Des Auberges à l’Ajisme – Les Camarades de la route

L’Ajisme, ce mouvement de jeunesse si neuf, si original, a vécu, jusqu’ici un destin bien tourmenté, inséparable de l’idéal de liberté le plus passionné, le plus sectaire et le plus sentimental. Né en Allemagne dans le chaos de la défaite en 1918, il devait connaître une résurrection inattendue en France, paradoxalement, sous la Révolution Nationale.

Ceux qui assistaient à cette résurrection auraient pu penser qu’une fois revenu à son climat de liberté l’Ajisme allait retrouver sa grande espérance. Or, depuis la Libération l’Ajisme semble marquer le pas, sinon accuser une sensible régression. Cela ne signifie pas que l’Ajisme, après d’immenses promesses, est voué à une vie modeste, végétative. La vérité est que l’Ajisme devra attendre sans doute que les classes laborieuses aient retrouvé une condition plus normale, qu’elles aient retrouvé la joie de vivre.

Né de l’initiative d’un instituteur allemand, Schirrmann, l’Ajisme ne devait s’acclimater vraiment en France que vers les années 1933 à 1939. Il devait se développer à la faveur des lois sociales, des premiers congés payés. Les vagues de travailleurs de tout âge déferlant à travers les campagnes de France, avides d’air pur et de beaux paysages, dédaignant les hôtels et les palaces qui leur étaient pratiquement interdits, se contentaient de gîtes de fortune.

Ainsi les Auberges de Jeunesse se créaient à profusion, souvent n’importe où et souvent ouvertes par n’importe qui. La plupart de ces A. J. ne répondaient pas aux normes élémentaires d’hygiène et de confort, mais elles étaient utiles : salles d’écoles, granges et maisons désaffectées, dépendances de vieux manoirs. Souvent les parente aubergistes improvisés se découvraient une véritable vocation ; certains, plus simplement, se révélaient sordides marchands de soupe. Dans le flot d’usagers, il y avait aussi les « bons » et les « mauvais ». Les uns au cœur généreux, épris de joie saine, d’autres à l’affût de « l’occasion » qui leur permettrait d’épancher des instincts douteux. Mais dans l’ensemble ce mouvement à caractère spontané devait permettre la création d’un style de vie communautaire, une manière particulière de concevoir le tourisme : les tâches collectives à l’auberge, les réjouissances à la veillée ou à l’étape, le sens de l’effort physique réfléchi et conscient, et surtout un essai de camaraderie franche entre filles et garçons.

Dès cette période héroïque l’Ajisme n’aura pas été ménagé par les biens pensants qui, trop régulièrement, ne veulent voir dans les mouvements à caractère populaire que désordre et immoralité. Nous ne reprendrons pas ici les griefs et calomnies dont ils ont abusé. Nous nous livrerons certes à une critique-serrée du Mouvement Ajiste, mais sincère, basée sur notre connaissance personnelle et réelle de ce mouvement et aussi sur une sympathie profonde.

Parlant en témoin, nous étudierons l’Ajisme à travers sa plus récente expérience, lors de son rebondissement imprévu sous le régime de Vichy. Dans cette période malsaine, l’Ajisme devait se maintenir pur, tout en subissant une crise de croissance particulièrement édifiante. A ce moment l’Ajisme, tout en se développant dans des régions où il n’avait pour ainsi dire jamais été implanté, allait tenter sur lui-même une sorte d’expérience de laboratoire. Il allait procéder à une analyse approfondie de ses méthodes et de ses fins et rechercher quelles seraient ses lignes de développement futur. L’Ajisme allait tenter de sortir de sa période de « spontanéité » en s’érigeant en une sorte d’ajisme « dirigé ». Tel se présentait le mouvement des Camarades de la Route et des Auberges Françaises de la Jeunesse, qui, devait prendre naissance en « zone non occupée » en 1941. Les C.D.R. s’intéressaient aux usagers, tandis que les A.F.J. se préoccupaient des problèmes techniques de l’Auberge (construction, aménage­ment, gestion, etc.).

