Mon premier 4.000 – Camping – 1939

Permettez que je me présente… Tout d’abord, et avant tout, je suis un garçon ! Le drapeau, tout neuf, de mes dix-huit ans claque au vent : j’en entends le bruit et cela me fait intimement plaisir. Mes muscles, avidement, demandent à agir, à se détendre… J’ai une passion pas du tout coupable à mon avis : la montagne J’ai une source de joie pure : vivre sous la tente. J’aime aussi à crier très fort, en plein soleil, et à donner libre cours à mon exubérance ! Vous devinez qu’avec tout cela, on peut faire de grandes choses ! C’est là aussi mon avis et c’est ce qui a bien failli se passer… Car je vais vous raconter « ma première », cette première d’ailleurs a déjà eu quelques devanciers. Mais c’est quand même « ma première » !

Camper au Mont Blanc, tel était le splendide projet… Mais laissez-moi vous parler de celui qui m’a initié à la montagne et révélé les folles aiguilles et les magnifiques glaciers de la vallée de Chamonix. C’est sous son égide que j’entrepris cette expédition. Il est le chef, le guide. Et c’était pour moi les titres les plus glorieux ; en plus de cela, il est grand, fort, souple, et a une barbe, signe suprême, à mon avis, de la virilité. La date du départ était fixée au 19 août, date de l’inauguration du refuge Vallot. C’était pour moi le plus grand plaisir, que d’imaginer longtemps à l’avance cette course. Selon les conseils reçus, alternativement, je m’entraînais à porter un sac gros et lourd le plus longtemps possible, et je me reposais : en plus je mangeais… Tout était prêt : piolets et crampons étaient scrupuleusement fourbis, les bottines méticuleusement graissées avec de la couenne de lard. La tente — un amour de petite tente himalaya et isothermique, haute comme trois pommes — le duvet, le matériel, les vivres avaient été soigneusement révisés et répartis sur une table, une semaine à l’avance. J’allais souvent jeter un coup d’œil à cette table et jouir du spectacle — ça fait si chic le matériel étalé ! Et le jour tant désiré arriva. Il avait, la veille et l’avant-veille, semant la désolation dans mon cœur, fait mauvais : pluie dans la vallée et, j’imaginais, une belle neige fraîche là-haut ! Ce jour-là le temps était radieux : après la pluie, ça embaumait les aiguilles de pin et le foin. La montagne était belle, plus belle que jamais, et chatoyante de toute sa neige fraîche. Le soleil était doré et brûlant. Les sacs furent faits très vite. Il y avait bien çà et là quelques nuages vers l’ouest, un peu longs, mais bah ! c’était le 19 et l’attente avait été longue. Nous étions trois à partir : lui, l’initié, le guide, l’ami ; puis moi et mon frère : je ne vous le présente, ni ne vous le décris, car c’est mon frère jumeau !

Comme les sacs étaient lourds, nous nous offrîmes le téléférique, jusqu’à la station des glaciers au pied de l’Aiguille du Midi. L’altimètre, que nous avions, lui, trouvait que ça allait trop vite : il était complètement affolé ! Après un substantiel repas cuit sur notre réchaud, nous partîmes avec nos gros sacs, au début de l’après-midi. Nous avions vraiment l’air, avec nos sacs qui dépassaient nos têtes, avec le bruit sourd et mat des piolets qui choquent contre le roc, et celui des crampons qui brinqueballaient dans notre dos, de personnages importants.

Haute-Savoie-Ascension-du-Mont-Blanc-Les-grand-mulets-Schutzhuette-Bergsteiger
Refuge des Grands Mulets

