La leçon du mouvement

En vérité, la vie se confond avec le mouvement. Et le mouvement est à la fois commencement et fin ; il est à l’origine de la vie et constitue sa propre fin.

L’enfant nouveau-né meut gauchement ses petits bras et détend ses jambes : il hâte ainsi vers sa forme parfaite et rectiligne qui le dressera un jour, vertical et d’aplomb dans la lumière tout à fait conquise.

Et le voici debout. On le trouve absurde parce qu’il court sans but, parce qu’il crie pour rien, parce qu’il va sans savoir où il va. Et c’est pourtant lui qui a raison contre nous. Notre imagination va inventer des buts et nous prouver des fins utilitaires. Nous vanterons le profit que nous pourrons tirer de nos débats. Des médecins nous affirmeront que l’exercice est nécessaire à la santé ; des officiers nous convaincront que les gars entraînés feront de bons soldats ; des managers voudront troquer contre des papiers précieux des performances; des moralistes professeront qu’un corps sain est le siège d’une âme saine, mais tout cela est inférieur à son objet. La véritable santé physique et morale, c’est de demeurer toute sa vie un petit enfant et de jouer pour jouer, d’éprouver je ne sais quelle volupté profonde et primitive à sentir le libre jeu de ses muscles et de son corps. Quand je cours demi-nu sous le soleil ou que je glisse dans l’eau fluide et fraîche, je ne pense guère au profit une je peux tirer de mon libre effort ; si j’y pense je suis déjà perdu et, dans le fruit, j’ai introduit le ver. Je dois plutôt, sans presque en prendre con- nlence, jouir de mon propre effort, atteindre la forme pu faite qui est latente en moi me conquérir moi-même, participer à la vie universelle, par le vent ou l’eau qui glissent en filets voluptueux autour de mes membres nus, être une vie plus ardente et multipliée par son jeu. Le sport est désintéressé ou il n’est pas.

Les Grecs avaient compris cela, jusqu’au jour où des philosophes ont prétendu nous couper en deux, opposer en nous le corps et l’âme et voulu nous réduire la part de l’un au profit de l’autre. Comme si l’âme ne se dilatait pas avec le corps, comme si la joie triomphante du mouvement pur n’était pas psychique autant que physique. Dans la divine frénésie du sport, il y a une ivresse de vie totale que je ne sais ni analyser ni diviser.

La société, certes, avec ses inventions subtiles et pernicieuses, nous a rendu impossible cette existence que les films affirment exister encore dans certaines îles du Pacifique, où l’être respire, court, mange, aime et dort, au rythme des instincts profonds. Des contraintes et des nécessités distraient le meilleur de nous-mêmes et désormais, hélas, ce qui était primordial devient accessoire et nous créons la notion de sport.

Nous avions en France, au moyen-âge, deux mots pour désigner ce mouvement nécessaire. Nous disions export ou desport. Exportari ou disportari évoquaient l’idée d’une évasion ou d’une distraction. Le mot impliquait déjà la présence d’un autre élément. On sort d’un lieu, on se divertit d’une occupation, mais, par là-même, le lieu d’où l’on s’évade, l’occupation que l’on quitte demeurent sous-jacents et troublent notre libre joie. Il faudra rentrer dans le port ou franchir à nouveau le seuil de la porte. La cité s’impose encore à nous et nous emportons en nous tous les soucis dont elle nous a chargés. Je préférerais un terme qui n’impliquat point cette dualité. Je voudrais que le primordial redevint le primordial et que l’on comprit enfin que les hommes ne sont pas venus de la ville aux champs et aux bois, mais qu’ils sont venus de la terre vers les villes.

Ce déplacement d’accent me semble important plus qu’on ne peut le croire. Il ne faut pas que l’on quitte la cité pour le stade avec le sentiment d’une évasion et que l’on rentre dans les murs avec la tristesse d’un prisonnier qui après les courtes promenades dans la cour, réintègre la cellule. Il faut que l’on comprenne que c’est aux champs et au stade que l’on est vraiment soi-même ; on ne doit pas y aller, mais y revenir, car c’est de là qu’on est parti. Et ainsi on reviendrait aux cités, des hommes avec l’allégresse heureuse de celui qui sait que partout il demeure le même et que la ville est un autre stade, avec d’autres jeux, où l’être aura encore l’occasion d’agir pour agir, d’agir pour être lui-même et s’épanouir encore. On supprimerait cette dualité pernicieuse et on assurerait la constance de l’être humain.

Le triste destin que celui qui vous permet d’être à la ville le personnage maussade, prêt a mille compromissions, et de ne reprendre son âme et son armure de chevalier que pour aller battre la campagne. De l’agitation pure à l’activité sociale, il ne doit pas y avoir de pont, car le pont suppose le fossé. Il doit y avoir prolongement naturel. La notion du jeu doit, demeurer partout vivante ; l’allégresse ne doit jamais nous quitter. Et c’est ainsi que je crois que le sport est en soi moral, parce qu’il nous enrichit et ne nous quille pas.

La notion de liberté ne doit pas être négative. Nous ne devons pas être libres comme les prisonniers qui ont achevé leur peine, mais comme des hommes sains qui n’ont jamais été en prison. Ainsi, du même coup, nous réconcilierons la morale et le bonheur. L’être qui fait son devoir sans joie ne fait pas exactement son devoir. Agir doit être une volupté. Un homme triste n’est pas un être moral. Et c’est dans l’action que l’on connaît les joies les plus hautes, parce qu’on y réalise sa propre fin, parce qu’on achève de venir au monde, parce qu’on y obéit l’instinct premier qui nous a fait naître. On ne saurait vivre sans agir, on ne saurait agir sans être heureux, on ne saurait être heureux sans vouloir le bonheur des autres. Et c’est la fondamentale leçon que nous devons au sport, quand nous l’aurons remis à sa véritable place : la première !

Emile Moussât. Camping-plein air : revue hebdomadaire illustrée, n° 9, 6 décembre 1940

 

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