Lukanga Mukara : une satire de l’Allemagne wilhelmienne

Hans PAASCHE est né à Rostock le 3 avril 1881. Fils de Hermann PAASCHE, professeur d’économie et député national-libéral devenu, au cours de sa brillante carrière politique, Vice-Président du Reichstag.

Hans Paasche dans son uniforme de marin
Hans Paasche dans son uniforme de marin

II deviendra « cadet de la mer » puis, à 20 ans, officier de marine. Quatre années plus tard, il part en Afrique pour mâter une révolte indigène. Cette expérience provoque, chez lui, un retournement de perspective. La victoire facile des Allemands sur les indigènes lui fait douter de la validité de la chose militaire. II devient pacifiste sans éclat, avec toute l’intensité de la conversion intérieure. En découvrant l’Afrique, en photographiant pour la première fois des éléphants et des lions de près, dans leur milieu naturel, PAASCHE devient un défenseur acharné de la nature, du monde animal et, simultanément, un ennemi farouche, froidement passionné et résolu, du matérialisme économiste occidental, de la mentalité consumériste qui se dessine à l’aube de notre siècle et de la fébrilité insensée qui agite — avec quelle vanité ! — la Belle Époque.

 

Ces positions philosophiques, PAASCHE les communiquera à ses camarades des mouvements de jeunesse. Dès octobre 1913, il participe à la célèbre fête du Hohen Meissner, qui célèbre le centième anniversaire de la bataille des nations, livrée à Leipzig en 1813. En 1911, II fait partie de la rédaction de la revue « Der Vortrupp ». Plus tard, il passera à celle de « Junge Menschen ». La nature africaine, vierge des souillures industrielles, l’âme africaine, vierge des miasmes du matérialisme et du consumérisme, continuent à le fasciner. Avec sa jeune épouse Helga, il part, en 1910/11, explorer les sources du Nil. C’est là qu’il rencontrera LUKANGA MUKARA, un jeune notable indigène, interprète du roi Ruoma de Kitara et natif de l’île Ukara située au milieu du Lac Victoria. PAASCHE dialoguera longuement avec cet intermédiaire ignorant la civilisation occidentale. C’est ce dialogue que reprend son célèbre conte Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins innerste Deutschland (Le voyage de l’Africain Lukanga Mukara au plus profond de l’Allemagne). Mais les rôles y sont inversés. C’est l’Africain qui visite l’Europe et s’étonne des mœurs bizarres des indigènes. Un peu semblable aux Lettres Persanes de MONTESQUIEU, ce livre renoue avec les meilleurs principes de la satire corrosive et mordante ; l’ouvrage deviendra rapidement un « best-seller ».

Paasche, Hans - Lukanga Mukura
Paasche, Hans – Lukanga Mukura

Lukanga Mukara écrit à son roi demeuré en Afrique et lui fait part des impressions qu’il recueille dans l’Allemagne wilhelmienne, bourgeoise et cossue. Les marottes européennes sont prises à partie : règles de politesse ridicules et désuètes, inhumanité du travail, culte bouffon du papier-monnaie, accoutrements grotesques, manie du tabac et de l’alcool, etc. Qu’on en juge par cet extrait :

« Grand Roi ! Unique Roi !
Sache que le pays où je voyage présentement s’appelle Allemagne. Les naturels de ce pays ne comptent pas au moyen de bœufs ou de chèvres, ni de perles de verre, ni de coquillages ou de ballots de coton. Ils ont de petits morceaux de métal et du papier colorié… Et ce papier vaut plus que le métal ! Il existe même un papier qui vaut plus que tous ces bœufs ! Et quand je dis à ces indigènes que nous, à Kitara, nous manipulons une toute autre monnaie, ils répondent que ce qu’ils ont, eux, est meilleur et demandent s’ils doivent venir chez nous et t’apporter ce « meilleur ». L’ensemble de ce qu’ils veulent nous apporter, ils le nomment du mot « Kultur ». Tous ces indigènes ne se promènent qu’habillés. Même pour se baigner, ils mettent un vêtement léger. Personne n’a le droit d’aller nu et personne ne trouve inconvenant et ridicule de porter des vêtements. Et ce que ces Wasungu (les Allemands, ndt) doivent porter sur le corps est prescrit par des artisans qui cousent ces vêtements. Ce sont surtout les indigènes les plus riches qui suivent leurs prescriptions à la lettre…

Et puis il y a le « faire-la-fumée ». Ils font venir des feuilles roulées d’une plante rare, font une flamme et allument ces rouleaux à une extrémité. L’autre extrémité, ils la coincent entre leurs dents. Ils ferment alors leurs lèvres et aspirent, de façon à ce que la fumée pénètre dans leur bouche. De leur bouche, ils expirent la fumée dans l’atmosphère et la pièce où ils se trouvent s’emplit alors de cette fumée sortie de leurs poumons…

