Le mouvement « freideutsch » et la rencontre du Meißner

2.1 Le mouvement « freideutsch » 1913-1923

Né en 1913 à l’occasion d’un grand rassemblement de la jeunesse (Freideutscher Jugendtag), le mouvement appelé Freideutsche Jugend a marqué la deuxième décennie de la Jugendbewegung, moins par l’importance de ses effectifs que par son dynamisme et sa présence dans les médias.

2.1.1 Le rassemblement du Meißner

2.1.1.1 « Une action parallèle »

Le grand rassemblement de la jeunesse allemande qui a eu lieu les 11 et 12 octobre 1913 aux environs de Kassel (sur les pentes du Meißner, modeste « sommet » culminant à 790 m), fut loin de réunir des représentants de tous les mouvements de jeunesse allemands. Parmi les absents, il y avait entre autres tous les mouvements confessionnels, la jeunesse ouvrière, les Turner et même certaines branches du Wandervogel. Par ailleurs, parmi les associations organisatrices et parmi les participants il y avait aussi beaucoup d’adultes. Malgré cela la manifestation mérite bien, par son caractère symbolique et son retentissement, le nom de fête de la jeunesse qui lui fut donné à l’époque.

La raison du rassemblement n’avait qu’un rapport indirect avec les mouvements de jeunesse. L’Allemagne wilhelminienne s’apprêtait à célébrer en grande pompe le centième anniversaire de la bataille de Leipzig de 1813. Des manifestations officielles étaient prévues dans tout le pays et en particulier à Leipzig, pour commémorer la « bataille des nations ». Leur déroulement était facilement prévisible : défilés et discours patriotiques, le tout noyé dans des flots de bière. C’est pourquoi l’idée d’organiser une « action parallèle » germa dans les milieux attachés à une « réforme de la vie », pour montrer que les grandes manifestations nationales pouvaient être célébrées de manière plus digne et que le patriotisme pouvait s’exprimer autrement. Cette fête « alternative » n’était dirigée contre personne : ni contre l’État, ni contre la société ; elle ne voulait pas non plus être une protestation contre le nationalisme ou le patriotisme, mais seulement contre les formes dans lesquelles ceux-ci se manifestaient traditionnellement.

2.1.1.2 Les invitations

On est frappé par la diversité des organisateurs et des participants : il s’agit d’une conjonction assez aléatoire de groupes et de mouvements poursuivant des objectifs très différents, réunis seulement par une certaine volonté de renouveau. Présent lors des premières réunions préparatoires, le Wandervogel e. V, c’est-à-dire le mouvement Wandervogel de loin le plus important, s’était finalement retiré de la liste des invitants, ce qui n’empêchait pas la présence de nombreux membres de ce groupe à la fête. Seuls le Jungwandervogel, et le Wandervogel autrichien participèrent officiellement. Un rôle essentiel dans la conception et l’organisation du rassemblement incombait à des associations estudiantines. En dehors des associations combattant contre le Trinkzwang, des corporations estudiantines et, plus généralement, contre le « fléau social » de l’alccolisme (Deutscher Bund abstinenter Studenten, Burschenschaft Vandalia), il y avait là surtout les nouvelles associations estudiantines issues du Wandervogel ou du Bund deutscher Wanderer comme p.ex. les Akademische Vereinigungen (Marburg et Iéna) ou la Deutsche Akademische Freischar avec des sections locales à Göttingen, Munich, Berlin, Kiel, Marburg, Bonn, Danzig, Fribourg, Heidelberg et Iéna. Le Sera-Kreis un groupe d’étudiants d’Iéna jouera aussi un rôle important. Ni corporation, ni Freischar, ni organisation d’étudiants libres, c’était un cercle d’amis, groupés autour de la personnalité haute en couleurs du célèbre éditeur Eugen Diederichs (1867-1930). Ce dernier contribua fortement, par sa notoriété, ses relations et par les moyens de diffusion à sa disposition à donner à la manifestation un retentissement national. Le Sera-Kreis, vague imitation du cercle de Stefan George, apportera à la Fête du Meißner une touche de couleur et de fantaisie.

