faire comprendre que les hommes ne peuvent se passer d’habitations magiques.

Jean GIONO

À mes petits-enfants, pour qu’ils sachent… A.C.

Des deux maisons que nous avions au Contadour, la première s’appelait Le Moulin. Près d’elle restaient les ruines d’une tour en grosse maçonnerie, jadis porteuse d’ailes, mais abandonnée à la suite de je ne sais quelle loi Poincaré, faite justement pour provoquer la fermeture des petits moulins paysans au profit des industriels de la meunerie — les hautes vues politiques ne datant pas d’aujourd’hui. — Pas de réunion au cours de laquelle, à l’heure des grands projets, l’un de nous ne proposât de rebâtir la tour, et pourquoi pas, tous les rêves étant permis, de remonter la mécanique. Rebâtir la tour, c’était facile ; les pierres étaient sur place, le maçon aussi ; c’était moi. Pourtant nous ne l’avons pas fait. Peut-être même ne l’avons-nous jamais envisagé sérieusement.

A quoi bon invoquer la nécessité de travaux plus urgents ? En vérité, cette reconstruction était inutile. Le moulin était en parfait état de marche pour le genre de farine que nous en attendions. Au-dessus de la tour se mouvait une voilure de songe et, certaines nuits de mistral, n’était-ce pas la grosse meule que nous entendions grincer sur son axe ? Ne fallait-il pas que restât béante la grande brèche de la tour pour recevoir ce blé des constellations qui coulait vers elle à pleine voie lactée ? Moulin magique, nous nous sommes nourris de sa mouture. Et d’avoir mangé le pain d’étoiles vient sans doute mon incapacité à écrire du Contadour avec la sérénité d’un historien. Que le vent du plateau emporte fiches, notes et plans. Je n’ai d’autres documents que quelques vieilles lettres, des photos jaunies, le souvenir resté vivant dans mon cœur. Quant à l’ordonnance, selon un mot que Giono empruntait à Melville, j’espère qu’un soigneux désordre y pourvoira.

Il est sans doute inutile d’ajouter que ces pages, si elles se veulent témoignage, ne seront pas pour autant impartiales. On ne peut pas être impartial en parlant de ce qu’on aime ou de ce qu’on a aimé avec passion. Je dois trop à Giono, je dois trop au Contadour. Je serai résolument partial.

Randonnée en Provence avec Jean Giono.
Randonnée en Provence avec Jean Giono.

Il est des chemins qu’on savoure, certains feutrés d’herbe, embaumés de menthe, d’autres souples au pas et d’une élasticité telle qu’on se sent par elle propulsé sans effort. D’autres ne sont que mince piste, si mince qu’on hésite parfois, se demandant s’il s’agit bien d’un sentier d’hommes ou d’une passe de sauvagine. Il en est d’allègres dont les cailloux chantent sous la semelle, d’autres parcourus d’eaux folles. Mais monter de Banon au Contadour, c’était trois heures de marche sur un chemin sans attraits. Un gravier rèche, tout autour un taillis maigre de chênes bas sur un sol de caillasse. Pas une ferme ni rien, cris de volaille, odeurs de foin, rien de ce qui les signale de loin, même quand elles se cachent dans la végétation, et fait au marcheur solitaire un petit signe d’amitié. À mi-route, on trouvait quelques champs de lavande et, sur un éperon isolé, les ruines d’un village depuis longtemps retourné à la pierre. Sans même l’éclat d’un fragment de vitre ou le sourire d’une tuile, sans même le bouillonnement de verdure qui ailleurs envahit le creux des maisons mortes, il n’était plus que chicots de murs, moellons descellés et prêts à rouler par l’éboulis vers le lit sec de l’ancien torrent. Cette mort totale faisait apparaître plus insolite encore une école coiffée de toutes ses tuiles, aux volets repeints de frais, plantée là toute seule et nue, sans un arbre, entre la route et les lavandes, comme le cadeau d’une république prodigue ou le plus haut bastion du rationalisme laïque et radical au cœur même des terres sauvages.

