LA MACHINE A FABRIQUER LA SANTE

VISITE AUX COLONIES ENFANTINES DE BAGNOLET, ARGENTEUIL, BEZONS ET MONTREUIL

Combien souvent, lors de mon séjour dans les colonies, en demandant aux enfants qui y étaient venus pour la première fois, où ils avaient passé l’été précédent, me suis-je heurté à cette réponse :

— A Villejuif, à Vitry, à Ivry.

Si l’on excepte ceux qui ont conservé des attaches à la campagne et qui peuvent, en plus, se permettre d’envoyer un ou plusieurs enfants chez une tante ou une cousine, les travailleurs sont obligés de garder leurs gosses auprès d’eux, été comme hiver. Autant de gagné pour la tuberculose. Déjà Baudelaire avait parlé de « la mortalité » qui se déversait « sur les faubourg brumeux ». Le responsable de cet état de choses ? Il n’y a qu’à consulter les feuilles de paie, les barèmes de traitements, les statistiques du chômage. Ce sont là des témoignages irrécusables. Les défenseurs de l’ordre actuel peuvent bien parler de la repopulation : ils sont jugés.

Les municipalités ouvrières s’efforcent de pallier à cette situation. Elles sont les premières à se rendre compte que les solutions définitives ne sont pas à leur portée. Prenons l’exemple de Vitry et d’Ivry avec leur population de près de 100.000 habitants. On y compte approximativement 12.000 enfants d’âge scolaire, excepté les gosses de riches et la catégorie dont nous parlons plus haut, ces enfants passent l’année entière avec leurs parents. Or, les colonies de ces deux villes ne disposent que de quelque mille places, c’est beaucoup, et c’est encore très peu. La solution ? Nous aurons encore l’occasion d’en reparler.

LA VIGNERIE DE BAGNOLET

En gare de Saintes, on peut admirer une carte rehaussée d’aquarelles, œuvre d’un artiste anonyme. « Voyageurs. Touristes, proclame la légende, empruntez, le Chemin de fer de l’Etat pour visiter l’Ile d’Oléron l’« île enchantée » où fleurit le laurier rose, et où les femmes portent encore la kischnote « coiffe ».

On aperçoit deux photos à l’ancienne mode d’Oléronnaises en coiffe: à droite, la côte où sont portées les gares et les heures des trains: à gauche, une mer vert-jaune-bleu, quelques voiliers pareils à des points d’exclamation, et un petit bateau empanaché de fumée qui se dirige vers une grande brique noire sur tranche, couronnée d’un phare. C’est l’île d ’Oléron.

Lorsqu’en 1932, les enfants de Bagnolet, première municipalité ouvrière qui fonda une colonie dans l’île, firent leur apparition au pays où « fleurit le laurier rose », la population leur fut franchement hostile. Les petits colons arboraient le béret rouge: pendant leurs promenades, ils chantaient des airs séditieux : L’Internationale, la Jeune Garde; on prétendait même que c’était des communistes. Sur leur passage, portes et fenêtres se fermaient d’elles-mêmes. Devant un tel scandale, le maire de Saint-Georges-d’Oléron interdit non seulement les chants, mais encore les sorties en groupes. Décidément, la vue de deux cents bouts d’hommes, marchant deux par deux, était préjudiciable à l’ordre public.

Mais les bouts d’hommes s’obstinèrent. Ils continuèrent leurs sorties et leurs chansons. Et comme ils ne dévastaient jamais les vignobles, ni les potagers, qu’on les voyait toujours propres, bien habillés, gais et aimables, les Oléronnais se ravisèrent. Aujourd’hui, lorsque l’Internationale retentit à l’entrée d’un village, les fenêtres s’ouvrent et les grand’mères qui « portent encore la kischnote », se montrent au seuil de leur maison.

Une allée bordée d’arbres mène à « La Vignerie », dont les petits bâtiments roses bourdonnent de voix. Il y a là 200 gosses. Deux contingents de 100 enfants qui restent à la colonie un mois, et un troisième contingent de 200, dont le séjour dure deux mois. Ainsi, 400 petits Bagnolais prennent des vacances. Le plein tarif de séjour est de 300 francs, mais il est rarement appliqué. Les enfants reçoivent un trousseau qu’ils gardent en rentrant.

J’arrive à l’heure du courrier. On ne voit de toutes parts que langues tirées, nez plissés, doigts tachés d’encre. Je lis au hasard :

« Mes chers parents, je vais bientôt partir de l’île d’Oléron, mais je voudrais bien encore rester plus que cinq jours. J’ai grossi au moins d’un kilo. Je suis noire comme une mulâtre… »

A côté, de respectables citoyens se sont mis à deux pour rédiger leur missive : « Bon baisser. Margot et petit Louis. » Je crois, ma foi, que Margot a signé pour petit Louis.