Comment ce mouvement axé traditionnellement « à gauche » put-il être autorisé officiellement à reparaître, d’autant plus qu’il ne semblait pas disposé à revivre en reniant ses origines ? En effet, les Ajistes de 1941 se réclamaient de Léo Lagrange, de la laïcité, de la « mixité » entre filles et garçons, et s’affirmaient farouchement hostiles à l’esprit racial. Sur ce dernier point ils devaient tenir ferme devant les assauts répétés de Vichy, exigeant l’exclusion, des C.D.R. et des A.F.J., des Israélites et des étrangers. Les Ajistes s’opposèrent ouvertement à l’esprit du nouveau régime. Dans leur organe mensuel Routes les C.D.R. devaient régulièrement attaquer les lois sociales de Vichy et prôner un enseignement social et économique inspiré en général de la doctrine marxiste.

La route vers le joie - Les camarades de la route - Trampus
La route vers le joie – Les camarades de la route – Trampus

En fait les cadres du nouveau mouvement Ajiste provenaient pour la plupart de l’ancien Centre Laïque des Auberges de la Jeunesse et de chrétiens sociaux venus de l’ancienne Ligue Française des Auberges de la Jeunesse de Marc Sangnier.

Cette tolérance de Vichy vis-à-vis de l’Ajisme demande expli­cation. Il est certain qu’il ne déplaisait pas à certains vichyssois d’entraîner à leur suite des éléments de « gauche », ou de pouvoir affirmer qu’ils les comptaient dans leur éventail. Mais surtout Vichy devait juger que ces jeunes garçons et ces jeunes filles en culottes courtes, s’ils étaient bien turbulents, s’ils risquaient d’apporter un esprit pernicieux aux autres mouvements de jeunesse, n’étaient pas bien dangereux en fin de compte pour le régime nouveau. Et ce raisonnement, nous le verrons plus bas en étudiant les faiblesses et les contradictions internes de l’Ajisme, était en somme assez juste.

Quel était le but des Camarades de la Route ? Tout d’abord grouper les anciens Ajistes et essayer d’attirer les jeunes vers la pratique de la route par les A. J. dans l’esprit de libre camaraderie qui était dans la tradition du mouvement. Mais déjà pour la réalisation de ce programme les C.D.R. allait se heurter à des difficultés matérielles quasi-insurmontables : manque de chaussures, d’équipement de camping, pénurie de ravitaillement, disparition de la plupart des Auberges de Jeunesse. Aussi les C.D.R. pallièrent l’insuffisance d’activités purement Ajistes, (la Route et l’Auberge) en développant les activités éducatives : cercles d’études, art populaire, etc… Ils cherchèrent même à incorporer le sport, (basket, football, etc…) dans leur programme dit d’« éclatement ».

Le résultat de cette politique fut que les activités « culturelles » prirent le pas sur les activités pratiques. Certains clubs étaient plus réputés pour leurs cercles d’études ou leur façon de danser la bourrée que pour leurs performances sportives. En fait, l’Ajisme primitif, spontané, à base « utilitaire » faisait place à un Ajisme « idéologique » et même « dirigé ». Ce fut le grand souci des C.D.R. de mettre au point une « doctrine » Ajiste. Et là les C.D.R. touchèrent au problème fondamental de l’Ajisme. Celui-ci pouvait-il prétendre à être un mouvement autonome se suffisant à lui-même, créant un style de vie nouveau, ayant une conduite politique, capable de renouveler dans sa structure et dans ses mœurs la société moderne ?