Le paysage n’était guère engageant et ne présageait pas en faveur de ce que j’allais trouver au bout. À vrai dire, je ne savais pas où j’allais. Quelques semaines auparavant, je m’étais embarqué dans une aventure de prétendue résurrection de village abandonné. Cette entreprise s’était révélée n’être qu’une petite fripouillerie et j’avais écrit à Giono sous le patronage duquel elle était prétenduement placée pour le mettre au courant de ce qui se faisait en son nom. En réponse j’avais reçu une lettre signée Hélène Laguerre, m’invitant de la part de Giono à aller le voir et à me joindre à ses amis du Contadour. Qui étaient ces amis ? Qu’était le Contadour ? La lettre n’en disait rien. À Apt, on m’avait dit : « C’est une ferme collective », à Manosque : « C’est un camp de fadas ». Mais où ? « Oh ! Pôvre ! C’est plus haut que Banon ! » À Banon : « Vous prenez la route de Revest et à trois kilomètres, vous verrez l’écriteau. Il y a déjà toute-la bande, là-haut. »

Cela prenait un peu de réalité. À trois quarts d’heure de marche en effet je trouvai l’écriteau. Un panneau des Ponts-et-Chaussées qui indiquait : Le Contadour, 9 km. Le Contadour était donc un village.

D’où je venais ? Peu importe, car après une dernière friche envahie de genêts, on arrivait sur une crête au bord d’un vallon et là ma vie a basculé. Passée cette ligne de partage, salué l’arbre mort qui gardait la frontière, soudain c’était le bout du monde. Ici finissait le tout dernier chemin de tous les réseaux routiers. Au-delà ce n’était plus que sentiers, pistes qui très vite se perdaient, puis plus rien que la pleine terre — comme on dit la pleine mer — et tout de suite, à le toucher, à croire qu’il suffisait de poursuivre jusqu’aux crêtes pour l’atteindre et entrer en lui comme le nageur qui s’avance vers les vagues à marée basse — et l’écume monte peu à peu autour de ses cuisses, puis de ses hanches — là, presque à portée, immense et vibrant d’alouettes, le ciel.

Cette impression de bout du monde, rares sont ceux qui, arrivant au Contadour, ne l’ont pas éprouvée. Quand nous avons parlé de Terre Magique ce n’était pas seulement une image née de notre exaltation. Du lieu même semblait émaner un pouvoir d’enchantement. Rares également sont ceux qui, ayant vécu ne fût-ce que quelques jours au Moulin ou aux Graves, n’en furent marqués à jamais. Et parmi ceux qui furent ainsi marqués, j’en sais plusieurs qui, leurs vacances ne coïncidant pas avec ses séjours, ne rencontrèrent jamais Giono.

Lucien Jacques et Jean Giono
Lucien Jacques et Jean Giono

Ce fut une jeune femme peintre, son chevalet planté au bord de la route, qui m’indiqua « la maison de Giono ». Une très petite maison près d’une tour en ruines, toute grise du même gris que le mauvais chemin qui y conduisait et que les murets de pierres sèches qui le soutenaient tant bien que mal. J’y montai. Personne. Personne non plus sous les trois ou quatre tentes dressées à quelques pas, dans le pré. Mais devant la porte close, deux gros sacs de pain, visiblement laissés là par le boulanger. Il n’y avait donc qu’à attendre… Je fis le tour de la maison ; c’était petit, nu, bien trop petit et trop nu pour une ferme. J’allai vers les deux ou trois maisons qu’on voyait un peu plus loin. Personne. Je retrouvai la jeune peintre qui me dit*ne pas faire partie du groupe, mais être venue camper et travailler avec son mari.

—          Vous connaissez Giono ? me demanda-t-elle.

—          Non. Pas encore.

—          Vous ne serez pas déçu. Beaucoup d’écrivains perdent à être connus, mais pas lui.

Comme je jetais un coup d’œil sur sa toile :

—          Le pays est un peu vide, dit-elle, alors j’ajoute des meules de paille.

J’allais m’étonner, mais à quoi bon ? On ne contredit pas une jolie femme pour une chose aussi futile qu’un peu de paille de plus ou de moins sur une toile et, après un bout de conversation, je remontai vers le Moulin.

La nuit tombait. Personne encore. Il était peut-être temps de me mettre en quête d’un gîte. Pourtant tout ce pain à la porte donnait confiance et j’attendis.

Enfin une voiture arriva en cahotant sur les pierres du mauvais chemin. En descendirent cinq ou six jeunes hommes et jeunes femmes qui, dès la porte ouverte et la lampe allumée, s’affairèrent autour de la cheminée. Ils me dirent que tout le monde était au Revest du Bion, à une dizaine de kilomètres, qu’ils étaient revenus dans l’unique voiture dont on disposait, pour mettre la soupe en train, précédant les autres qui venaient à pied. J’aidai à construire le feu, à caler la marmite sur son trépied. L’accueil avait été cordial. Il régnait là une atmosphère de halte montagnarde. La maison, d’ailleurs, tenait du refuge alpin avec ses murs de pierres non jointées, le long desquels couraient des banquettes de bois blanc, son foyer sommaire, sa lampe à pétrole suspendue à la poutre.

