EN FORÊT

La « Fée Emeraude », voilà comment je l’appelle, la forêt, et si tu veux la connaître, voilà ce que tu feras :

Tu partiras de bon matin : été, printemps, automne, qu’importe ! Même l’hiver, toutes les saisons sont bonnes pour l’approcher.

Alors que, là-bas, dans les villes, les citadins dorment encore dans leurs chambres de plus en plus empuanties, toi, tu seras déjà sur le sentier, en compagnie de bons camarades.

Sais-tu ce que c’est qu’une sente forestière et, si oui, t’est-il arrivé d’apprécier comme il convient la souplesse et la variété de son sol, l’imprévu toujours renouvelé de ses perspectives sylvestres ?

Tu auras choisi une grande forêt, il n’en manque pas en France, et, parmi ses cantons, les plus sauvages ; ceux que personne ne hante.

Ton itinéraire sera étudié longtemps à l’avance. On ne s’en va pas comme ça en forêt, encore qu’aller à l’aventure ne soit pas désagréable : mais tu es prudent et c’est toi qui guides la course.

Après une journée de rude labeur connais-tu le plaisir de déchiffrer, le soir, sous la lampe, une carte forestière à grande échelle ? Si tu ignores cette joie, je te plains. Elle vaut mieux que celles que procurent tous les cinés, tous les bistros, et tous les dancings du monde : ce vallon, cette canche, cette platière, ils sont là, matérialisés par des courbes, des hachures. Tu en jouis d’avance : les points d’eau, les ruisseaux, les maisons forestières, tout est là, sous tes yeux. Tu te dis : je passerai par là : ici je ferai halte ; plus loin il doit y avoir de belles échappées sur la vallée…

Et te voilà sur le terrain. Tu marches, car la randonnée pédestre est reine en la forêt.

Le silence, le grand silence vivant de la forêt ne t’émeut pas ? Et les senteurs sylvestres, si salubres, tout imprégnées qu’elles sont d’odeurs de terreau, de feuilles mortes ou gluantes de sève ?

Tu marches comme cela, d’un pas élastique et souple durant des heures, entre des fûts toujours semblables mais jamais les mêmes. Les taillis, la futaie, les coupes, les clairières, les halliers, tout est vivant ici.

Et quel enchantement lorsque, croisant un chemin herbu (qu’il s’appelle laie, tranchée, qu’importe !), tu t’arrêteras un peu pour jouir à ton aise de la coulée de lumière blonde et verte qui, au loin, illumine la trouée sous la charmille.

Bien entendu tu sais reconnaître les arbres. Tu ne confonds pas le hêtre et le charme. Tu sais même mettre leur nom sur des essences plus rares : alisier, ambre, genévrier. Ce n’est pas toi qui confondrais un épicéa avec un sapin pectiné !

Bien sûr, tu ne marches pas pour marcher seulement, mais surtout pour recueillir des sensations, enrichir tes connaissances. Tu es un Ami de la Nature.

Et les oiseaux ? Hein ! Les oiseaux ? Tu les distingues à leur vol, à leurs cris, à leurs chants.

Je ne te parle pas du gibier : lapins, chevreuils, biches et ces gentils écureuils roux sautant de branche en branche… Ils te sont familiers.

Mais, vois-tu, je ne sais pas si tu es comme moi, mais c’est encore lorsque je débouche sur une orée de forêt que je suis le plus émerveillé. Là, la lumière, le ciel, t’apparaissent tout à coup entre les feuilles. Si tu as choisi un endroit un peu sauvage, au sortir des arbres, les herbes folles qui croissent autour des buissons constituent un premier plan incomparable au vaste horizon devant lequel tu t’arrêteras.

Et un ruisseau cascadant dans une petite gorge feuillue « toute éclaboussée de rayons d’argent » dis, qu’y a-t-il de plus beau ?

Je te demande pardon, mais à te décrire ainsi la forêt, voici que j’ai envie d’abandonner plume, encre et papier, de plaquer tout, pour partir tout de suite retrouver la « Fée Emeraude » dont les enchantements sont tellement infinis que je me demande comment il est possible de vivre sans l’aimer.

R. THUILLIER – L’Ami de la Nature AN – Juillet 1946

 

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