Nul n’ignore la profonde influence du « gionisme » dans les milieux ajistes. On trouvait en nombre des partisans convaincus du retour à la terre en Provence ou autres lieux idylliques. Les C.D.R. devaient peu à peu se désaffecter de Giono (du moins dans sa prétention de résoudre par la poésie les problèmes sociaux), mais au bénéfice d’un socialisme sentimental et utopique. Le glissement n’était pas considérable et les Ajistes tenus comme « purs » continuaient à penser que l’Ajisme allait bouleverser le monde moderne, lui apporter une panacée universelle contre le machinisme triomphant. Cet état d’esprit d’une fraction importante de l’Ajisme donnait d’ailleurs à celui-ci une couleur pittoresque. Et reconnaissons que si le péché mignon de ces « purs » était de donner dans une’ sorte de conformisme de l’anti confor­misme, ils étaient en général remarquables par leur sens de l’entraide et de la franche camaraderie.

La route vers le joie - Les camarades de la route - Trampus
Les camarades de la route – Au fond la Meije – Trampus

Que contenait l’idéologie de ces Ajistes « purs » qui déjà foisonnaient dans l’ancien C.L.A.J. ?

Tout d’abord, ils étaient pacifistes intransigeants ; ils étaient contre la guerre quel qu’en soit le motif, hostiles à l’armée et à toute forme de hiérarchie. Il n’est que de puiser dans leur répertoire favori :

Que tu as de beaux grains d’orge,

Giroflée, girofla… Le canon les fauch’ra… Tant qu’il y aura des militaires

Giroflée, girofla…

Tout ira très mal…

Au fait, ces « purs » de l’Ajisme étaient des fanatiques de la liberté. C’est ce qu’ils exprimaient encore dans une de leurs chansons favorites :

Libres sont les pensées, nul ne peut les suivre…

Cette liberté, ils espéraient en temps normal la voir se sur­vivre grâce à ses propres vertus. Que quelque régime totalitaire vienne à l’éclipser passagèrement, ils attendaient avec patience, puisqu’ils étaient pacifistes, qu’elle leur revienne par un retour de grâce.

Les « purs » étaient également de farouches anticonformistes. Ils s’attaquaient en particulier aux « préjugés sexuels ». Ils se faisaient les vulgarisateurs d’Allendy et de Freud, ou du moins de ce qu’ils croyaient en savoir. Ils se réclamaient égale­ment du socialisme et on trouvait dans leurs rangs toutes les gammes de doctrines socialistes depuis Marx jusqu’aux Utopistes.

Le mouvement des Camarades de la Route allait incorporer au départ cette « tradition » Ajiste ; mais allait-il faire subir à l’idéologie originelle des transformations profondes et la faire éclater en tendances qui allaient s’opposer de plus en plus vive­ment.

Rappelons tout d’abord que le mouvement d’usagers (les C.D.R.) était distinct de l’organisation technique (les Auberges Françaises de la Jeunesse). Cette dernière organisation était composée essentiellement de techniciens venus d’ailleurs que de l’Ajisme militant. Ainsi l’organisme technique chargé d’équiper et de gérer les Auberges, de prévoir l’aménagement des réseaux, était distinct du mouvement d’usagers qui comptaient en dehors des C.D.R., considérés comme des spécialistes de l’Ajisme, le Scoutisme Français et les Compagnons de France. C’était déjà là une transformation profonde. Cette formule de « dualité » usagers-organisme technique devait être vivement combattue à l’intérieur des C.D.R. ; certains voyaient Jà une sorte de mise en tutelle de l’organisation d’usagers, sinon une éviction intolérable des usagers eux-mêmes dans la gestion des Auberges. Et ils reven­diquaient « Les Auberges Ajistes ».

Cette prétention, théoriquement, était valable. Mais en pratique, du fait de l’inexpérience « technique » de la masse des usagers, de son renouvellement incessant et des fluctuations dans la valeur et la vitalité des clubs d’usagers et de leurs responsables, elle était inapplicable. Les inconvénients de la gestion directe des Auberges par les clubs d’usagers auraient été d’autant plus grave que ceux-ci se seraient trouvés en présence d’un accroissement considérable du mouvement, donc devant la nécessité de prévoir un équipement à grande échelle et d’assurer une gestion admi­nistrative très complexe.

Voilà les données d’un premier problème qui allait provoquer dans les milieux Ajistes de vives polémiques.