L’accueil a toujours été des plus simples au Contadour, la confiance immédiate. Le recrutement se faisant souvent par option, le copain amenant le copain ou les isolés comme moi ayant lu les mêmes livres, fait les mêmes rêves que les autres, tous étaient un peu du Contadour avant d’y être venus et tous étaient reçus comme de nouveaux amis.

Quand Giono entra avec le reste de la troupe, je lui fus présenté comme « le rescapé de Travignon ».

— Alors, dit-il, on l’embrasse deux fois parce qu’il a fait une expérience malheureuse. Tu vois, ajouta-t-il, si Travignon n’existe pas, le Contadour, lui, existe. Il y a des murs, un toit, et nous tous, et l’amitié.

L’amitié. Dès le premier contact, on sentait qu’elle était ici le levain et tous ceux qui y vécurent savent qu’avant d’être une maison, avant d’être un groupe ou l’idée qui l’animait, le Contadour était une amitié. Elle a laissé des traces telles qu’aujourd’hui encore si deux d’entre nous se rencontrent après tant d’années, même après des choix et des engagements parfois différents, son souvenir les jette bouleversés dans les bras l’un de l’autre.

Giono, ce soir-là, était vêtu d’une grosse vareuse qui le grossissait et me le fit paraître plus lourd qu’il n’était en réalité. Le regard était extrêmement bleu et limpide. La bouche cependant surprenait, une bouche aux lèvres minces, presque cruelles. Mais ce qui me frappa, ce fut les mains. Lorsqu’il parlait, elles semblaient dessiner la phrase, offrir le mot, le caresser comme elles caressaient le fourneau de la pipe, tâtaient délicatement le tabac et le tassaient à petites pressions de l’index. Il faut avoir vu Jean quant il se mettait au travail le matin, à Manosque, effleurant le bloc de papier, touchant l’un après l’autre les crayons, les porte-plumes, promenant ses doigts sur le bord de la table, pour comprendre que ses mains étaient, selon sa propre expression « un extraordinaire outil de connaissance ». Je me rappelle une conversation au cours de laquelle il affirmait : « Je ne suis pas intelligent, je suis un sensuel. L’intelligence ne me sert de rien pour connaître le monde. Si je vous parle de quoi que ce soit, tenez, cette bouteille, là, avec des mots qui vous surprendront et vous la feront mieux voir, ce n’est pas parce que je l’ai analysée intellectuellement, c’est parce que je l’ai touchée. J’en ai éprouvé le froid, la rondeur. Je l’ai soulevée par le goulot, par le milieu. Je sais son poids. Je la retourne et je vois la lumière la pénétrer et allumer une voie lactée en miniature à l’intérieur. »

Je ne me rappelle pas le détail de ma première soirée au Contadour. Le temps là-haut, comme toujours lorsqu’on est heureux, tendait à perdre son relief et maintenant il m’est difficile de situer tel ou tel fait à sa place dans la suite des jours. La veillée s’organisa. Ces veillées étaient un moment essentiel du Contadour. Dans la journée, les travaux, les commissions au village, les balades par petits groupes, les parlotes à trois ou quatre nous dispersaient, mais le soir nous étions tous réunis autour de l’unique lampe. On faisait un grand feu, on bourrait les pipes ; Jean lisait quelques pages du livre en chantier ; Lucien Jacques disait des poèmes. Souvent ces lectures étaient le point de départ d’un débat. La Paix, l’Art, la Civilisation industrielle, l’Education, bien des sujets furent agités. Presque chaque soir on écoutait des disques. Jean proclamait : « Le phono est la seule invention du XXe siècle qui nous ait apporté de la joie. » Je garde de vieux soixante-dix-huit tours de ce temps-là. Je ne sais si je pourrais encore les écouter sur un gra-mophone à manivelle comme celui que nous avions ; ce dont je suis sûr, c’est qu’en dépit de leur extraordinaire perfection, les plus fidèles chaînes « haute fidélité » dont je me régale aujourd’hui ne me donneront jamais autant de joie. On jouait Bach, Haendel, Mozart surtout. Giono n’aimait pas Debussy, détestait Ravel. Ce n’était pas refus de la modernité puisqu’il goûtait Stravinski et plus tard Schoenberg, mais allergie toute personnelle. Il ne voulait pas imposer son choix malgré les boutades (Debussy ? J’ai l’impression que des limaces se promènent sur ma figure), néanmoins nous nous en tenions aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le romantisme était exclu. Je ne saurais expliquer pourquoi, il ne « tenait » pas. Peut-être, comme l’écrit Pierre Citron, « parce que ses orages auraient eu quelque chose d’impur, de fiévreux, parfois de grisant, qui aurait fait dissonnance ». C’était un fait, il s’insérait mal dans notre vie et dans le paysage lui-même. Je me demande si à l’époque on ne jouait pas les romantiques moins bien qu’on ne le fait aujourd’hui, en insistant justement un peu trop sur la fièvre, l’orage, au détriment de la pure musique.