Parmi les autres groupes organisateurs, il convient de s’arrêter un instant sur le Vortrupp. Même si ce mouvement, créé en 1912, attirait beaucoup de jeunes, lycéens et étudiants, ce n’était pas un mouvement de jeunesse. Il se groupait autour de la revue du même nom publiée par Hermann Popert comme organe de propagande pour tous les courants de « réforme de la vie » : anti-alcoolisme, antitabagisme, végétarisme, réforme de l’habillement, etc. D’autres organisations, qui ne figurent pas comme signataires de l’invitation, viendront se joindre aux premières et participeront aux discussions sur le Hanstein et le Meißner. Il s’agit en particulier de deux groupes d’adultes : le Dürerbund sous la direction de Ferdinand Avenarius, et le Bund der Volkserzieher, association antisémite, composée surtout d’enseignants, sous la direction de Wilhelm Schwaner, auteur de deux ouvrages, Germanenbibel (1910) et Unterm Hakenkreuz (1913).

Enfin il faut rappeler le rôle décsif qu’a joué Gustav Wyneken (voir ci-dessus) dans la préparation et le déroulement de la manifestation à laquelle il a participé avec deux petites délégations représentant l’école de Wickersdorf et le Bund für Freie Schulgemeinden. Les idées et les formules d Wyneken se retrouvent dans le texte de l’invitation et dans la « formule » finale, constitutive de la Freideutsche Jugend.

Dans un des premiers articles annonçant le projet des étudiants, l’auteur oppose deux sortes de patriotisme : d’une part, il y a le patriotisme en paroles (Wortpatriotismus) de la grande masse, de l’autre, le patriotisme de l’action (Tatpatriotismus) pour qui cette commémoration sera une incitation à agir pour le bien de la patrie. Cette dernière attitude est celle des « mouvements modernes » (la liste des mouvements participants n’étant pas encore connue, l’auteur parle de « neuzeitlichen Vereinigungen »).

Le projet prit forme début juillet 1913 à Iéna. La réunion devait définir le sens, le nom et le programme de la manifestation et en fixer le lieu et la date. Pour le nom, l’appellation « Freideutscher Jugendtag » proposée par la Freischar l’emporta sur deux contre-propositions : « Freier deutscher Jugendtag » et « Neudeutscher Jugendtag ». Le lieu choisi fut le Meißner, bien connu du Wandervogel, qui y avait déjà tenu des rassemblements. Il avait pour principal avantage sa situation centrale en Allemagne. On se mit d’accord sur le but de la manifestation : permettre une meilleure connaissance mutuelle des différents mouvements luttant pour une « réforme de la vie », en vue d’une collaboration ultérieure. Quant au thème général, il était donné par la commémoration de la bataille de Leipzig : les orateurs devaient tirer les leçons des événements de 1813 et montrer à la jeunesse la voie de l’avenir. Il fut plus difficile en revanche de se mettre d’accord sur un programme concret et sur les orateurs à inviter.

L’éditeur Eugen Diederichs, qui devait publier la plaquette officielle de la manifestation (Festschrift) prit l’initiative, de son côté, d’inviter un certain nombre de personnalités à participer à la manifestation ou à envoyer une contribution pour la publication prévue (Freideutsche Jugend. Zur Jahrhundertfeier auf dem Hohen Meißner 1913, Jena, 1913, 169 p.). En même temps, il rédigea un appel qui fut publié par plusieurs journaux. Il y présente le rassemblement prévu sur le Hoher Meißner comme la fête de la jeunesse qui, « tournée vers le présent, veut manifester le véritable patriotisme en s’engageant à agir ». Pour lui, « la tâche patriotique la plus noble de la jeunesse » consiste à « développer librement son être pour le consacrer ensuite au service de la collectivité ». Cette nouvelle jeunesse, qui entend l’appel de l’avenir, qui veut se mettre au service du « renouveau intérieur de la nation », sera différente des générations précédentes : elle sera naturelle, sincère, authentique, droite, elle aura le sens de sa responsabilité. Et elle sera également joyeuse, ouverte, saine, vigoureuse et maîtresse d’elle-même. Diederichs reprend ainsi, parfois jusque dans les termes, le « programme » du Wandervogel.