La route vers le joie - Les camarades de la route - Trampus
Les camarades de la route – Passage au col du Lautaret – Trampus

Il est à remarquer que les C.D.R. s’employèrent à doter leur mouvement d’un appareil administratif sérieux à tous les échelons, avec au départ une forte centralisation vers les organismes direc­teurs. Dans l’ensemble ils y réussirent et ainsi ordonnèrent « administrativement » un mouvement qui était d’essence anarchisante.

Les C.D.R. encouragèrent la pratique des « Arts Populaires » : les danses folkloriques, les chants de route et pour la veillée, les ensembles de guitares et de flûtes douces, l’harmonica, etc… Ils furent très influencés par l’expérience « Jeune France » de zone sud, à laquelle ils furent intimement liés. L’engouement pour ces formes a Art Populaire fut très vif parmi les Ajistes, et les C.D.R. tentèrent de perfectionner l’art de la veillée et du feu de camp. Ils avaient d’ailleurs hérité d’un remarquable répertoire de chants populaires puisés dans le folklore européen, surtout allemand (vieilles chansons reprises par la Jungenbewegung et transmises à l’Ajisme Français). Les C.D.R. enrichirent encore leur répertoire, cherchant à perfectionner l’expression vocale. Mais ils eurent tendance à verser dans un néo-conformisme de la veillée, déroulant leur répertoire en se contentant de modifier l’enchaînement des chansons à caractère gai ou nostalgique selon des formules immuables. Seule l’intervention de guitares ou d harmonicas, des lectures de poèmes ou de pages à signification sociale venaient rompre la monotonie des mélodies trop ressassées. Les C.D.R. furent très conscients de ce demi-échec.

Il est des points sur lesquels l’unité de l’Ajisme nouveau était inébranlable. Il s’agissait de la « laïcité » et de la « mixité ». Les C.D.R., bien que foncièrement laïques, furent tolérants, et s’ils eurent à rompre des lances avec certains milieux cléricaux, ce fut au nom de la lutte pour une morale renouvelée, purgée de l’hypocrisie des conventions sociales. Les éléments catholiques ou protestants jouirent d’une large liberté d’expression au sein des C.D.R., qui publièrent des articles de témoignages dans leur revue mensuelle Route.

Mais s’il était un dogme fondamental de l’Ajisme, c’était bien la fameuse « mixité ». Les évêques se dressèrent en vain contre les champions de l’égalité et de la liberté dans les rapports entre filles et garçons. Car « mixité » ne voulait nullement signifier « liberté sexuelle », comme le prétendaient certains critiques malveillants. Mais les Ajistes signifiaient que 1 ère du cloisonne­ment total entre filles et garçons et de leur éducation en vase clos était révolue.

Certes, les Ajistes posaient brutalement ce problème, mais ils furent les seuls à le poser franchement. Leurs campagnes et leurs polémiques le firent progresser tant du côté des spécialistes de l’éducation que de l’opinion publique. Reconnaissons qu’en­traînés parfois par leur zèle, les Ajistes soutinrent des arguments à la fois passionnés et naïfs. L’Auberge n’était pas nécessairement, ainsi qu’ils voulaient le croire, un régulateur infaillible des attractions naturelles entre jeunes de sexes différents. Elle l’était d’autant moins que ses usagers étaient souvent en réaction violente contre les étroitesses, sur ce point, de leur éducation, situation psychologique peu propice à des solutions équilibrées. Enfin, de trop zélés militants prêchaient volontiers un Freud et un Allendy mal digérés, et le décor romantique du feu de Camp et du clair de lune ne calmait pas toujours les nerfs.

Mais encore une fois, sur ce problème et malgré ces amicales réserves, nous maintenons que les Ajistes avaient ouvert la voie à la franchise. Reconnaissons qu’il vaut mieux risquer d’exposer quelques vertus fragiles et faire un pas décisif hors d’une hypocrisie ou au mieux d’une maladresse morale qui ne livrent pas moins de victimes à l’anarchie des mœurs. D’ailleurs il est à remarquer que la pratique de l’Ajisme, à base d’efforts physiques, d’éducation de la volonté, de joies robustes, de franche camaraderie, fortifie moralement ses adeptes et n’encourage pas, bien au contraire, à la perversion.