Giono et le Contadour - Martine Franck, Martine Franck - Magnum Photos
Giono et le Contadour – Martine Franck, Martine Franck – Magnum Photos

La grande révélation pour nous fut celle de Monteverdi. Quelques musicologues mis à part, qui connaissait alors Monteverdi ? Il n’était plus qu’un nom dans les dictionnaires. Un matin où Lucien Jacques et moi arrivions chez lui, à Manosque, sans même nous laisser le temps de « nous remettre », Jean nous dit :

— Montez au bureau. J’ai de nouveaux disques. Vous allez entendre ça !

Ça, c’était les cinq disques de madrigaux que Nadia Boulanger venait d’enregistrer avec H. Cuénod, P. Derenne, la Comtesse de Polignac et Doda Conrad. Nous passâmes les dix faces l’une après l’autre sans dire un mot.

Quand le dernier disque s’arrêta de tourner :

« Hein ? Que dites-vous de ça ? » demanda Jean, « moi, jamais une musique ne m’a touché comme celle-ci. C’est la voix humaine à son plus haut pouvoir d’expression ».

Lucien était comme moi trop bouleversé pour dire quoi que ce soit. Quand nous repartîmes vers Saint-Paul où nous habitions alors, nous emportions les cinq disques que Jean nous avait donnés pour le Contadour.

À la réunion suivante, nos amis furent bouleversés comme nous l’avions été. Plusieurs fois dans la journée, l’un ou l’autre empruntait le phono et l’album, allait s’asseoir dans le pré, à l’abri d’un petit mur, pour réentendre Ardo ou le Lamento de la nymphe. Par deux ou trois, d’autres venaient s’asseoir silencieusement autour de lui.

Zefiro Toma, l’un de ces madrigaux, était devenu en quelque sorte l’hymne du Contadour. À toute heure on en entendait siffler ou fredonner quelques mesures. Et récemment quand au festival d’Aix, Hugues Cuénod et Eric Tapie l’ont chanté, j’ai pu à peine retenir mes larmes.

Si l’on jouait beaucoup de musique au Contadour, c’était de la musique en conserve, dira-t-on. Bien sûr, mais pour l’heure il ne pouvait en être autrement. S’il y avait des musiciens parmi nous (Pierre, Lila et Reila, Camille, bien d’autres) installer un piano et lui laisser subir les rigueurs de l’hiver dans une maison livrée à elle-même, à mille mètres d’altitude, était inconcevable. Une ou deux fois Charles et Suzanne Bistesi vinrent avec leurs instruments. Charles, premier violon de l’Opéra de Nice était un excellent professeur. Il fut plus tard le premier maître de Christian Ferras. Il projetait de réunir un quatuor qui se serait appelé « Quatuor du Contadour ». Par la suite, il en créa un à Nice, que la mort l’empêcha de conduire où il voulait. Suzanne est toujours alto solo à l’orchestre de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Après la veillée, ceux qui couchaient sous la tente ou dans quelque grange, endossaient canadiennes et pèlerines et partaient dans la nuit. Les autres gagnaient à l’étage qui la paille du bat-flanc, qui son sac de couchage.

Il paraît — je dis « il paraît » car je ne me suis jamais entendu — que j’étais le plus épouvantable ronfleur. Lucien Jacques a même prétendu que la plus évidente preuve de l’amitié contadourienne, c’est qu’on ne m’ait jamais jeté dehors ni assommé pendant mon sommeil.

Mon admission comme mon adhésion avaient été immédiates. J’étais venu pour une nuit ; au matin il n’était plus question de départ. Je fis un peu mieux connaissance avec tous ces gens que je tutoyais depuis la veille sans trop savoir qui ils étaient ni ce qui les réunissait. Les amis de Giono, c’était quand même un peu vague. Il y avait là un ingénieur, un chimiste, des médecins, des étudiants et surtout des enseignants. J’appris d’eux comment était né le Contadour. Du hasard, mais aussi de l’amitié.