Mais les étudiants chargés de l’organisation de la manifestation, trouvant peu satisfaisant ce texte, demandèrent à Gustav Wyneken un autre texte qui devint finalement l’invitation officielle reproduit dans la presse. Le texte de Wyneken commence par l’affirmation que la jeunesse se trouve placée « à un tournant historique ». Ce tournant, c’est la prise de conscience de sa spécificité et de son rôle dans l’histoire de l’humanité. La prise de conscience la conduit à réclamer son droit à vivre conformément à sa propre loi, à rejeter les règles et les habitudes de la génération des adultes. Cette vie juvénile autonome cependant ne sera pas futile ni puérile : elle aura sa valeur propre, et elle sera en mesure d’apporter sa contribution à l’évolution de la culture. Cette « culture juvénile » pour laquelle se bat la nouvelle jeunesse sera un bienfait pour la nation tout entière, dont elle assurera le rajeunissement spirituel. On reconnaît sans peine dans ces passages les thèmes centraux de la pensée de Wyneken et les objectifs de son combat personnel.

2.1.1.3 Le déroulement de la fête

Dès le 10 octobre, les représentants de toutes les organisations se réunirent dans un Burg isolé (Hanstein) pour « exposer leurs différents objectifs particuliers et trouver un terrain d’entente ». L’étudiant Bruno Lemke, parlant au nom de la Akademische Freischar, tenta de montrer que le point commun de tous les mouvements rassemblés résidait dans la notion d’auto-éducation (Selbsterziehung) de la jeunesse, mais non pas pour remplacer l’éducation donnée par les adultes, pour la compléter. Il rejetait ainsi plus ou moins explicitement la notion de Jugendkultur que Wyneken avait introduite par son appel. Après Lemke, les représentants des différents mouvements exposèrent leurs pro-grammes particuliers et cherchèrent à convaincre les autres qu’ils devaient à tout prix s’y rallier. On se sépara sans être parvenu à aucun résultat. La fameuse déclaration du Hoher Meißner (Meißnerformel), qui sera célébrée par la suite comme la Charte de la nouvelle jeunesse allemande, fut le résultat de conversations nocturnes entre trois membres de la Freischar, déçus par l’échec de ces conversations. Lorsque les discussions reprirent sur le Meißner dans la matinée du 11, l’atmosphère avait changé : le texte élaboré au cours de la nuit fut présenté et adopté presque immédiatement, sans examen plus poussé. Il est vrai que c’est un texte de compromis, un programme bien vague. On y reconnaît bien la volonté de ne pas s’engager sur un programme particulier et de ne mécontenter personne.

« La jeunesse libre allemande veut façonner sa vie selon sa propre loi, sous sa propre responsabilité, conformément à sa vérité profonde. En toute circonstance, elle se trouvera unie pour la défense de cette liberté intérieure. L’alcool et le tabac seront bannis de toutes les manifestations communes de la jeunesse allemande libre. »

C’est autour de ce pseudo-accord, donc sur un malentendu, que se constitua la Freideutsche Jugend, sans qu’on ait parlé de ses statuts ou de ses instances de direction : on se contenta de déclarer que toutes les organisations qui avaient signé le programme de la fête (c’est-à-dire les signataires de l’appel rédigé par Wyneken), et qui avaient accepté la formule du Meißner, constituaient la Freideutsche Jugend. Une commission – une de plus – composée principalement d’étudiants de la Freischar fut chargée de rédiger des statuts et de donner forme au nouveau mouvement. Mais les statuts présentés et adoptés en mars 1914 ne purent pas être appliqués à cause de la guerre. De nouveaux statuts furent élaborés en 1918, mais n’entrèrent pas davantage en vigueur.

En marge de la partie « officielle » de la manifstation avec les discours des orateurs pressentis et l’adoption de la fameuse « Formel », il y avait la fête proprement dite. Quelque 2000 garçons et filles avaient fini par rejoindre le sommet et ne prêtaient souvent que peu d’attention aux palabres. Une intense vie animait les vastes prairies qui s’étendaient sur le sommet du Meißner, où alternaient le soleil et des nuages bas. Partout s’allumaient des feux, se formaient des groupes. Aux compétitions sportives succédaient des danses populaires, des chansons et des jeux. La représentation théâtrale (Iphigénie de Goethe), donnée par des étudiants de Marbourg ne semble pas avoir laissé de souvenir impérissable, si l’on en juge par les récits qu’ont laissé les participants de la fête. Mais, dans l’ensemble, la fête fut un succès.

