Les Nerother, “anarques” du mouvement de jeunesse

par Bertrand Eeckhoudt

“La jeunesse allemande libre (Freideutsche Jugend) veut façonner son existence comme elle l’entend, en prenant volontairement ses responsabilités et en pleine conscience des ressorts intimes de son intériorité. Pour l’épanouissement de cette liberté intérieure, la jeunesse est prête à marcher en rangs serrés, quelles que soient les circonstances”. Mouvement de jeunesse audacieux, organisateur de randonnées, expéditions et voyages les plus osés, le Nerother Wandervogel, fondé par les frères Robert et Karl Oelbermann et quelques-uns de leurs amis après la Première Guerre mondiale, fonctionnait selon les principes du “chef” (Führer) et de sa “suite” (Gefolgschaft) – distinction classique dans la sociologie implicite du socialisme propre aux mouvements de jeunesse – et selon les critères de l’amitié et de la fidélité, définis depuis toujours par les mouvements d’adolescents, réagissant contre l’égoïsme intrinsèque des sociétés individualistes, libérales et bourgeoises. Les frères Oelbermann avaient réussi à rassembler 1 500 jeunes derrière eux. Leur Bund a incarné successivement des options très diverses, souvent apolitiques.

Le maëlström de 1914

Après la fin de leurs études, les deux jeunes garçons avaient été entraînés dans le maëlström de la Première Guerre mondiale ; dès 1914, comme la plupart des chefs de mouvements de jeunesse, ils se portent volontaires dans le 7e Régiment des Hussards de Bonn et sont rapidement promus lieutenants et décorés pour leur bravoure au feu. Robert est gravement blessé en 1916 et c’est dans un “Lazarett”, où il restera cloué pendant trois ans, qu’il ébauchera les grandes lignes de son futur mouvement.

Robert et Karl Oelbermann
Robert et Karl Oelbermann

Ce “Bund” sera marqué par l’expérience de la guerre, que les Oelbermann seront loin d’exalter avec cet insupportable pathos du nationalisme chauvin de la bourgeoisie exaltée mais non combattante. Les tranchées, affirment ces lieutenants de l’armée impériale hautement décorés, ont bestialisé les jeunes volontaires ; elles ont perverti leur sens de l’idéal, du sublime que leur avait légué le philosophe esthétisant Julius Langbehn. Mais malgré ce jugement sévère, porté à l’encontre d’une guerre qu’il fallait néanmoins faire jusqu’au bout par devoir, Robert Oelbermnnn refuse toute forme de “démocratisation” politicienne et irénique. Le Wandervogel doit être une école de chefs, de meneurs de “suites”, qui incarnent un idéal sublime, auquel on obéit sans condition, précisément pour éviter des déraillements horribles comme celui que fut la Grande Guerre. Sans cette obéissance spontanée, librement acceptée, la masse ne saurait devenir peuple (Volk). Les ressortissants de la masse, de toute masse, ne sont que des bourgeois sans dimension verticale, tandis que les ressortissants d’un “Volk” sont des “chevaliers” qui aident fidèlement leurs chefs à réaliser une dimension plus sublime, plus haute, plus élevée, qui gît en germe au fond de leurs âmes.

Une optique chevaleresque

Dans cette optique chevaleresque, les frères Oelbermann fondent, dans le village de Neroth, en plein Eifel rhénan, un “ordre” secret, le Nerommenbund ou les “Chevaliers Rouges”, ordre qui demeure ancré au sein du vieux Wandervogel, ébranlé par la guerre et la révolution. Plus tard, cet ordre élitaire prendra le nom de Nerother Wandervogel, du nom du village où il avait été secrètement fondé.

Les groupes du Nerother
Les groupes du Nerother

D’emblée, les frères Oelbermann assignent au groupe la mission d’organiser des randonnées de grande envergure, afin de mettre fin aux bavardages stériles des discutailleurs qui infestaient et investissaient le mouvement de jeunesse. “Mobilité” et “action concrète” deviennent aussitôt les leitmotive du “Bund” des frères Oelbermann. Comme ailleurs en Allemagne, l’idée d’un ordre va automatiquement de pair avec la possession d’un château. Les “Nerother” se mettront en quête de la bâtisse idéale qui symboliserait leur “ordre”.

Dès la découverte de ce château, les Nerother se définiront eux-mêmes comme un groupement favorisant la création de communautés de paysans et d’artisans. Ces communautés devaient, selon les statuts du mouvement, demeurer neutres vis-à-vis des querelles politiques et confessionnelles qui divisaient le peuple allemand. Mieux : en rédigeant ses “sagesses” (Weistümer) et ses statuts, Oelbermann mettait fin à la subdivision traditionnelle en groupes régionaux des mouvements de jeunesse. L’appartenance régionale importait peu, seul importait l’idéal commun. Cette décision n’impliquait nullement une centralisation puisque Oelbermann supprimait les cadres géographiques rigides tout en tolérant la formation de groupes d’amis autour de jeunes chefs dynamiques. Dans une même région, plusieurs groupes pouvaient ainsi coexister parallèlement, selon l’amitié qui liait leurs adhérents et selon les compatibilités d’humeur.