D’autres ont déjà raconté cette naissance, aussi me bornerai-je à rappeler brièvement les faits. L’année précédente, c’est-à-dire en 1935, Giono avait accepté de conduire quelques lecteurs dans les paysages de son œuvre. On se réunit à Manosque et l’on partit à pied vers la Montagne de Lure par Vachères et Banon. Deux jours après, on campait au Contadour. Là, Giono fit une chute et se luxa le genou. Il lui fallut renoncer à la marche. On resta groupé autour de lui pendant plusieurs jours. Il y eut des promenades à la découverte d’un des plus beaux endroits du monde, il y eut des agapes fraternelles et joyeuses autour d’un agneau rôti, il y eut des heures enchantées à écouter Giono. Très vite, l’amitié et peut-être aussi la magie du lieu y poussant, le désir vint de renouveler la rencontre. Après des heures pareilles, après cette flambée d’amitié pouvait-on accepter d’être dispersés et de se perdre de vue ? On décida de se retrouver aux vacances suivantes. Une maison était à vendre ; on fit une collecte et on l’acheta. C’était le Moulin.

C’est sans doute parce que né du hasard, du plaisir d’être ensemble et de l’enchantement, c’est-à-dire de causes absolument irrationnelles que le Contadour a toujours été si difficile à définir.

Nous ne formions ni un parti, ni un groupe littéraire ou politique. Pas davantage une chapelle ou « un monastère dont Giono était l’abbé » comme l’écrivait un journaliste de l’époque. La rencontre deux fois l’an de gens que séparaient pendant le reste du temps les nécessités de la vie et du métier, ne pouvait se dire une communauté. Des mots comme phalànstère, arche nouvelle dont on nous accablait, étaient ridicules. Plus volontiers et plus simplement, nous aurions accepté celui de « bande > (la bande à Giono, disaient les gens de Banon) pour ce que ce mot évoque de sauvage et de fraternellement inorganisé.

Inorganisés, nous l’étions et entendions le rester. Il y eut bien un règlement intérieur. Oublié aussitôt que rédigé, il ne servit jamais. Conçu pour prévenir l’éventuelle intrusion de gêneurs, il ne fut d’aucune utilité. Rebutés par notre comportement, nos idées ou simplement par l’austère nudité du plateau, les gêneurs s’éloignaient d’eux-mêmes et dès les premières heures.

Peut-être quelques lignes sont-elles nécessaire pour faire comprendre comment fonctionnait au Contadour la mécanique quotidienne de la soupe et des travaux qui y pourvoient. Malgré l’absence de règles, ça marchait, ça marchait même très bien. Il n’y avait ni tours de corvées, ni rôle, ni listes. Pas d’heure fixe pour telle ou telle tâche. Travaillait qui voulait. Pourtant tout se faisait : les maisons étaient balayées, l’eau, le bois arrivaient à temps, on cuisinait et fort bien. Il y eut beaucoup de dévouements, très peu de dérobades. Un seul, Pierre-le-Socrate, refusa toujours tout travail. Par principe, disait-il, toute société pour être vraiment une société humaine devant avoir ses parasites. Jamais personne ne le lui reprocha.

LE PAIN D’ETOILES — GIONO AU CONTADOUR par Alfred CAMPOZET
LE PAIN D’ETOILES — GIONO AU CONTADOUR par Alfred CAMPOZET

Comment se faisait alors le partage du travail ? Très simplement. Le soir après dîner et avant les lectures ou les disques de la veillée, une femme demandait : « Qui fait la cuisine avec moi demain ? ». Spontanément plusieurs se proposaient. Une autre demandait : « Trois dévouées pour la vaisselle » et plusieurs s’offraient (en sacrifice, disaient les garçons). À ceux-ci étaient dévolus les travaux plus rudes, avec la même absence de contrainte. Avais-je à hisser une poutre, à transporter des pierres ? Je demandais « deux ou trois costauds pour demain ». Le lendemain j’en avais dix. D’autres bûcheronnaient, puisaient aux citernes ou remontaient l’eau potable de la source. Les deux ou trois possesseurs de voiture allaient aux provisions. « L’économe » notait les dépenses sur un petit carnet, calculait un prix de journée, et c’était tout.

Pas d’emploi du temps, pas de cloche pour mesurer les heures et les tâches ; chacun faisait ce qu’il voulait et comme il l’entendait. L’amitié seule conditionnait les rapports et le comportement. Cette douce anarchie donnait à peu près ceci : Le réveil durait de l’aube jusqu’aux approches de midi, selon l’humeur ou le tempérament. Certains revenaient d’une longue promenade, d’une corvée de bois ou du ravitaillement, tandis que d’autres émergeaint à peine de la paille. Les petits déjeuners duraient tout autant et il n’était pas rare qu’on dût, pour mettre le couvert de midi, bousculer quelque peu ceux qui en étaient encore à enduire leur première tartine ou les « récidivistes », ceux qui coupaient la matinée de deux ou trois petits déjeuners, sous prétexte que le miel, comme le soutenait Daniel May favorise les fonctions intellectuelles.