Le camarade Delavoix, responsable de la colonie, pourrait en remontrer à n’importe qui en fait de « rationalisation ». Il n’y a qu’à voir la toilette des gosses. Ils avancent sous les douches en une file ininterrompue, tandis que les surveillants, placés aux endroits stratégiques, frottent qui les pieds, qui les corps, qui la tête. Du travail à la chaîne.

Il en est de même au réfectoire où, le jour où j’y étais, bacs de purée de pois et régiments de saucisses, défilaient au pas cadence pour finir glorieusement dans des assiettes qu’on n’avait même plus besoin de laver tellement elles étaient bien léchées à la fin.

Le déjeuner terminé, les colons se rassemblent autour d’une surveillante. À tour de rôle, ils signent une pétition pour les antifascistes roumains. Tous ont signés. Même Margot. Même petit Louis.

Et maintenant, on part pour la plage. On défilera, le drapeau rouge de la colonie en tête. On chantera la Jeune Garde et l’Internationale. Et les paysans de l’« Ile enchantée » salueront au passage.

600 GOSSES QUITTENT ARGENTEUIL

Vingt autocars ont traversé Argenteuil, au milieu de poings dressés. Sept autres se sont joints à eux, à Bezons. 800 gosses ont pris d’assaut le train spécial à la gare d’Austerlitz. Et le refrain de l’Internationale faisait dresser le dos et lever le poing aux cheminots tout le long du trajet.

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— Camarade, c’est le signal d’alarme ? demande une petite fille fixant ses yeux démesurément grandis sur la manette du chauffage.

— Tu n’as donc jamais pris le train ?

— Si. mais seulement pour aller d’Argenteuil à Paris.

— Ça fait longtemps que tu n’es pas allée en vacances ?

— Jamais !

En effet, l’ancienne municipalité réactionnaire d’Argenteuil n’envoyait à la campagne que 300 enfants sur plus de 10.000 que compte la ville. La municipalité communiste en a placé, pour ses débuts, près de 900, dont 600 viennent justement de partir pour le Cher et la Nièvre, où ils resteront quarante jours dans des familles paysannes. Les parents auront six mois pour payer, selon leur situation, de 45 à 300 francs. Autrement dit la municipalité déboursera 225.000 francs, l’entretien de chaque enfant revenant à 350 francs.

Plusieurs jours à l’avance, des conseillers municipaux ont sillonné les environs de La Guerche et de Saint-Pierre-le-Moutier, à la recherche de parents nourriciers. On s’efforce de placer dans le même village les enfants d’un même groupe scolaire. Frères et sœurs restent ensemble. Chaque colon a un carnet individuel qui est confié au paysan qui l’héberge: toutes les instructions nécessaires y sont inscrites: à la moindre alerte on prévient le médecin. Et pendant quarante jours, le camarade Macaux, responsable roulera de patelin en patelin pour vérifier si tout est en ordre. Il sera secondé par les camarades des localités et par les municipalités, pour la plupart antifascistes.

Orléans est dépassé. Voici la Ferté-Saini-Aubin. Une banderole rouge se déploie à l’entrée de la gare. Les colons de Bezons, arrivés à bon port, saluent leurs camarades d’Argenteuil qui continuent leur chemin poings dressés sur le quai. Poings dressés aux portières.

LE CHATEAU DES ENFANTS DE BEZONS

Les propriétaires du château de la Luzière (33 hectares) exploitaient des scieries au Canada. Ils n’étaient que quelques-uns à habiter le château, mais si les domestiques étaient relégués dans les combles, les chambre» des invités étaient vastes et nombreuses. Dans la grande salle, ornée d’un magnifique lustre, les bals se succédaient: . isolés derrière un rideau de fer, les musiciens jouaient pour des messieurs et des dames très bien, mais, dit-on, très peu vêtus. Le personnel qui entretenait le parc touchait huit sous par jour.

Il y a cinq ans, la municipalité de Bezons acheta le château de la Luzière. Deux contingents de 200 gosses chacun viennent y passer 40 jours. Les chambres d’invités se sont transformées en dortoirs, le lustre est toujours à sa place, au milieu du réfectoire, et lorsque les mères des colons entrent dans la salle (les parents sont les bienvenus à la Luzière), souvent elles ne peuvent pas s’empêcher de pleurer en regardant le plafond sculpté, les pendulettes de cristal, et leurs enfants — des enfants de travailleurs — maîtres de ces lieux. L’endroit réservé aux musiciens a été lui-même utilise : c’est la scène d’un théâtre improvisé, et à présent, le rideau de fer, loin de tomber, s’ouvre sur le spectacle.

A. Carmaux – Regards, 15 aout 1935

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