STEFAN GEORGE A PARIS

Avec Stefan Ceorge vient de s’éteindre, à Locarno, le plus grand poète allemand de notre époque. Il était connu dans le monde entier et, l’année dernière, il avait été question de lui décerner le prix Nobel de littérature. Il n’était âgé que de soixante- cinq ans.

Dans sa jeunesse, Stefan Ceorge était venu à Paris ; c’est de ce séjour que nous parle le critique allemand bien connu M. Fritz Neugass dans les pages qu’on va lire :

Au printemps de 1889, Stefan George vint pour la première fois à Paris. La capitale française lui apparaissait, ainsi qu’à tous, comme le centre intellectuel de l’Europe et il espérait y trouver un écho répondant à l’appel timide de son âme. Par une sorte de fatalité, il rencontra, le jour même de son arrivée, le jeune poète Albert Saint-Paul, qui devint son ami et l’initia à la littérature et à la poésie contemporaines. Ce fut avec lui qu’il lut les vers de Baudelaire et des symbolistes, qu’il visita les musées ; il était surtout attiré par les chefs-d’œuvre des primitifs italiens : Giotto, Fra Angelico et Mantegna. Il trouvait le prototype du Français en son ami toulousain, méridional, svelte, et basané, enthousiaste de la poésie et ne vivant que pour elle. Dans ses souvenirs sur Stefan George, Albert Saint-Paul décrivait ainsi son jeune confrère d’outre-Rhin : « Stefan George, qui, malgré son jeune âge, courbait un front grave sous une chevelure abondante et mordorée, n’avait de clair, dans son visage, que les yeux. Ses yeux étaient bleus et pâles comme deux turquoises. Ils rappelaient les yeux du poète François Coppée dont Stéphane Mallarmé disait : « Ce sont deux pierres précieuses. » Et le poète belge Albert Mockel, qui le rencontra à la même époque et dans le même milieu, et qui se lia avec lui d’une grande amitié, complétait ce portrait en ces termes : « Grand et mince, la face très allongée sous un court mascaret de cheveux blonds, — sérieux, sans pédanterie, et d’une expression plutôt mélancolique, tempérée par la vive lumière des yeux bleus, — il gardait encore dans l’attitude un rien d’hésitation qui allait se transformer en une élégante réserve. Une timidité inavouée était combattue chez lui par une résolution déjà très volontaire. Dans le geste, il avait cette gracieuse gaucherie de vingt ans, annonciatrice de la force. »

C’était ainsi que Stefan George était apparu à ses amis, dont la sympathie créa autour de lui l’atmosphère qui lui convenait. Les « temps héroïques » du symbolisme battaient leur plein. Albert Saint-Paul l’amena à quelques soirées de La Plume, alors dirigée par Léon Deschamps, où il fil la connaissance de Jean Moréas, d’Henri de Régnier, de Stuart Merril, de Verlaine et de bien d’autres encore. Plus tard, il fréquenta les célèbres « mardis soir » de Mallarmé, où les poètes les plus réputés prêtaient l’oreille aux paroles que le maître prononçait lentement dans un silence sacré. La vie, dans ce cercle enchanteur, lui donna plus rapidement et mieux le sentiment de la langue et de la poésie françaises que ne l’eussent jamais pu faire tous les cours de la Sorbonne réunis. Il entendait parler d’Edgar Poe et de Baudelaire qui, après leur mort, étaient célébrés comme les mystérieux fondateurs de la poésie nouvelle ; on évoquait le jeune Rimbaud qui, après avoir tâché de réaliser ses grands projets révolutionnaires, avait brusquement disparu, à la suite de la sombre « tragédie verlainienne ». Il entendait prononcer les noms de Puvis de Chavannes, de Rodin, de Seurat, de Cézanne et de Gauguin, qui faisaient surgir un nouvel art des décombres de la peinture réaliste et impressionniste. Il sentait naître dans cette puissante mentalité qu’était alors celle du « Quartier Latin », des forces nouvelles capables de transformer le monde entier. C’était l’époque de la fondation et de la floraison des premières revues d’avant-garde, comme le

Mercure de France d’alors, la Plume et l’Ermitage, qui devaient plus tard lui ouvrir leurs colonnes, ainsi qu’à ses amis allemands.

Ce jeune homme de vingt et un ans était heureux d’avoir trouvé enfin un milieu où le poète avait encore quelque chose à dire et où la littérature guidait la civilisation dans des sentiers encore non frayés, tandis qu’en Allemagne la destinée du poète était d’expirer avant que sa voix ait pu se faire entendre. En France, comme, en Allemagne, le « progrès » avait gagné de plus en plus de terrain, mais, dans les âmes solitaires des poètes, surgissaient chaque jour de nouvelles forces secrètes, prêtes à s’unir pour lutter contre la pauvreté et le vide de la vie quotidienne. George sentait en lui, depuis longtemps, un frémissement intérieur, écho du grand frisson européen, qu’il retrouvait pour la première fois à Paris parmi les jeunes poètes qui partageaient ses émotions et ses aspirations. Eux aussi, ils avaient la certitude enivrante qu’il existe un pays de rêve, peuplé de mirages étranges et d’images énigmatiques, et il se réjouissait d’avoir trouvé des amis ayant foi en un même idéal et prêts, comme lui, à tout lui sacrifier.