A l’arrière-plan, selon les vœux d’Oelbermann, la direction du mouvement pratiquait une sélection rigoureuse des membres d’élite, qui étaient censés devenir le noyau dur de la génération montante.

Expéditions de grande envergure ; formation d’une aristocratie juvénile

De 1919 à 1933, l’activité centrale des Nerother, c’était d’organiser des expéditions à l’étranger, auxquelles participaient quelque fois 60 à 100 jeunes gens. L’ampleur de ces expéditions était unique au sein du mouvement de jeunesse de l’époque. Elles offraient aux jeunes la possibilité de connaître les normes de vie, les valeurs identitaires et la vie politique des autres peuples. Cet élargissement considérable des horizons, cette désinstallation fructueuse, feront des Nerother une véritable élite, riche en innovations potentielles, qu’aucun autre mouvement n’égalera. Les Nerother forment dès lors une aristocratie juvénile, qui ne connais pas les enfermements de son époque et bénéficie d’un esprit ouvert, sensible à la relativité des choses. Symbole immédiat de cette ouverture constante : l’acquisition de nouveaux chants, venus du monde non germanique, dans le chansonnier du mouvement, pièce centrale du folklore des Wandervögel. L’intérêt permanent pour les choses du monde n’empêchent nullement les Nerother de demeurer des patriotes allemands ; ainsi, en 1923, en pleine occupation française, un groupe de Nerother de Coblence fait sauter une imprimerie séparatiste soutenue par l’occupant et protégée par les baïonnettes sénégalaises.

Refus de toute politisation extrémiste

Les péripéties de la vie du mouvement tournaient essentiellement autour du style à adopter. Face à l’opinion d’Oelbermann, qui voulait un système souple de chefs et de suites, unis par une foi commune, certains responsables des Nerother souhaitaient soit une démocratie interne, avec votes et remises en question des chefs et des statuts, soit un regroupement classique par régions. Des scissions virent ainsi le jour, comme celle de l’Ordre des Amelungen. Ensuite, survint la période de politisation généralisée de la société allemande, où s’éclaircirent les rangs des Nerother ; les jeunes radicaux s’engagent dans les rangs communistes ou nazis ou sont séduits par l’Ordre SS. Oelbermann, personnellement, refuse tout extrémisme politique. En plein milieu de ce processus de dissolution, il persiste dans sa volonté de bâtir un “château de la jeunesse” (Jugendburg), renoue avec Karl Fischer, fondateur du Wandervogel des origines, invite le prix Nobel de littérature indien, Rabindranath Tagore, chantre de l’indépendance de son pays. Oelbermann revenait effectivement d’un long périple aux Indes et adhérait ainsi à la tradition allemande de soutenir l’indépendantisme Indien, dans l’optique d’affaiblir l’impérialisme britannique et de promouvoir un Idéal d’autodétermination pour tous les peuples.

En refusant la politisation, Oelbermann voulait maintenir l’originalité de son mouvement, conserver l’ouverture au monde qui l’avait caractérisé, garder la puissance didactique des voyages. Dans sa même “Sagesse”, il écrit :“Vivre sa jeunesse, c’est chercher, lutter, croître, apprendre, combattre. Les formes se manifestent sans discontinuité et nous poussent en avant. C’est le mouvement. Donc : le Bund ne doit jamais se laisser comprimer en un seul moule, car cela signifierait qu’il ne puisse plus épouser le mouvement général du monde”. Ce principe est en contradiction fondamentale avec les règlements et le style des mouvements de jeunesse politisés. Situation qui provoquera la confrontation entre Oelbermann et ses Nerother, d’une part, Baldur von Schirach et sa H.J., d’autre part.

Burg Waldeck, le château des Nerother
Burg Waldeck, le château des Nerother

De l’euphorie nationaliste à la confrontation

Avant que la Gestapo ne se mêle de la querelle Schirach/Oelbermann et ne lance une série de mesures répressives à l’encontre des adhérents du Nerother Wandervogel, l’euphorie de la “révolution nationale” avait inauguré une période de trêve entre les factions rivales du nationalisme allemand. Lors des défilés de la prise du pouvoir, le 30 janvier 1933, des éléments des Nerother marchent côte à côte avec les jeunes de la H.J. Lors de la fête commémorative en l’honneur d’Albert Leo Schlageter, fusillé par les Français en 1923, Nerother et Hitlerjugend défilent conjointement dans les rues de Düsseldorf ; il est vrai que la figure de Schlageter était honorée avec la même ferveur par les communistes, les nationalistes de gauche et les nationaux-socialistes. Radek, animateur du Komintern en Allemagne, avait rédigé un vibrant discours posthume à la gloire de Schlageter ; il sera suivi plus tard par le philosophe Heidegger.