Est-ce parce que parfois épisodique ? La toilette elle aussi durait longtemps. Chacun avait sa conception particulière de l’hygiène, qui d’ailleurs pouvait varier avec la température. Les uns allaient se laver tout nus à la source, au fond du ravin, tandis que d’autres faisaient un petit clapotis à doigts prudents au-dessus d’un fond de cuvette quand ils ne se contentaient pas de renifler deux ou trois fois dans le mistral. En septembre, lorsque les voisins distillaient la lavande, nous allions nous laver autour des alambics dont l’eau-mère était chaude et parfumée.

Quand en 38 nous fûmes beaucoup plus nombreux, il nous fallut envisager des installations plus pratiques. En particulier le primitif partage de l’espace forestier en « bois de dames » et « bois des messieurs » ne suffisait plus à nos besoins. La guerre vint et ces installations ne furent jamais réalisées.

Giono qui couchait au hameau, arrivait généralement assez tard après une matinée de travail. Midi ramenait les travailleurs, maçons ou coupeurs de bois, les petits groupes dispersés en promenade ou en « corvée de douceurs ». Entendez par là une tournée de pastis ou de vin blanc à l’auberge de Madame Merle ou sous la tente d’un copain. Rite aimable, d’une importance beaucoup plus grande qu’il n’y paraît. Outre qu’il n’est rien de tel qu’une bouteille bue en devisant pour conforter une amitié, c’était marquer le refus des ascétismes déplacés, le rejet des végétarismes et autres systèmes qui confondent diététique et démarche spirituelle.

Les repas étaient pris en commun. Leur qualité évolua rapidement. Au début, à cause pour une bonne part de la précarité du matériel, du manque de ressources de l’économat, mais peut-être aussi d’un certain goût Spartiate chez les responsables, c’était plutôt le genre cantine. Mais après une vigoureuse campagne anti-féculents menée par Jean et par Lucien Jacques qui proclamait qu’on n’avait pas le droit de se dire pacifiste si on se nourrissait d’un rata de caserne, grâce aussi au génie culinaire de deux ou trois « saintes femmes », notre table eût mérité plusieurs fourchettes dans un guide du bien-manger.

Le confort lui aussi s’améliora peu à peu. Nous eûmes des bancs, des bahuts. Les assiettes d’aluminium disparurent, remplacées par de la bonne et claire faïence, don d’un fabricant lecteur des Cahiers. Les vraies richesses c’est aussi le fromage parfumé de sariette, le gigot rôti au feu de brandes, c’est aussi le poli d’un meuble en beau bois de fruit, le galbe d’un pichet.

Jean Giono_Bergers
Jean Giono avec des bergers

Il y eut également une heureuse évolution de l’habillement féminin. Lors des premières rencontres, la tendance était au bourru d’un mal-fagoté prétendu montagnard. Vint une journaliste autrichienne. Arrivée en tenue de camping, elle se présenta au repas de midi dans une ravissante robe bavaroise. Et Giono, approuvé par tout l’élément masculin, de se lancer dans une diatribe bouffonne dans le style de celles, restées fameuses, contre le thé ou les flocons d’avoine, mais cette fois jetant l’anathème sur le pantalon en tire-bouchon et le chandail sous les fesses. Le soir-même, robes et jupes claires avaient jailli des valises et fleurissaient la salle commune.

Ces tirades humoristiques de Giono, les quelques phrases qu’on a pu en retenir pour notre « journal » ne donnent qu’une faible idée de la verve avec laquelle il enfilait les arguments les plus cocasses, les adjectifs les plus insolites, se pastichant lui-même à plaisir, jusqu’à la caricature. On les provoquait et il s’en amusait. C’était devenu un jeu entre lui et nous. Elles lui permettaient aussi d’infléchir la barre sans en avoir l’air. Surtout sans pontifier.

