Louis LACHENAL mon ami – par Lionel TERRAY

Evoquer la mémoire de Louis Lachenal est pour moi une grande joie et une difficile épreuve.

C’est une joie parce que je peux ainsi contribuer pour une modeste part à perpétuer le souvenir de celui qui fut le compagnon merveilleux des heures les plus ardentes de ma jeunesse et dont je ne crains pas de dire qu’il fut l’un des plus remarquables alpinistes de tous les temps.

C’est aussi une épreuve car évoquer, comme il le mériterait, le souvenir d’un homme dont la personnalité fut tout à fait extraordinaire, à de nombreux points de vue, est une tâche difficile et une lourde responsabilité.

Comment évoquer avec des mots son regard perçant, empreint de la plus dure franchise, mais que venait à tout instant éclairer la flamme, parfois un peu malicieuse, d’une joie rayonnante ?

Comment faire revivre avec de l’encre et du papier celui qui fut la Vie même, tant il débordait de dynamisme, d’enthousiasme et de passion, et aussi d’une exubérance qui allait jusqu’à friser l’excentricité.

Lachenal est né à Annecy, où il a passé une jeunesse plutôt délirante, mais pendant laquelle il manifesta son intelligence très acérée, ce sens subtil de l’humour, cet esprit inventif et ce goût passionné pour ces exercices physiques, qui furent les traits dominants de son caractère.

Dès le plus jeune âge, il fut attiré par l’alpinisme et, dès ses débuts, il fit preuve de dispositions exceptionnelles.

En 1941, il s’engageait dans l’organisme « Jeunesse et Montagne », où il était bientôt promu moniteur de ski et d’alpinisme. Après la Libération, il devint guide et moniteur dans la vallée de Chamonix, et c’est alors que nous nous sommes rencontrés.

Attirés l’un vers l’autre par notre passion commune des grandes courses, nous avons bientôt formé la cordée la plus unie qui puisse se concevoir. Désormais, pendant cinq étés, chaque fois que notre métier de guide de montagne nous laissait quelques instants de répit, malgré la grande fatigue que faisaient parfois peser sur nous quatre ou cinq courses successives, nous nous retrouvions pour tenter ensemble une escalade de grande envergure.

La liste des réussites de notre cordée est trop longue pour être énumérée. Les plus importantes sont : la quatrième ascension de l’éperon nord des Droites, la quatrième de l’éperon nord de la pointe Walker des Grandes Jorasses, la deuxième de la face nord de l’Eiger, la septième de la face nord-est du Badile. Bien que Lachenal ait fait la majorité de ses grandes courses en ma compagnie, il en a également réussi quelques-unes avec d’autres camarades et, aussi parfois, avec des clients. C’est ainsi qu’il fit notamment la troisième de la face nord du Triollet.

Lachenal est de beaucoup l’alpiniste le plus talentueux que j’aie jamais connu et j’ose dire qu’au faîte de sa carrière, il a été touché par l’aile du génie. Si certains ont pu l’égaler et même le dépasser, dans la maîtrise de la grande difficulté rocheuse et, plus rarement, de la grande difficulté glaciaire, personne comme lui, n’a su se jouer de l’ensemble complexe de toutes les difficultés rocheuses et glaciaires, qui constituent le terrain de la haute montagne, principalement celui des grandes faces nord.

Cette exceptionnelle virtuosité s’est manifestée, non seulement par de remarquables réussites, mais aussi par les horaires fabuleusement rapides avec lesquels Lachenal réussissait toutes ses ascensions. Pendant des pages entières, je pourrais citer les courses qu’il a menées à bien dans des temps deux et parfois trois fois inférieurs à ceux réalisés auparavant. Les plus étonnants sont : le Badile, escaladé en sept heures et demie, alors que les six ascensions précédentes avaient toutes demandé plus de vingt heures ! La face nord directe de l’aiguille du Midi, réussie en cinq heures et demie, de la station des Glaciers au sommet même, et cela bien qu’à mi-course, littéralement asphyxié, j’aie dû m’arrêter une demi-heure pour manger et récupérer. Enfin, avec André Contamine, cette extraordinaire double ascension en une seule matinée de la dent du Caïman par l’arête est et de la dent du Crocodile par l’arête est, exploit presque inconcevable, qui pourtant n’empêchait pas les grimpeurs d’être de retour au Montenvert au début de l’après-midi.

Surtout ne croyez pas que Lachenal réussissait des records parce qu’il était animé par un goût forcené de la performance. Rien ne serait plus inexact. Lachenal réussissait ses records tout naturellement, presque malgré lui. Il les réussissait parce que son agilité était telle qu’il grimpait comme l’éclair, parce qu’il maniait la corde avec plus de sûreté et de précision que personne, enfin parce qu’il avait sur ses compagnons une sorte de pouvoir magnétique qui les faisait se surpasser. Mais surtout il réussissait des records parce qu’il aimait par-dessus tout cette impression croissante de dématérialisation, de libération des forces de la pesanteur, que procure l’alpinisme, lorsqu’on en mesure parfaitement la technique ; parce qu’il aimait jusqu’à l’obsession les choses parfaites, impeccables, sans bavure et pour qu’une force soit ainsi, il faut qu’elle soit menée dans le minimum de temps.

Le fait que Lachenal n’ait jamais, dans toute sa carrière, réussi, ni même sérieusement tenté, une seule « première » est tout à fait caractéristique de ses conceptions de l’alpinisme. Les courses qui avaient sa préférence étaient des ascensions de grande ampleur, même classiques, car, plus que les escalades de grande difficulté, les grandes courses lui permettaient de trouver ce qu’il cherchait sur la montagne : la grandeur, la perfection esthétique et technique, enfin le dépassement de soi- même.

En 1950, Lachenal fut sélectionné pour l’expédition française à l’Annapurna. Il fut de la cordée du sommet. Il devait en redescendre paré de la gloire fugitive du sport, mais amputé d’une partie de ses moyens physiques.

Lionel Terray porte Louis Lachenal mutilé au retour de l'Anapurna
Lionel Terray porte Louis Lachenal mutilé au retour de l’Anapurna

Le courage dont il a fait preuve pour remonter la pente est au-dessus de tout éloge. Il a accepté toutes les interventions chirurgicales, il s’est soumis à la plus dure rééducation. Il semblait qu’après cinq ans d’efforts, il avait remonté la pente. On pouvait croire que, malgré ses pieds amputés, il pourrait, comme autrefois, sillonner les plus grandes parois, mais la montagne n’a pas voulu que celui qui avait été son maître incontesté, puisse l’affronter, sans s’y abandonner complètement.

Lionel TERRAY, Revue pyrénéenne / Section du Sud-Ouest du Club alpin français et Ski-club bordelais, Janvier 1956

A lire:

  • Louis lachenal – Carnets du vertige, Pierre Horay 1956, Guerin 2000
  • David Roberts – Annapurna, une affaire de cordée – Guerin 2000
  • Lionel Terray – Les conquérants de l’inutile – Guérin 1997

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