PURETÉ PAYSANNE par Jean GIONO

Jean Giono, nous donne et continuera à nous donner des fragments de son prochain livre «Le poids du ciel ». Nous publions aujourd’hui un fragment sur la pureté paysanne.

Lui, avec sa douce odeur de réséda, c’est un paysan qu’on a obligé à la sainteté ; c’est un homme entièrement naturel. On le voit bien maintenant, car il y a une sacrément belle lumière, là-bas, à cause de ce champ plein de fleurs. On voit cet homme pur : il est comme une de ces anciennes cartes de géographie où on ne se contentait pas de mettre le nom forêt, ou rivière, ou champ, mais on dessinait la forêt avec tous ses arbres, la rivière avec tous ses poissons, et le champ avec tous les artisans de la terre. Il est là-bas comme un entassement d’épisodes de vie paysanne. Il est comme un immense capital de gloire qui ne valent pas deux sous, mais sont éternelles. Il est revêtu de forêts qui lui recouvrent les cuisses, les hanches, montent le long de sa poitrine, recouvrent son épaule comme une peau d’ours ; avec toutes ses fumées de camps de bûcherons, les couloirs que font dans les arbres les torrents d’argent tortillé et frappés au marteau ; avec la poussière des scieries, des emplacements de charpentage ; avec les longs compagnonnages d’ouvriers charpentiers, les bandes de copains en pantalons housards de velours bleu, portant le baluchon et fournageant à la rigolade le long des interminables chantiers forestiers, en marche de chantier en chantier, chantant, ramassant des champignons, dormant dans les bardanes, buvant du lait dans tous les pâturages des clairières, embrassant les laitières, se frisant les moustaches, portant une magnifique habileté humaine faite d’une large patience, dans leurs bras, leur torse, leurs mains, leurs cuisses ; étant des artisans qui connaissent un métier tout entier avec toutes ses finesses ; ayant quitté le chantier le matin, allant vers l’autre chantier à travers la forêt, sans se presser, profitant du temps à travers les arbres.
Il est donc revêtu de ces forêts habitées en toutes ces essences d’arbres si diverses, charruées par en-dessous par toute cette activité d’homme bouleversant et renversant leurs feuillages comme la mer quand le vent du matin la creuse de sa force fraîche. Frênes sur frênes jusqu’aux hêtres ; hêtres sur hêtres jusqu’aux mélèzes ; mélèzes sur mélèzes jusqu’aux sapins ; sapins sur sapins jusqu’aux alisiers ; de sapins, de mélèzes, de hêtres, de frênes qui se couchent les uns sur les autres, se redressent, se couchent faisant doucement craquer les écorces en bas dans la profondeur de l’ombre, suintant de sèves balsamiques Les traîneaux charrient les troncs d’arbres. Les troupeaux montent au pâturage. Les chamois descendent les éboulis. Les marmottes sifflent dans l’herbe. Les torrents s’arrêtent autour des bergeries et écument tout blancs au milieu de la laine mordorée des moutons qui boivent. Les bois de flottage tournent dans les remous et frappent contre les rochers en sonnant comme des cordes de guitare. La grande forêt avec tous ses métiers, ses armées d’artisans, ses hommes aux yeux bleus, sa vie, sa joie ; son odeur d’entassement d’arbres vivants ayant arrondi au bier sur aubier pendant des siècles ; cette odeur qui est de la verdure ; cette modeste odeur de réséda…