Le discours du pasteur Traub, comme celui prononcé par Knud Ahlborn au nom des jeunes, avaient à peu près la même teneur. Évoquant l’époque des guerres de libération, de l’éveil du sentiment national, l’époque des Arndt, Körner, Lützow et Schill, qui avait également été l’époque de l’idéalisme allemand, de Schiller et de Kant, et surtout de Fichte, ils tentaient d’enflammer la jeunesse pour qu’elle se montre digne de l’héritage de ces grands Allemands. Ils les invitaient à ne pas se laisser entraîner dans les luttes idéologiques et politiques, mais à développer leur personnalité pour pouvoir ensuite la mettre au service de la patrie et de la nation. La seule fausse note fut introduite par l’intervention intempestive du représentant du Wandervogel autrichien. Il en profita pour décrire en termes pathétiques le « péril slave » qui menaçait son pays et pour appeler aux armes. Son intervention fut saluée par les mêmes acclamations enthousiastes, par les mêmes cris de « Heil » que le prêche de Traub. Puis on chanta l’Hymne à la Joie.

Dans le discours de clôture, Gustav Wyneken revint sur cet incident. Il dit sa perplexité et avoua avoir été tenté de renoncer à prendre la parole. Reprochant aux jeunes auditeurs leurs comportements contradictoires, il leur montra qu’ils ne pouvaient pas, dans le même souffle, chanter avec Schiller et Beethoven l’idéal de fraternité universelle et acclamer des appels chauvins à la lutte armée. Tout le discours de Wyneken, d’une certaine manière, est axé sur ce problème de l’engagement de la jeunesse. Il la met en garde contre sa propension à suivre le premier venu qui lui crie des mots d’ordre guerriers. Lui aussi invoque la tradition de l’idéalisme allemand et de Fichte, mais pour montrer que ces grands esprits mettaient l’humanité au-dessus de la nation. Le seul objectif digne de la jeunesse est de se mettre au service du progrès de l’esprit. C’est une tâche commune à tous les peuples. Chacun est amené à y participer dans le cadre de sa propre nation, mais il doit garder le regard fixé sur les valeurs supérieures et se sentir voué au service de ces valeurs. Le discours de Wyneken marque la fin de la manifestation, et aussi une sorte de sommet par l’élévation de la pensée. Mais a-t-il été entendu ? Certainement pas par tous, ni même par la majorité.

2.1.2 Lendemains de fête

2.1.2.1 Premières divergences

Si la Fête du Meißner est restée une référence incontournable pour l’histoire du Mouvement de la jeunesse, ce fut par la « formule » sur laquelle s’étaient mis d’accord les participants et par la création d’un nouveau mouvement la Freideutsche Jugend qui sera au centre du mouvement pendant les dix années qui suivirent. Pourtant à première vue le bilan pouvait paraître plutôt mince : la grande fédération des mouvements militant pour une « réforme de la vie » et en particulier de la vie juvénile, n’y a été qu’ébauchée. Quant à la fameuse formule, elle ne devait pas tarder à révéler son ambiguïté et à provoquer l’éclatement d’alliances qui n’étaient même pas encore réalisées. Il devenait patent très vite, dès que parurent les premiers comptes rendus, que la déclaration du Meißner reposait sur un malentendu fondamental, entretenu par l’imprécision de sa formulation.

Knud Ahlborn un des auteurs du texte, qui ambitionnait de jouer un rôle de premier plan dans la Freideutsche Jugend, répétait à l’envi qu’il ne fallait pas chercher dans cette déclaration l’expression d’un programme concret de la nouvelle jeunesse. La question des contenus avait été laissée de côté sur le Meißner, expliquait-il : la formule n’est qu’une déclaration « formelle » des intentions de la nouvelle jeunesse ; elle ne définit qu’un cadre et non des contenus : ce cadre, c’est l’autonomie de la jeunesse, son refus de se laisser prescrire les formes et les objectifs de son auto-éducation par des « puissances extérieures ». C’est un avertissement qui s’adresse aussi bien aux « amis » qu’aux « ennemis » de la jeunesse, pour leur signifier que la jeunesse allemande était prête à les écouter, mais non les suivre. La formule ainsi définie comme une sorte de programme « en creux » perd déjà beaucoup de sa signification. Mais Ahlborn va plus loin, en faisant remarquer que la revendication de liberté intérieure est émise au nom de la Freideutsche Jugend en tant que mouvement et ne signifie pas que chacun de ses membres réclame pour soi le droit de façonner sa vie comme il l’entend, ce qui mènerait à l’individualisme débridé. Enfin, pour réduire encore davantage la portée de la déclaration, Ahlborn confesse que sur le Meißner, les rédacteurs du texte n’avaient pas suffisamment réfléchi. En réclamant le droit à « façonner sa vie selon sa propre loi », ils n’avaient pas tenu compte du fait qu’une telle revendication ne pouvait en aucun cas concerner les lycéens, cette jeunesse « qui a encore tant besoin d’être dirigée et éduquée par d’autres » (Knud Ahlborn, Die freideutsche Jugendbewegung, Munich 1917, p. 7).