George aimait surtout la poésie de Baudelaire parce qu’elle correspondait exactement à certains de ses sentiments : la haute conception du poète et de sa tâche et la négation absolue de la société contemporaine ne leur étaient-elles pas communes ? Son admiration était partagée par Nietzsche ; mais, si ce dernier voyait surtout dans le grand poète français un frère d’armes qui combattait contre la décadence de son époque, George se souciait avant tout de le suivre et de le remplacer dans sa lutte pour la considération du poète. Pour lui, comme pour Baudelaire, les sensations passaient au premier plan parce que la sincérité leur semblait supérieure à la paresse intellectuelle du bourgeois, et toute exagération préférable au manque d’âme.

George était tellement enthousiaste de cette poésie, qu’il se mit à traduire en entier Les Fleurs du Mal. Mais, tandis que dans les lettres françaises, on s’efforçait de relâcher les règles étroites qui menaçaient d’étouffer la poésie, George, en allemand, était obligé de soumettre la langue à une discipline plus sévère et de donner au « Verbe » plus de solidité. Il admirait dans la phrase française la netteté des contours. En Allemagne, il fallait d’abord, pensait-il, rendre la langue plus plastique, ne pas oublier que le mot est musique assurément, mais qu’il a aussi « un contour, un volume, une couleur, une saveur », tout comme l’objet dont il rend l’impression. C’est ce que les critiques français n’ont pas compris ; aussi ont-ils toujours tâché de trouver à la base de la poésie de George l’influence des symbolistes, sans se rendre compte qu’il n’avait pas encore en main l’instrument nécessaire pour faire comme ceux-ci, et qu’il était contraint de transformer complètement sa langue pour arriver à lui faire chanter les chants mélodieux que lui dictait son âme, de la forger pour ainsi dire, comme on fait de l’acier brut. Ils n’ont vu en lui qu’un poète solitaire — indépendant des groupes littéraires de son pays — qui luttait avec eux pour l’unité spirituelle de l’Europe. Mais il poursuivait un autre but que celui des symbolistes. S’il aimait à les fréquenter, c’est parce qu’ils étaient, parmi les poètes, les plus purs, les plus rêveurs, les plus idéalistes et parce qu’ils lui donnaient le courage et la force nécessaires pour entreprendre une lutte acharnée contre la morne culture de son pays.

Aussi les années de son premier séjour à Paris et les différents voyages qu’il y fit depuis lui sont-ils toujours restés comme autant de souvenirs chers. Et beaucoup plus tard, quand il suivait déjà la voie qu’il s’était tracée à lui-même, il se rappelait encore les jours passés en France et se plaisait à les célébrer dans un poème qui nous révèle quels liens puissants l’attachaient à ses amis de jeunesse :

Et dans la ville à la grâce sereine,
Dans les jardins au charme nostalgique,
Au pied des tours rayonnant dans la nuit,
Avec leur voûte au prestige magique.
J’allais parmi la jeunesse enivrée
De tout ce qui sur terre m’était cher.
Héros, chanteurs, tous gardaient leur secret :
Milliers, d’un sang assez haut pour un trône,
Verlaine, humble pénitent dans ses chutes,
Et Mallarmé, martyr pour sa mémoire.

Plongeons-nous dans le rêve et l’infini.
Aimons la vie ; elle seule est féconde.
Merci, Vous qui là-bas chantez encore,
Et Vous dont j’ai suivi les funérailles,
Combien de fois, luttant sous le ciel morne
De mon pays, quand je doutais de vaincre,
J’ai murmuré ce vers qui me ranime :
Retournent francs en France, doulce terre. »

Mais Stefan George ne pouvait pas rester longtemps sans changer d’horizon. Son goût pour les voyages le faisait errer à travers l’Europe entière. Il quitta, bientôt Paris pour étudier la culture espagnole ; on le vit ensuite à Vérone, à Venise, à Vienne, en Angleterre, au Danemark, puis de nouveau en France, à Berlin et à Munich. Dans son désespoir de ne pouvoir arriver à sauver sa langue maternelle de la platitude et de l’état de décomposition où elle se trouvait, le jeune étudiant se mit à faire des essais poétiques dans presque tous les idiomes de l’Europe et finit par inventer pour lui seul une nouvelle langue, — avec une grammaire et un vocabulaire spécial, — « Lingua Romana », qui devait répondre à son sens de la musique et du rythme. Il avait déjà commencé, à Paris, à faire des vers, mais les poèmes de sa première jeunesse ne témoignaient pas encore d’une grande originalité.

Fritz Neugass. 1933-12-09 – Le Figaro

1933-12-09_Le_Figaro_Stefan George à Paris
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