Alpinisme et Classe ouvrière – L’Ami de la Nature 1936

De tous les temps, l’homme a aimé les voyages, desquels on dit d’ailleurs, à juste raison, qu’ils forment le caractère de la jeunesse. Autrefois, apanage à peu près exclusif des classes aisées, les voyages, au fur et à mesure que les moyens de déplacement se sont multipliés et perfectionnés, et que le niveau culturel des masses s’est élevé, sont devenus populaires. Ils sont pour ainsi dire entrés dans les mœurs et sous le vocable de tourisme, font partie intégrante de l’activité économique générale des peuples.

Une forme spéciale de tourisme est désignée par le mot : alpinisme. L’alpinisme vise essentiellement à l’exploration et à l’étude du phénomène alpin ou, par extension et analogie, s’étend à toutes les chaînes de montagnes du globe, qu’elles soient situées en Amérique, à la frontière franco-espagnole, en Russie, en Asie ou ailleurs.

Le but de cet article est d’examiner quels sont les rapports entre l’alpinisme et la classe ouvrière, puisque tant est qu’aujourd’hui, pour certains pays tout au moins, alpinisme et tourisme se confondent et se chevauchent ou s’entremêlent ; c’est le cas pour la Suisse en particulier, mais aussi pour l’Autriche et une bonne partie de la France. Il est donc utile que la masse prolétarienne connaisse ce que d’aucuns ont appelé « le phénomène nouveau du XXe siècle, le plus marquant de l’activité humaine ».

L’alpinisme a conquis son droit à l’existence par le canal de la science. C’est le besoin de savoir, de connaître, qui a poussé les hommes à visiter les montagnes et à s’y intéresser. C’est dire que le tourisme alpin est parti de milieux qui, autrefois, avaient fort peu de contact avec les masses populaires. A ses débuts aussi, la pratique du « montagnisme » supposait des moyens hors de portée des salariés et ce fut sans doute la raison primordiale du désintéressement que le monde ouvrier manifesta longtemps pour les courses de montagne.

Ce fut donc le grand mérite d’Aloys Rohrauer et de quelques-uns de ses amis, en fondant en 1889, notre Société de tourisme « Les Amis de la Nature », d’avoir contribué à aiguiller les loisirs des ouvriers vers les sources pures, non polluées des Alpes. Dès lors, l’alpinisme, dont une certaine bourgeoisie se figurait avoir monopolisé en sa faveur toute la bienfaisance, devenait, pour le travailleur des villes, manuel et intellectuel, un champ de jouissance et de régénération aux possibilités inépuisables.

Car on ne peut nier aujourd’hui que la vie au grand air constitue une Fontaine de Jouvence sans pareille et nous aurions grandement tort de ne pas aller nous y abreuver, nous tous ouvriers qui en avons le plus besoin, alors que tant de désœuvrés professionnels, qui, par le fait de leur vie désaxée et sans autre but que la jouissance, sont incapables de comprendre la Nature et d’en profiter.

La pratique de l’alpinisme présuppose une volonté ferme, une discipline volontaire mais rigoureuse, un effort coordonné entre les facultés physiques et intellectuelles de l’individu qui s’y adonne. Elle contribue à harmoniser tout l’effort de la personnalité et lui permet de donner libre cours à son esprit d’initiative, à mettre en valeur les dons individuels que l’exercice d’un métier ou d’une profession lui empêche de faire valoir pleinement.

Être alpiniste, c’est aussi être camarade dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire solidaires les uns des autres. Il n’y a pas de plus belle école de solidarité pratique que la haute montagne. Indépendamment de l’instinct de conservation poussé là-haut à son maximum d’acuité, il s’y crée et se manifeste automatiquement un esprit de corps entre membres d’une cordée qui permet d’affirmer qu’ils sont membres les uns des autres, ce qu’aucun autre sport n’est susceptible de susciter et de développer au même degré.