Pour Wyneken, en revanche, il n’y avait pas de doute : la déclaration sur le droit de la jeunesse à façonner sa vie en suivant sa propre loi et sa propre vérité marquait le ralliement du mouvement de la jeunesse à la cause de la « culture juvénile » et sa volonté de combattre pour cette cause. « Au cours de la nuit et de la matinée suivante, quelques dirigeants ont trouvé (sans d’ailleurs que j’y eusse participé ou que j’en fusse même informé) une formule de synthèse qui se situait tout à fait dans la ligne que je défendais »

(Die Freie Schulgemeinde, IV, 2/3, p. 36). Il estimait que la cause de la « culture juvénile » était par définition conforme à la « vérité intérieure » de la jeunesse et que celle-ci devait réclamer le droit de se consacrer à cette tâche. Cette interprétation de la « formule du Meißner » sera propagée non seulement par Wyneken lui-même, mais aussi par ses amis et partisans, et par la revue Der Anfang. Mais pour la plupart des autres signataires, ce n’était qu’un programme parmi d’autres proposé à la jeunesse par quelqu’un qui voulait la mettre au service de ses idées. Pour eux, le mouvement de la jeunesse devait trouver en lui-même son sens et son aboutissement et refuser de se donner quelque programme que ce fût.

2.1.2.2 L’opinion public alertée

La manifestation a donné lieu à de nombreux comptes rendus dans les publications des mouvements participants et dans les organes proches. Dans la brochure « officielle » repoduisant les débats et discours comme dans les articles qui rendaient compte de la manifestation dans les revues du Wandervogel ou d’autres organisations de la Jugendbewegung on s’efforçait, à quelques rares exceptions près, de minoriser la portée de la déclaration adoptée. On explique que la fête du Meißner a permis à une partie de la jeunesse allemande de prendre conscience de sa force et de sa volonté ; elle a donné l’occasion de montrer à la nation entière le travail accompli en silence depuis une dizaine d’années ; elle a manifesté au grand jour les nouvelles formes et le nouveau style de vie de la jeunesse et elle a permis à celle-ci de surmonter son manque de cohésion et de s’allier pour agir ensemble. Mais cette manifestation a permis aussi à la jeunesse de constater à quel point elle manquait encore d’un idéal commun, accepté par tous, à quel point elle était encore incapable de formuler clairement son objectif. La jeunesse devait continuer son effort, sans se déterminer trop tôt et sans suivre aveuglément les « guides idéologiques » qui cherchaient à l’influencer : chacun devait travailler dans sa sphère, soutenu par la confiance que lui ont manifestée quelques-uns des hommes les plus en vue de ce temps, et par le sentiment de sa responsabilité. La signification principale de l’événement consistait donc selon ses organisateurs dans un phénomène de prise de conscience.