L’Ajisme des C.D.R. fut fidèle à sa tradition, vivant, dyna­mique, audacieux, mais il allait malgré tout se ressentir de contradictions internes venues de loin et qui devaient s’accentuer de plus en plus intensément. Les C.D.R. furent secoués de vives polémiques, et même de luttes internes, âpres, secrètes, sur deux points essentiels.

Tout d’abord sur le problème de la dualité auquel il a été fait allusion plus haut. Et surtout — fait crucial dans les années 1943/44 — sur la manière de concilier le dogme « pacifiste » avec les nécessités de la lutte contre le nazisme. La plupart des C.D.R. furent « résistants » au nom même de l’esprit ajiste, congénitalement dressé contre toute tyrannie, mais ils furent résistants de manières diamétralement opposées. Les « pacifistes » impénitents se contentèrent d’alimenter les maquis de planquages de S.T.O., critiquant violemment ceux qui s’employaient à grouper leurs camarades dans des formations de résistance active. Le plus extraordinaire fut que ces querelles intestines ne manquèrent pas d’être portées au grand jour, au cours de Congrès, par des ajistes imprudents (et pacifistes), ce qui prouve qu’ils n’avaient pas une conscience bien précise du danger nazi. On comprendra que les dirigeants ajistes eurent à jouer un rôle scabreux, et difficile. La querelle d’ailleurs ne fut pas vidée à la Libération, et l’Ajisme a subi une scission de fait. Beaucoup de militants actifs ont continué leur action dans les organisations de jeunesse nées dans la Résistance et qui se sont constituées depuis en mouvement politico-éducatifs.

La route vers le joie - Les camarades de la route - Trampus
La route vers le joie – Les camarades de la route – Trampus

Les C.D.R. ne sont plus. Le nouveau mouvement Ajiste, le M.U.A.J. (Mouvement uni des Auberges de Jeunesse), a été obtenu par la fusion des C.D.R., de l’ancien centre Laïque des Auberges de Jeunesse et de la plus ancienne Ligue Française des Auberges.

Et sans doute la migration d’excellents militants Ajistes dans de nouveaux mouvements de Jeunesse favorisera cet « écla­tement » recherché vainement par le Mouvement des Camarades de la Route. Quant au M.U.A.J., il a réussi à regrouper les militants dispersés pendant la grande tourmente ; il est reparti en utilisant les réalisations obtenues par les C.D.R. et la Ligue malgré l’occupation. Il va sans doute s’orienter vers une spécialisation du Mouvement dans lequel les anciens « purs » semblent reprendre déjà une forte influence. Les A.F.J., elles, ne se sont transformées que de nom en Union Française des Auberges de Jeunesse. Cet organisme continue à élaborer patiemment et avec compétence un vaste plan d’équipement de réseaux et d’Auberges.

Ainsi l’Ajisme à nouveau est à la croisée des chemins. Il l’était déjà en Allemagne, lorsqu’une partie de la Jeunesse paci­fique et romantique se contentait de défiler en cortèges pittores­ques, au son des harmonicas et des guitares, dans les vieilles cités médiévales, à la suite de cohortes de jeunes exercées à la cruauté et à la discipline la plus implacable. Certes, le problème posé à l’Ajisme Français est différent. Mais si celui-ci veut devenir un grand mouvement vraiment populaire, prêt à accueillir la jeunesse de tout l’univers, il faudra que nécessairement il abandonne en partie une tradition certainement pittoresque et attachante, mais périmée. L’anarchie romantique, l’Auberge « cabane à lapins », sympathique mais trop inconfortable, le naturisme et ses multiples sectes de végétariens, d’amateurs de plumes au chapeau et de culottes tyroliennes, le socialisme à la Giono, tout cela est devenu du folklore ajiste. C’est ce qu’ont compris les plus clairvoyants parmi les militants ajistes passionnés pour leur Mouvement, mais désireux de lui ouvrir de larges perspectives. L’Ajisme doit s’accommoder du monde moderne dans lequel il est appelé à se développer. Nous verrons s’élever bientôt des Auberges à proximité de terrains d’aviation, à la croisée des routes du Monde.