Dès la Pentecôte 1933, où les Nerother organisent leur dernier camp “légal”, les relations entre la jeunesse officielle de Schirach et les Nerother se détériorent. Un mois plus tard dans la nuit du 17 eu 18 juin 1933, 200 SA et 50 H.J. envahissent Burg Waldeck, le château des Nerother . Le charisme d’Oelbermann permet d’éviter la bagarre générale. Turner, chef nazi local et ami des Nerother (son fils en était un), envoie un commando SS qui chasse manu militari les trublions. Cet incident montre combien la situation était confuse, ce qui était typique pour l’Allemagne de 1933. Les nazis se battaient entre eux et leurs militants les plus obtus accusaient de “communisme” et d’“apatridisme” tous ceux qui ne s’alignaient pas strictement sur les règlements internes de la NSDAP. L’incident de Burg Waldeck provoquera dans toute l’Allemagne des bagarres entre H.J. et Nerother. Pour éviter le pire, Oelbermann prend la sage résolution de dissoudre son mouvement le 22 juin 1933 et invite sa suite à pratiquer de l’entrisme dans la H.J. et d’y imposer l’idéal de liberté et d’ouverture au monde des Nerother. Les chefs les plus figés estiment que cet entrisme est impossible et que la discipline politique et militariste de la H.J. empêche tout déploiement culturel original. L’un d’eux, Wolf Kaiser, fonde un “Ordre des Pachanten” en octobre 1933, qui survivra dans l’illégalité.

Une lente disparition…

Les Sarrois, vivant sous protectorat français, gardent leurs unités de Nerother telles quelles mais celles-ci sont amenées à militer dans la NSDAP clandestine, seul parti crédible dans la lutte contre l’occupant. Certains Nerother de la Ruhr (Krefeld et Düsseldorf) passent, eux, au parti communiste. Le ton montera sans cesse entre les jeunes des deux mouvements : les Nerother fascinent les H.J. par leurs récits de voyage, critiquent la discipline scolaire contraire aux principes du Wandervogel des origines et obtiennent un certain succès. Les autorités du mouvement de Schirach perçoivent jalousement le danger. Les accusations, souvent gratuites, fusent contre les Nerother : marginalité, indiscipline, mendicité, homosexualité.

La carte de visite des Nerother, celle qui leur permettait de trouver toujours des portes ouvertes en Allemagne, c’était leur art d’organiser des séances cinématographiques, en projettent les films tournés lors de leurs expéditions. Ainsi, tandis qu’un Nerother purgeait une lourde peine de prison pour “subversion”, ses films étaient primés d’une médaille d’or à Berlin et d’une médaille d’argent à Budapest ! Les H.J. organisaient des chahuts monstres lors de ces séances. Karl Oelbermann part en expédition en Afrique en 1937 ; son frère Robert reste en Allemagne, est arrêté et termine sa vie prisonnier à Dachau en 1941. Karl est interné en Afrique du Sud en 1939 par les autorités britanniques en tant que sujet allemand ; il y restera jusqu’en 1950.

Quelques unités éparses conserveront intact l’esprit des Nerother jusqu’en 1945. La tragédie des Nerother, ce fut d’avoir été un mouvement strictement culturel, refusant les engagements politiques trop simplistes, et d’avoir voulu vivre et s’épanouir au-delà des clivages politiciens qui divisaient les sociétés européennes. L’intérêt de l’étude de Krolle est purement historique. A cet intérêt historique, il conviendrait de mieux mettre en évidence l’apport culturel innovateur que les Nerother ont injecté dans la société allemande de leur temps. Cette innovation transcende les engagements politiciens, sans sombrer dans un de ces convivialismes commerciaux dont notre après-guerre à été si friand. L’idéal chevaleresque, cette quête du beau et de l’original, cette volonté de voyager intelligemment en dehors des circuits touristiques, sans moyens importants, sans confort bourgeois, sont toutes attitudes juvéniles exemplaires. Elles forment et cultivent le sens de l’initiative ; elles ont un impact didactique capital que jamais l’école, trop étriquée, machinerie trop lourde, ne pourra apporter.

Stefan Krolle, Bündische Umtriebe, Die Geschichte des Nerother Wandervogels vor und unter dem NS-Staat. Ein Jugendbund zwischen Konformität und Widerstand, Lit-Verlag, Münster, 1986, 155 S.

Paru sous le pseudonyme de « Bertrand Eeckhoudt », Vouloir n°43/44, 1987.

En annexe de l’ouvrage d’Alain Thiémé – La jeunesse “Bündisch” en Allemagne au travers de la revue “DIE KOMMENDEN” (janvier 1930-Juillet 1931)

Site des Nerother Wandevogel

http://www.nwv.de/

Les Nerother Wandervogel sur wikipedia

https://de.wikipedia.org/wiki/Nerother_Wandervogel

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