Dès le lendemain de la manifestation, la plupart des journaux allemands en ont rendu compte, les uns avec bienveillance, les autres sur le mode ironique. Beaucoup avouaient leur perplexité devant la diversité et la confusion des courants qui s’étaient exprimés et devant l’imprécision de la déclaration qui en avait résulté. Mais il faut retenir surtout l’ampleur de l’écho suscité par l’événement dans la presse : au total près de 75 journaux ont consacré à la fête un compte rendu allant au-delà d’une simple relation des faits. Un tiers seulement de ces articles était franchement négatif, les autres étaient tout à fait positifs (35) ou positifs avec des réserves (15). Paradoxalement, c’est la campagne de presse déclenchée par certains journaux conservateurs et cléricaux, notamment en Bavière, qui a le plus contribué à faire considérer la Jugendbewegung comme un phénomène important. Cette campagne de presse en effet, appliquant le principe de l’amalgame, s’en prenait indistinctement à la Freideutsche Jugend, aux « étudiants libres » (les Freistudenten, qui n’avaient pas participé à la manifestation du Meißner), au Wandervogel, à la revue Der Anfang et à Wyneken. C’est sur ce dernier et sur ses idées pédagogiques que se concentrèrent les attaques les plus violentes ; on le soupçonnait d’être l’âme et l’inspirateur, le chef occulte, d’une monstrueuse conjuration destinée à mobiliser la jeunesse pour renverser les valeurs les plus sacrées de la société et de la religion.

2.1.2.3 Munich 1914

Cette campagne atteignit son paroxysme à Munich au début de 1914, après la parution d’un pamphlet anonyme : Jugendkultur. Dokumente zur Beurteilung der « modernsten » Form « freier » Jugenderziehung. Zusammengestellt von einem bayerischen Schulmann, 52 p). Le « maître d’école bavarois » s’en prenait surtout à Wyneken qui, selon lui, avait utilisé cette fête pour passer « ses troupes en revue » et les mobiliser pour « la lutte contre la famille, contre l’école, contre toute religion positive et contre la morale chrétienne ». Ce pamphlet se terminait par un appel aux organisations de parents, aux parlementaires et aux autorités de l’État pour qu’ils mettent fin à ce scandale. Sommé d’agir par le Parlement de Bavière, le ministre des Cultes donna les instructions nécessaires. Peu après, la revue Der Anfang fut interdite dans les écoles, ainsi que le recueil du Zupfgeigenhansl, car le caractère « érotique » de certaines chansons populaires était jugé choquant. Mais c’est surtout la revue Der Anfang, ses attaques contre l’école, ses prises de position sur les questions de liberté religieuse, sur le problème de la sexualité des adolescents, etc., qui suscitèrent l’indignation des bien-pensants.

Comment réagit la Freideutsche Jugend, directement mise en cause par ces attaques ? Pour répondre aux attaques dont le mouvement était la cible, la « Commission principale (Hauptausschuß) » organisa le 9 février 1914 une « réunion d’information », à Munich, qui rassembla plus de mille personnes et au cours de laquelle le professeur Alfred Weber prit la défense du mouvement de la jeunesse et en montra les aspects positifs. Tandis que Wyneken défendit avec véhémence ses idées et sa revue Der Anfang, les autres intervenants s’efforcèrent surtout de prendre leurs distances et d’affirmer qu’ils n’étaient en aucune manière solidaires des théories propagées par Wyneken et ses proches. Ahlborn prit soin de préciser que le rassemblement du Meißner n’avait pas eu lieu sur l’initiative de Wyneken et que la Freideutsche Jugend n’était pas l’ennemie de la famille, de l’école, de l’État et de la religion.

2.1.2.4 La reculade de Marburg

Pour mettre fin définitivement aux « malentendus », la Commission convoqua une réunion des délégués des organisations signataires de la déclaration du Meißner pour les 8 et 9 mars 1914 à Marburg. L’ordre du jour prévoyait le « réexamen des décisions du Meißner, et l’examen d’un projet de statuts pour la Freideutsche Jugend ». La première question posée fut : qui peut faire partie de la Freideutsche Jugend ? Elle aboutit à l’exclusion de toutes les organisations qui n’étaient pas « créées par la jeunesse et portées par elle ». Les débats prirent souvent un tour très passionné et personnel, car il était évident que cette mesure était principalement dirigée contre Wyneken. Mis en minorité, celui-ci dut se retirer.