C’est ce symbole qui doit désormais guider l’Ajisme. Il ne s’agit plus de discuter à perte de vue si les usagers contrôleront, sur le modèle d’une sorte de démocratie intégrale et anarchisante, l’ensemble du Mouvement. Mais que les Ajistes les plus compétents se penchent inlassablement sur les problèmes pratiques et immenses posés par le développement à grande échelle de l’Ajisme. Qu’ils préparent la création de l’important organisme technique, de plus en plus complexe, qui sera l’héritier de tous les Mouvements précédents, et dans lequel, à côté des représentants des usagers, les architectes, les éducateurs et les hommes politiques chargés de conduire notre pays à des destinées nouvelles auront aussi leur mot à dire. L’Ajisme doit avoir comme but principal, une politique intelligente de construction.

A côté de cet organisme responsable du développement général de l’Ajisme, sera-t-il utile que subsiste un mouvement d’usagers spécialisés ? Certes oui. Car les Auberges de la Jeunesse valent essentiellement par leur ambiance, par le style de vie communautaire, inspiré de la pure tradition ajiste, qui s’y établit.

La création de cette ambiance sera l’œuvre de jeunes plus spécialement entraînés à cette atmosphère et à ce style. Ils aideront le Père Aubergiste dans sa tâche éducative. Car j’allais l’omettre, le responsable d’une Auberge de Jeunesse s’appelle le Père (ou la Mère) Aubergiste, le Père’Aub en langage familier. C’est sur son tact, sur son sens pédagogique, sur son entrain, sur ses qua­lités d’administrateur et d’animateur que repose en fin de compte l’avenir des A. J. et de l’Ajisme. Qualités qui s’allient rarement, mais qui s’acquièrent dans une fréquentation inlassable et passionnée des Auberges.

Mais que ce ou ces mouvements d’usagers spécialisés se gardent de verser dans une sorte de puritanisme. Qu’ils ne se ferment pas dédaigneusement à la masse des Jeunes qui seront appelés à fréquenter des Auberges et qui se révéleront forcément avec les tares ou les travers du siècle : minables « valochards » ou grotesques « zazous ».

Les mouvements d’usagers spécialisés auront en leur cœur à sauvegarder et à diffuser tout ce que la tradition ajiste comporte d’originalité véritable — aussi bien l’esprit de camaraderie que le goût pour le beau chant, les authentiques mélodies populaires, que la recherche d’une culture vraiment humaine.

Que l’on ne tente pas non plus, sous le prétexte spécieux du respect des « familles spirituelles » de créer des mouvements ajistes à caractère confessionnel. L’ajisme est universel. Il est appelé à unir et à mêler les jeunes de toutes races, de toutes croyances. Il ne saurait être question d’en faire un instrument de division ou d’un compartimentage inutile.

Mais que tous les jeunes de toutes origines, appartenant à des mouvements de jeunesse ou simples inorganisés, viennent largement à l’Ajisme, qu’à travers lui ils aient l’ambition de se façonner un style de vie original, qu’ils apprennent humainement la plus efficace leçon de fraternité, qu’ils s’attachent à créer cette chaîne de jeunes qui, unis la main dans la main, feront le tour de la terre.

Amis, l’univers vous envie,

Nos cœurs sont plus clairs que le jour Allons au-devant de la vie Allons au-devant de l’Amour.

René Tauziède.

Tauziède, R. (1945). Des Auberges à l’Ajisme. Esprit (1940 —), 115 (11), 630–638. http://www.jstor.org/stable/24248965

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