Nous arrivâmes très rapidement sur le haut du glacier des Bossons. A travers les gigantesques séracs du glacier, nous nous dirigeâmes vers la Jonction. La marche avait été à peu près plate jusqu’alors. Comme la pente devenait un peu plus raide et que le glacier était plus tourmenté, nous chaussâmes les crampons et déroulâmes la corde. Les sacs en furent allégés et la marche accélérée. L’un derrière l’autre, nous nous acheminions, rythmiquement, posément, vers les Grands-Mulets et son refuge. Le temps s’était un peu couvert, mais n’empêchait pas qu’on jouisse du spectacle que nous offrait la partie chaotique du glacier des Bossons où nous étions, puis à notre droite, la longue langue de glace qui plonge dans la vallée, si bas quelle semble toucher Chamonix et l’Arve…, l’horizon immédiat était limité par la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges, saisissantes sous la lumière glauque et irréelle d’une atmosphère orageuse. En avant de nous, le Dôme du Goûter et le Mont Blanc semblaient s’aplatir… Nous passâmes au pied des Grands-Mulets, sans nous arrêter au refuge. Nous continuâmes, joyeux, malgré les sacs, à monter. Les traces serpentaient entre les crevasses, béantes, comme en hiver les traces de belette sur le tapis blanc des bois. Nous croquions des morceaux de sucre après chacune des courtes haltes et reprenions stoïquement nos sacs. Peu à peu le ciel se dégageait pour le coucher du soleil… et nous étions déjà haut. Petit à petit, le fond de la vallée, puis la chaine du Brévent, puis les aiguilles avoisinantes s’éteignirent. Autour de nous la neige était devenue jaune, puis ocre, vira ensuite au rose, puis par lentes progressions atteignit le violet. C’était beau de voir, au loin, le soleil qui plongeait derrière les montagnes, là-bas, du côté du lac de Genève dont on voyait la trace comme du mercure ! Quel effet fantastique quand on voit le soleil qui retire un à un ses rayons sur le monde…

La luminosité du ciel, reflétée par les nuages teintés qui voguaient dans l’atmosphère, nous éclairait encore. La blancheur crue de la neige devint peu à peu grise. Et nous montions toujours, bien courageusement. Il arriva quand même un moment où il fallut arrêter. Déjà on ne pouvait plus distinguer le Brévent et les Aiguilles du fond de la vallée. Nous étions parvenus sous le Grand Plateau. Notre altimètre indiquait 3.800 mètres et notre montre 8h. 1/2. Nos jambes demandaient grâce. Nous étions sur un plateau (presque), idéal coin pour mettre la tente. Pas loin, mais suffisamment, un rideau de séracs nous protégeait, croyions-nous, des vents indiscrets. Vite, les deux tentes furent dressées, chacune dans son alvéole de neige. Il faisait presque noir, et se détachant sur la vague clarté, là-bas, à l’ouest où le soleil avait plongé, de gros nuages d’encre s’amoncelaient. C’est à tâtons que nous renforçâmes la tente, avec les piolets et les crampons, enfouis dans la neige. Les sacs furent mis dans l’abside, avec les chaussures. Enfin, nous nous glissâmes sous la tente. Tous les campeurs savent par quelle délicieuse sensation on est envahit lorsqu’à quatre pattes, on se glisse sous la tente. Nous étions, mon frère et moi, allongés côte à côte, chacun sur sa portion de matelas pneumatique. Notre ami, lui, sous sa toile, préparait déjà la cuisine, car le guide, savez-vous, était aussi un cordon bleu ! Le dîner fut exquis, dans nos ventres affamés, pensez donc : du porridge à la crème et une omelette au jambon avec comme boisson, du thé au tonimalt ! Je pensais au nectar et à l’ambroisie de Zeus et sa famille, sur son Olympe ? et pourtant c’est bien plus bas qu’ici ! La tente était tiède, nous étions couchés, dans les duvets : vraiment, à cet instant, la vie était belle et la fatigue agréable. On sent tout son corps si suavement mou, comme sur de l’écume, et, petit à petit, on s’endort… Nous fûmes subitement réveillés par un roulement de tonnerre tout à fait impératif. La toile crépitait.

Camping - Mon premier 4000
Camping – Mon premier 4000

Le vent hurlait. Il nous fallut quelques secondes pour réaliser que nous étions sur la neige, au cœur des glaciers et que la tempête était là. Les éclairs se succédaient comme les éclairs de magnésium de quelque reporter affairé. A travers la toile, à travers les paupières, la rétine percevait civique éclair. Puis tout de suite le claquement, sec comme celui d’un fouet, du tonnerre qui s’en allait grondant, et comme furieux, ébranler les Aiguilles.