Paasche, Hans (1881-1920)
Paasche, Hans (1881-1920)

Puis ils installent des tonneaux remplis d’un liquide brun et puant et parlent haut de la mousse blanche qui nage à la surface de ce liquide et qu’ils nomment la « fleur »…

Tous les Wasungu ne font pas de la fumée puante. On distingue chez eux les puants des non-puants. Quand l’atmosphère est devenue suffisamment pestilentielle, on discute pour savoir s’il faut ouvrir une porte…

O Rigombe, toi qui vit au-dessus de la montagne de feu et qui rafraîchit tes pieds dans la neige, protège nous, mon Roi et moi, son serviteur… »

PAASCHE, par le truchement de son héros africain, critique la consommation naissante : « En Allemagne, pas un homme ne peut être heureux sans travailler, sauf s’il a beaucoup d’argent. Et quand ils ont de l’argent, ils ne l’utilisent pas pour faire leur bonheur, ce qui ne coûterait rien mais se laissent convaincre par d’autres qui, eux, veulent gagner de l’argent, d’acheter, pour compléter leur bonheur, toutes sortes de choses qui n’ont aucune espèce d’utilité et qui sont fabriquées dans les bâtiments qui font de la fumée. Je pense qu’un homme qui se satisfait de peu et n’achète rien n’est pas bien vu en Allemagne. En revanche, un homme qui s’entoure de mille choses qu’il conserve, protège, enferme, nettoie et doit contempler chaque jour, acquiert une certaine considération… »

Quand la première guerre mondiale éclate, PAASCHE, rejoint la Marine et participe aux combats pendant deux ans. Dégoûté de la guerre, il quitte l’uniforme, devient un pacifiste militant, connaît la prison, est libéré par les soviets de matelots, d’ouvriers et de soldats qui l’élisent à la tête d’une commission puis se retire de toute vie active et réside sur ses terres. Sa femme meurt et quelques mois plus tard, à la suite d’une fausse dénonciation, une soixantaine de soldats de la Brigade Ehrhardt se présentent chez lui et l’abattent, croyant découvrir dans sa demeure un arsenal secret.

PAASCHE, est l’un des premiers satires modernes de la société libérale avec ses absurdités de consommation et d’administration. Sa fille Helga dénonce les tentatives de récupérer PAASCHE politiquement. Durant sa courte vie, il est resté un esprit solitaire et indépendant. Pour lui, le mal, c’est l’esprit matérialiste généré par les faux concepts qui régissent nos économies occidentales. Comme Ezra POUND, autre grand solitaire, PAASCHE pense que « l’économie politique qui prévaut aujourd’hui met au centre de ses préoccupations la chose morte et non l’homme ».

Homme de gauche et chrétien marginal, PAASCHE a lutté dès sa jeunesse contre l’alcoolisme. En ce sens, il est une sorte d’utopiste puritain qui considère que l’alcool est le ferment de la décadence européenne. Son obsession de la décadence le marginalise paradoxalement par rapport aux milieux de gauche de son temps qui vénéraient l’idole « progrès ».

L’humanisme de PAASCHE peut laisser sceptique. On peut ne pas partager sa sublime naïveté et ce qu’elle implique sur le plan politique, c’est-à-dire la critique incisive sans contrepartie constructive. Mais qui resterait insensible à son plaidoyer pour le monde animal, aux phrases dures qu’il a écrites pour stigmatiser la chasse aux oiseaux pour vendre des plumes aux modistes des bourgeoises, la chasse aux phoques pour offrir des paletots à toutes ces sinistres cloches pomponnées, etc. Avec PAASCHE, comme plus tard avec un philosophe aussi profond que KLAGES, on découvre une vision acceptante de la Vie, du cosmos, de la totalité biologique. Et un dégoût bien campé pour les grimaces et les singeries que sont les conventions sociales stériles. Le rêve des mouvements de jeunesse allemands, du Wandervogel initial à la Freideutsche Schar, a été de créer un Jugendreich, un Reich de la jeunesse, où ces reliquats, ces bouffonneries n’auraient plus de place.
Quelle bonne idée a eue Helmut DONAT, l’éditeur de cette réédition de Lukanga Mukara…

Hans PAASCHE, Die Forschungsreise des Afrikaners Lukanga Mukara ins Innerste Deutschland, Donat & Temmen Verlag, Bremen, 1989, 136 S.

Serge HERREMANS – Vouloir, N° 28/29, avril/mai 1986

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