Rien du « pape » chez lui. Pas trop de béatisme de notre part. Mais entre lui et nous des rapports plus subtils qu’il n’y paraissait, dans lesquels la familiarité n’excluait pas le respect. Le tutoiement adopté par les premiers Contadouriens et par la suite amicalement imposé à tous facilitait les rapports, effaçait toute hiérarchie antérieure ou extérieure au Contadour, mais n’empêchait pas que s’en établît une autre qui, pour n’être pas inscrite dans des statuts, n’en existait pas moins. En ce qui concerne Giono, il n’est sans doute pas facile de faire la part de la gloire dans le rayonnement de sa personnalité, mais d’autres à côté de lui s’imposaient par leurs seules qualités d’esprit ou de cœur. Ceux-ci, le surcroît d’estime qui leur était octroyé ne leur donnait ni le droit ni le goût de commander. Simplement on avait tendance à attendre d’eux plus que des autres. De ces « piliers » du Contadour je ne nommerai qu’un seul : Jean Bouvet. Parce que le plus pur, le plus généreux de nous tous, il devait en toute logique être abattu par la haine et la bêtise les plus aveugles. Fidèle à son idéal de paix et de fraternité, il avait écarté les sollicitations de la Résistance pour se dévouer à ceux qui souffraient, les réfugiés, les juifs. Il fut assassiné par deux miliciens en juillet 1944, pour sa pureté.

L’après-midi, pour ceux qui ne s’étaient pas donné une tâche, se passait en farniente, promenades, conversations. Il va de soi que le groupe le plus important était celui qui s’agglutinait autour de Giono. Tous ceux qui l’ont approché savent quel prodigieux conteur il était. Le moindre fait-divers pouvait prendre dans sa bouche des dimensions épiques. Souvent nous lui demandions telle ou telle histoire déjà connue de nous, pour le plaisir de la réentendre, chaque fois enrichie de nouveaux détails, mais il ne cessait d’en imaginer. Une anecdote que son cousin, le peintre Serge Fiorio me racontait récemment montre bien ce pouvoir d’invention constante. Se promenant avec sa fille Aline, Giono, montrant une grande maison entourée d’arbres, lui dit :

—          Dans cette maison vit une veuve, toujours habillée de noir, avec des colliers de jais et des dentelles noires. Elle vit seule avec un domestique sourd-muet…

Suivait tout un drame où apparaissaient un courrier abattu d’un coup de fusil au coin d’un bois, des bûcherons piémontais, un préfet, sa préfète, des gendarmes, des marchands de chevaux que sais-je. Aline captivée demande :

—          Et ça se passait quand, tout ça ?…

Alors Giono en riant :

—          Depuis dix minutes.

Les histoires qu’il nous contait n’étaient pas toutes dramatiques, il s’en faut. Il aimait rire, faire rire et ne s’en privait pas. Il savait aussi écouter, prendre part en simple interlocuteur à une conversation ou provoquer la verve narrative des autres. Il s’amusait des feintes naïvetés de notre amie Madeleine qui avait toujours quelque savoureuse histoire de parapluie perdu ou de bagage oublié en douane à nous conter.

Certes l’homme est un animal social, mais doué d’un appareil affectif somme toute assez limité qui, s’il fonctionne bien dans la vie en petit groupe, se révèle mal adapté à la vie en troupeau. Lorsque nous n’étions que vingt ou trente, la cohésion était parfaite, mais quand l’effectif atteignait presque la centaine, nous éprouvions, les uns et les autres, le besoin d’aller traîner sur les chemins à deux ou trois. Parce que le plus entouré, Giono y échappait moins que tout autre et s’esquivait parfois pour une promenade en petit comité ou seul avec Lucien Jacques.

D’autres Contadouriens ont dit : « Le Contadour, c’était Lucien Jacques. » Non, nul ne fut le Contadour à lui tout seul, mais nul sans doute ne s’est donné au Contadour autant que lui. Jusqu’à lâcher Saint-Paul où il pouvait vivre de sa peinture, pour venir sur le plateau partager la pauvreté des bergers. Après la guerre, il essaya de faire revivre nos rencontres. Il n’y put réussir, mais en dépit de cet échec, le Contadour resta pour lui jusqu’au bout et malgré tout la maison d’espoir.

Il était le plus ancien et le plus cher ami de Jean. Amitié exigeante qui, en raison même de cette exigence, était coupée de brouilles. En dehors du Contadour, en avons-nous entendu des mises au point acerbes de Lucien, des boutades féroces de Jean. Cela durait quelquefois plusieurs mois. Je me gardais bien d’intervenir, sachant qu’à la première rencontre ils tomberaient dans les bras l’un de l’autre.

Un propos d’Yvan Audouard entendu à la radio m’a amusé, qui donne assez bien le climat de ces querelles. Il disait : « En Provence, on prodigue aux indifférents les grandes démonstrations d’amitié. On est aux petits soins pour eux. Mais avec les vrais amis, ceux qu’on chérit du plus profond de son cœur, on passe son temps à se brouiller. ».