Le vent, par rafales, convulsionnait la tente. Il fallut même un instant, par précaution, abattre les mâts qui dressaient leurs pointes : la foudre, en effet, venait de faire éclater les séracs, pas bien loin, et la galopade des blocs éclatés vers la vallée, accentua l’orchestration des éléments. Il me semblait que la montagne reprenait sa vraie proportion, par rapport à nos tentes, que j’imaginais deux points jaunes, au milieu de ce monde d’aiguilles et de glaces. L’orage, peu à peu, s’éloigna avec ses fracas, vers les Aiguilles Rouges, plus bas que nous. Le bruit des gouttes de pluie gelées, de la grêle et de la neige sur notre toile avait succédé au tonnerre, qu’on entendait encore pourtant, mais loin et par écho. Ce bruit, vraiment, est reposant et calmant, tant il paraît régulier, après le vent et la tempête. Nous nous rendormîmes, aussi chaudement qu’avant, avec, peut-être, un sentiment de gratitude envers notre petite tente, si tenace à l’épreuve et qui nous paraissait si fragile avec sa toile…

Au matin, vers six heures, il fallut se réveiller et surtout se lever. Après un chocolat brûlant et du pain beurré, en bons civilisés que nous sommes, nous nous préparâmes à repartir, espérant atteindre Vallot le matin. Les tentes et duvets furent pliés et roulés, les sacs bouclés. Le temps était maussade, l’atmosphère était pâle comme si l’éclat de la lumière et ce quelle semble avoir de farouchement vivant, étaient absorbés par les nuages d’un ciel uniformément blanc ? On voyait distinctement le fond de la vallée où paraissait s’être accumulée toute la tristesse de l’atmosphère. Autour de nous, la neige était sans relief à cause de l’absence d’ombre. Il faisait froid. Nous avions rétréci au maximum l’ouverture de nos wind-jacks, comme le vent soufflait de façon constante. De plus, quelques flocons, çà et là tombaient. Nous montions déjà depuis deux heures, lorsque tout à coup nous nous trouvâmes dans un autre monde. Un monde de tempête. La neige, le vent, la brume, le froid subitement étaient venus, en l’espace de quelques minutes. Nous étions alors au-dessus du Grand-Plateau. Les traces, rapidement, se comblaient de neige poudreuse, que faisait tourbillonner le vent. Il y avait heureusement, de loin en loin, émergeant de la masse opaque du brouillard, de petits jalons, de petits drapeaux rouges. A mesure que nous montions, nos regards crispés sur les repères quand ils surgissaient du brouillard, ceux-ci devenaient de plus en plus petits, recouverts par la neige. A plusieurs reprises, un peu angoissés, il nous fallut chercher les petites taches rouges, blotties dans la neige, si frêles et pourtant si nécessaires pour guider nos pas ! Il arriva un moment où nous n’aperçûmes plus le prochain jalon. Le vent hurlait et nous plaquait au sol. Le froid et la neige redoublaient d’intensité. L’opacité était presque totale. Nous nous servîmes de la corde comme d’un rayon pour balayer l’espace devant nous. Rien n’apparaissait… Nous pensions bien, d’après l’altimètre, être près du Col du Dôme, donc à proximité de Vallot, mais où nous diriger ? Dans le brouillard le sens des dimensions et de l’orientation est aboli. Nous décidâmes alors de planter une tente, en attendant que “ ça se passe ”, d’autant plus qu’un de nous était fatigué et avait froid — nous avions oublié l’existence des sacs et les heures depuis lesquelles nous marchions —. Ce fut très dur que de creuser un trou dans la neige, en luttant de vitesse avec celle qui tombait et celle que le vent poussait. Dresser la toile fut encore plus pénible, comme nous devions nous mesurer avec le vent. Il nous fallut plus d’une heure de lutte avant que nous puissions nous glisser dessous. Et juste au moment où le dernier de nous allait s’y réfugier, nous entendîmes des appels humains dominant le hurlement du vent. Notre ami, alors, répondit et scruta le rideau de brouillard. « Voilà le refuge », nous cria-t-il soudain. D’un bond nous étions dehors ; à la faveur d’une légère éclaircie, une grosse masse grise aux contours estompés, apparut.