Ensuite, l’assemblée examina la déclaration du Meißner et entreprit de la « préciser ». Il en sortit un texte qui n’avait plus grand-chose de commun avec l’original : « En développant nous-mêmes nos forces, sous notre propre responsabilité et conformément à notre vérité profonde, nous voulons compléter la transmission des valeurs que les générations précédentes ont acquises et nous ont léguées. Nous refusons toute prise de position partisane sur des questions économiques, confessionnelles et politiques pour ne pas entraver prématurément cette éducation que nous voulons nous donner à nous- mêmes ». La phrase prévoyant l’unité d’action de la jeunesse pour la défense de sa « liberté intérieure » disparut complétement. Par rapport à la formule du Meißner, celle-ci avait au moins le mérite d’être claire sur un point : non seulement la revendication d’autonomie éducative de la jeunesse ne comportait aucune intention agressive contre l’éducation scolaire ou familiale, mais de surcroît, la valeur et la légitimité de cette dernière sont explicitement affirmées. L’auto-éducation de la jeunesse n’est qu’un complément. Ce texte adopté à Marburg en mars 1914 tomba dans l’oubli et seule la déclaration du Meißner fut retenue par l’histoire.

Quant aux statuts, qui du fait de la guerre n’ont pas eu le temps d’être appliqués, ils prévoyaient une structure fédérale assez complexe avec une assemblée de délégués et une commission exécutive, une large autonomie étant laissée aux organisations fédérées. La Freideutsche Jugend semblait vouloir limiter ses activités à l’organisation de Jugendtage, de grands rassemblements comme celui du Meißner et jouer le rôle de porte-parole de la nouvelle jeunesse. Paradoxalement, si la Freideutsche Jugend a pu jouer un rôle central dans la galaxie des mouvements de jeunesse indépendants et incarner l’esprit du juvénilisme de la façon la plus convaincante, et ce pendant près d’une décennie, elle le doit précisément à son absence de structures, à son caractère de mouvement ouvert et contradictoire, à son amour de la polémique, du débat d’idées et de la controverse.

La Freideutsche Jugend est restée un ensemble aux contours imprécis, dans lequel on trouve non seulement les membres des organisations qui ont décidé de s’allier, mais aussi de nombreux jeunes, notamment des étudiants, qui à titre individuel se sentaient en affinité avec l’esprit freideutsch, tel qu’il s’exprimait à partir de l’hiver 1914 dans la revue Freideutsche Jugend. Elle ne fédérait qu’un petit nombre d’organisations de jeunesse. Le principal mouvement du Wandervogel n’adhérera pas et se contentera de conseiller à ses membres les plus âgés d’y entrer à titre personnel. C’est seulement en 1918 que le Wandervogel e.V. adhéra à la Freideutsche Jugend déjà moribonde. À part cette vague communauté de pensée, les positions idéologiques et notamment politiques reflétaient tout l’éventail de la société allemande : cette situation ne devait pas manquer de provoquer des débats, des conflits et des scissions. À partir de 1916-1917 on assista à une véritable polarisation politique droite-gauche au sein de la Freideutsche Jugend.

2.1.3 Guerre et révolution

En attendant, l’opinion publique était saisie d’un enthousiasme guerrier auquel peu d’esprits lucides surent se soustraire. Les étudiants de la Freideutsche Jugend n’étaient pas du nombre de ces derniers : ils s’engagèrent en masse. Cette réaction de la jeunese estudiantine ne devait pas surprendre le jeune germaniste et futur diplomate André François-Poncet (1887-1978) qui sera notamment ambassadeur de France en Allemagne dans les années 1930 et 1950. En 1913, il avait publié Ce que pense la jeunesse allemande (Paris 1913) où il expliquait que « l’Allemagne est devenue une machine de guerre », surtout à cause de la propagande militariste et nationaliste massive dont la jeunesse allemande était constamment abreuvée : « La jeunesse allemande universitaire ne se dresse pas debout sur le seuil, offrant son visage au vent de l’avenir. Elle tourne le dos au monde extérieur. Elle regarde vers l’intérieur. Elle est au service des forces qui régissent le pays. L’État militaire s’appuie sur elle ; c’est un des piliers sur lesquels il pose son édifice hiérarchique. » Plus encore que les étudiants des corporations, François-Poncet craignait un nouveau type d’étudiants qu’il avait pu observer vers 1910 et qu’il appellait les « indépendants ». Marqués par l’esprit de la Jugendbewegung, ils rejetaient

 

Extrait de Gilbert Krebs – LES MOUVEMENTS DE JEUNESSE EN ALLEMAGNE 1896 – 1939

Professeur émérite, Université de Paris 3 Sorbonne nouvelle

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