D’autre part, la lutte avec la Nature indomptée, brutale, avec la Nature restée vraie, quelquefois cruelle, est si tonifiante, si importante comme élément régénérateur, que le Mouvement ouvrier aurait tort de mésestimer son influence. Comparez, par exemple, un quatuor de joueurs de cartes à une caravane de coureurs de montagnes. La première, se livrant à son jeu favori dans l’atmosphère empoisonnée des pintes et des gargottes, perdra dans ces journées non seulement son argent (le pain de ses enfants), mais aussi sa santé, sa dignité, jusqu’au sentiment de ses devoirs sociaux. La seconde, tout en encourant des dangers qui, certes, ne sont pas imaginaires, goûtera l’air frais à pleine poitrine, s’exercera à lutter avec la montagne et les éléments, aura la joie de vaincre, par ses propres moyens, les difficultés semées sur sa route et de vivre sur la cime enfin conquise des instants d’extatique bonheur. Elle verra à ses pieds le monde étalé, avec ses vallées où grouille, imperceptible, « la vaniteuse poussière humaine ». Les pays seront là, sous ses yeux, sans qu’en apparaissent ces barrières factices que les hommes ont faites et qu’on nomme frontières. Dès lors, les membres de cette cordée heureuse sauront que le chauvinisme est une chose mauvaise, que les hommes qui vivent sur le versant nord de la montagne sur laquelle ils sont, valent autant ou pas moins que leurs frères que le hasard a fait naître du côté sud et que les chicanes internationales sont un non-sens que la Nature répudie. L’an dernier, au sommet du Mont-Blanc, un enfant ne me disait-il pas, ayant sous les yeux cinq pays : « Tu vois, papa, les nuages, eux, n’ont point de frontières ». Quelle vérité, et quelle leçon !

Et quelle jouissance dans ces voyages au royaume des neiges et des pics, que de se sentir libre absolument, comme dans un état de nature. Là-haut, les hommes redeviennent enfants, dans tout ce que l’enfance a de bon, de doux, de naturel. Une fleur, une source, un rayon de soleil, un oiseau, un chamois, ou une marmotte suffisent pour mettre le cœur en joie, pour faire oublier ce qu’une ascension peut avoir coûté de peine, de tout ce qu’une arête peut avoir opposé d’humiliant à votre amour-propre.

Car il n’y a pas que parties d’acrobatie aérienne en fait d’alpinisme : il y a aussi les délicieuses flâneries le long des sentiers fleuris, les promenades au bord du torrent qui rage et qui écume, les siestes et les bains de lézard sur les roches chaudes, après la lutte en corps à corps avec la montagne, et surtout, cette grande lumière crue et éblouissante qui donne aux très hauts paysages alpins ce cachet d’irréalisme et de supraterrestre qui grise comme une vision anticipée du Paradis.

Les Alpes sont ce qu’il y a de plus beau, de plus prenant, de plus éducatif dans la Nature et la classe ouvrière, créatrice de toute richesse, doit en revendiquer sa part. C’est son droit, n’en déplaise à certains bourgeois timorés ; mais il faut, enfin, que l’ouvrier se décide à revendiquer ce qui est aussi à lui. Par le contact avec la montagne, le prolétaire, voyant sa personnalité s’y développer et se renforcer, ne peut que mieux prendre conscience de ses droits et de sa fonction dans l’organisme social, économique et politique de son pays.

La Russie actuelle favorise l’alpinisme chez le peuple, et qui voudrait nier la différence entre l’ouvrier russe d’aujourd’hui et le moujik de l’époque tsariste ?

Les Amis de la Nature d’Autriche, forts de cent mille membres, comptaient parmi les plus vaillants de la malheureuse classe ouvrière de l’ancienne monarchie bicéphale. Nous savons que l’espoir soutient ces camarades durant cette période de fascisme clérical qui déshonore les rives du Danube. Nous avons, nous aussi, le sentiment que ce que Rohrauer et ses amis ont semé là-bas regermera au jour de la délivrance, et, en attendant, nous voulons tenir très haut le drapeau de l’internationale du tourisme ouvrier sur lequel on pourrait broder en lettres d’or :

PAR LA MONTAGNE, POUR L’HUMANITE.

A. METRAUX, La Chaux-de-Fonds. L’Ami de la Nature – Mai 1936

 

 

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