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Observatoire – Refuge Vallot

C’étaient les Rochers Foudroyés et le refuge Vallot. Nous en étions arrivés à moins de 100 mètres et pendant plus d’une heure nous avions lutté, si près du but, contre la tempête ; nous avions monté la tente et le refuge était là ! Pêle-mêle tout fut plié et peu après nous poussions avec joie la porte de l’Observatoire Vallot, qui était gardé. Il y avait là plusieurs cordées qui, depuis la veille, déjà en pleine tempête, s’étaient réfugiées dans l’Observatoire, car le nouveau refuge n’était pas encore en état de servir. Des hommes présents, les uns, des Italiens, étaient arrivés par la Brenva, ainsi que des Suisses ; une cordée allemande avait pu réussir la difficile traversée de l’arête de Peteret. Enfin, deux courageux ingénieurs français, chargés du reportage radiophonique de l’inauguration du refuge, complétaient avec leurs guides et porteurs la troupe de rescapés, une vingtaine, serrés autour du poêle et sur les bat-flancs. Comme il faisait bon, se pencher au-dessus du feu, pour réchauffer et sécher nos vêtements glacés. Notre bien-être était immense à ne plus porter ces sacs lourds, à ne plus dégager nos pas de la neige profonde, à ne plus lutter contre l’hostilité de la montagne et des éléments, maîtres absolus de ces lieux ! La journée se passa à veiller, chacun son tour, à ce que le bois ne manquât pas dans le poêle… ce poêle qui fumait tant— à voir fondre lentement, en de successives étapes, la neige et la glace, dont l’eau nous ferait la soupe du soir. Nous étions tous silencieux, inconsciemment oppressés par le sentiment de la brutale et terrifiante force des éléments déchaînés, qui secouaient par moments les parois de la courageuse petite cabane, cette preuve tangible de l’énergie humaine ! La nuit chacun essaya de dormir et d’avoir chaud. Sans arrêt la tempête hurlait, assaillant rageusement comme elle le fait depuis près d’un demi-siècle, l’humble mais solide cabane édifiée tout près du plus haut sommet de l’Europe.

Au matin, le temps n’avait pas changé ! Et il fallait absolument partir, car il y avait parmi nous, un malade qu’il fallait descendre et qui, depuis deux jours, était gravement atteint, luttant contre une congestion ; le seul moyen de le sauver était de le ramener dans la vallée de toute urgence. Le plus court chemin était de descendre par le Dôme et l’Aiguille du Goûter. Pendant que ceux qui connaissaient à fond la montagne délibéraient sur le meilleur moyen de ne pas se perdre sur le Dôme, un rayon de soleil, soudain, vint heurter les vitres givrées du refuge… Une éclaircie ! Quel soulagement pour nous tous ! En quelques instants, tout le monde fut prêt à partir ; les uns allèrent en avant pour faire la « trace » dans l’épaisseur de la neige, les autres derrière, avec mille soins, tiraient une civière, montée sur skis, où reposaient notre malheureux compagnon… L’éclaircie fut de courte durée, mais néanmoins nous pûmes, dans la bourrasque qui avait repris, atteindre le refuge du Goûter à 3.800 mètres. Il y avait là beaucoup de monde, même un docteur, dont, malheureusement, les soins furent impuissants à sauver notre camarade. Le mal était là et fit son œuvre, tandis qu’on le descendait sur le refuge de Tête-Rousse, en pleine Aiguille du Goûter, sauvage, sous la tempête, par sa pente vertigineuse, par ses rochers chaotiques et qui, à notre passage, basculaient, bondissants et grondants, dans le vide ; sauvage enfin, par ses couloirs d’avalanches où la neige poudreuse s’engouffrait avec un sifflement…

Cette mort nous frappait tous et c’est silencieux et triste que, sous la pluie, à la nuit tombante, nous atteignîmes la vallée…

Par Rodolphe FREUDIGER – Camping : la revue des campeurs, des canoëistes, septembre 1939

Rodolphe FREUDIGER (1920-2007) suivit l’appel du général de Gaulle. Engagement dans la France Libre : Londres en juillet 1940

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