Ce n’est pas sans une certaine irritation que je tombai récemment sur un texte où il était dit, parlant de Lucien : « Cet ancien danseur. » Poète, peintre, graveur, s’il fit de la danse dans le sillage d’Isadora Duncan dont il était l’ami, ce fut en amateur. De la même façon que, curieux de toutes les formes d’art, il fit du tissage, de la reliure. C’est ainsi qu’il conservait un exemplaire du Jardin sans murs, recueil dont il était l’auteur et l’illustrateur, relié par lui dans une soie qu’il avait également tissée de ses mains. Je sais, il raconte lui-même comment, étant au régiment, il dansa Orphée sur la musique de Gluck, mais jamais il ne fut danseur professionnel. Je haussai les épaules, mais à la réflexion, danseur, me dis-je, pourquoi pas ? Et je ne pensais pas seulement à son allure capricante, à la façon qu’il avait de souligner une boutade par une pirouette chaplinesque, mais à sa vie même. Si avec Valéry on admet de la danse que « si elle poursuit quelque chose, ce n’est qu’un objet idéal, un état, une volupté, un fantôme de fleur ou quelque ravissement de soi-même, un extrême de vie, une cime, un point suprême de l’être… » on peut dire de Lucien qu’il a dansé sa vie.

Il y a du merveilleux dans la destinée de ce fils de cordonnier, transplanté tout jeune de sa Lorraine natale dans le Paris populaire qui, à peine sorti de l’école primaire, va d’instinct aux lieux où se rencontrent les formes les plus hautes et aussi les plus avancées de l’art, va au Louvre et aux Concerts Colonne, va entendre Pelleas, assiste aux premières représentations d’Isadora, va la voir dans sa loge malgré sa timidité (il a alors dix-sept ans) et devient son ami. Il fréquentera les milieux les plus divers, les plus grands noms de l’armorial et les plus grands artistes comme les plus petites gens, à l’aise partout, aimé de tous, sans jamais abdiquer sa fierté ni son goût gentiment, mais résolument anarchiste de la liberté.

Profondément marqué par la guerre, celle de 14, il avait quitté Paris pour s’installer à Grasse d’abord, puis à Saint-Paul-de-Vence où Paul Roux, le prestigieux mécène-aubergiste de la Colombe d’Or l’avait fait venir. On sait comment, ayant lu des poèmes de Jean dans une petite revue marseillaise, il pressentit le grand écrivain, lui écrivit, alla le voir et devint son ami ; comment il l’encouragea, publia à ses frais sa première plaquette, fit pendant deux ans le siège des revues et des éditeurs, dissimulant à Giono les refus. Celui-ci ne devait jamais l’oublier.

Poète, peintre, graveur, il était de ces travailleurs de tous les instants qui donnent toujours l’impression de ne rien faire. Il aimait à dire en plaisantant, mais avec un rien d’amertume : « Pour les peintres, je suis un poète et un peintre pour les poètes. » il était les deux. Poète, il avait un sens très subtil du rythme et des ressources de la langue acquis à l’écoute des beaux parlers de France. On s’avisera sans doute un jour qu’avec sa Cendrillon tout autant que Queneau avec Chêne et Chien, il donne un petit chef-d’œuvre au genre oublié parce que si difficile, du récit en vers. Peintre, il a laissé des centaines d’aquarelles lumineuses. L’aquarelle comme la danse est art de primesaut. Comme la danse elle ne souffre pas le repentir. Ni la touche malheureuse, ni le geste raté ne se reprennent. Le public ignore les feuilles déchirées tout comme il ne voit pas les exercices à la barre.

Au Contadour Lucien était attentif à tout, à tous et à chacun. Tous l’ont aimé. Il n’est sans doute pas un seul des nôtres qui ne lui ait gardé son amitié jusqu’au bout. Sa petite maison de Montjustin, dans le Luberon, accueillait à longueur d’année vieux et jeunes amis du Contadour. Cette maison perchée sur une crête entre deux vallées, s’appelait autrefois l’Hôpital. Les petits-fils de Vildrac qui l’ont acheté, l’ont débaptisée. Ils ont fixé à la porte un écriteau qui porte le nom que nous lui donnions et qui désormais la consacre : La Maison de Lucien.

Alfred CAMPOZET, 1980, Bulletin des amis de l’association des Amis de Jean Giono

L’ouvrage d’Alfred CAMPOZET, le Pain d’étoiles, vient d’être réédité aux éditions LA THEBAIDE, 2020

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