Il est donc revêtu de ces forêts et il est revêtu de toute la vie paysanne. Il est un archange animal qui est la vie paysanne même. Avec ses villages perdus dans l’épaisseur des vergers, qui est une verdure grasse et domestique, les arbres ayant tous été taillés suivant des formules personnelles et arrangés suivant le goût de chacun. On aperçoit à travers les branches les maisons crépies à la chaux avec leurs grands toits d’ardoises, et les galeries de bois sculptées qui vont des chambres aux greniers ; tout ça avec la même marque personnelle du goût et de l’instinct et de la réflexion de chacun, si bien que les arbres et les maisons sont marqués de la même marque et voilà d’ailleurs l’homme, dans le chemin, vers la fontaine avec ses seaux ; ou bien il fait des pas dans le verger et il ramasse les pommes tombées par terre et on voit, tout de suite, que cette maison est à lui et que tout est à sa mesure. Pas une herbe dont il ne sache toute l’histoire depuis le plus imperceptible craquement de la graine quand le tégument s’élance jusqu’à la fleur jusqu’au gonflement du fruit, jusqu’à l’épi, jusqu’à la grange, jusqu’au cuveau : et même, celle-là qui est soi-disant inutile et fleurit toute seule le long du chemin ; et toutes celles qui composent la diversité des prés ; et les arbres— il connaît comment sont les racines et où elles vont — les fruitiers et les non-fruitiers, c’est-à-dire ceux dont les fruits sont pour nous que nous appelons fruitiers — et il rit en disant ça et il montre franchement ce rigolard égoïsme humain dont il se moque — et ceux que nous appelons non- fruitiers parce que les fruits de ceux-là sont pour les animaux de la terre ; il connaît l’histoire de tout le monde végétal étant donné que c’est son métier ; que son métier précisément c’est d’avoir la mémoire toute pleine de ces herbes et de ces arbres et de les voir tout le temps devant lui, aussi bien pour le travail qu’ils font dans la terre que pour celui qu’ils font à la pointe extrême des rameaux. Car son métier c’est de comprendre la logique de ce monde et d’en être le maître après dieu. Ça n’est pas un métier fabriqué, et qui fabrique. C’est un métier qui aide la nature, qui la pousse gentiment de ce côté plutôt que de celui-là, c’est la force cordiale de l’homme qui taille librement sa part dans les vergers de dieu. Au lieu d’aller cueillir les faînes de branche en branche comme l’écureuil, eh bien, mes faînes à moi je les fais pousser tout près de moi, près de mon nid, et plus grosses que les sauvages. Voilà tout, voilà toute ma raison d’être, qui est celle de simplement vivre sur cette terre. Voilà ce qu’il dit, peut- être pas avec sa voix, parce qu’il n’est pas ce qu’on appelle un gros parleur. Mais il le dit par sa démarche et sa façon qu’il a de goûter l’eau des fontaines au creux de sa main et de mâcher après comme si c’était un bon morceau, et il sait alors d’où vient cette eau (si son œil n’est pas assez puissant pour voir à travers la montagne, ses sens sont d’une puissance presque divine). Il le dit par le moindre de ses gestes, et sa façon de se planter là tout rêvant, debout dans les champs qu’il a travaillé et de poser son regard sur toutes choses en tournant lentement la tête. Il le dit par ce mouvement de tête qu’il a souvent, de droite et de gauche puis de haut en bas, se rendant compte des choses dans leur largeur et dans leur grandeur — pendant qu’il pénètre jusque dans les ténèbres du mystère, avec cette puissance de sens presque divine ; qu’il voit clairement devant lui les racines les plus profondes, tout le réseau, toute la dentelle, le filet de racines le plus profondément caché de toutes choses (avec des sens si devins que les savants ne font qu’arriver aux mêmes résultats par de plus grands détours) — confrontant les forces du monde à sa force ; se rendant compte qu’il est de la même taille que les plus grands objets de l’univers. Ce qui donne quand même une assez belle gloire aux mains et aux bras (qu’est-ce que vous en dites) quand on se redresse de dessus son travail (qui est de travailler la terre) et qu’on se repose un moment, ayant posé le bras replié sur la béquille de la bâche pendant que toute l’ordonnance du monde tourne autour de vous, que vous avez autour de vous ces horizons qui ont déjà contenu tous vos ancêtres, pendant que vous êtes en train de vous dire : ça, c’est mon atelier.

Travailler la terre, comme on travaille le fer ou le bois ; mais, en fer ou en bois, ce sont toujours de petits morceaux, mêmes s’ils sont dix fois plus gros que des cathédrales ; tandis que, travailler la terre, c’est quand même une œuvre cosmique pour laquelle essentiellement nous sommes faits ; et le faisant, nous accomplissons notre rôle qui est du même ordre que l’érosion des eaux ou l’effondrement des crevasses du soleil. Ça n’est quand même plus votre petite condition humaine si facilement esclave de vos lois, c’est véritablement une condition universelle. Et c’est pourquoi nous sommes les derniers tenants de la liberté et que vos lois et vos doctrines vous êtes toujours là à essayer de nous les ajuster mais tout le temps nous bougeons, et tout le temps vos harnais éclatent. Tout ça aussi, le paysan se le dit, soyez sans crainte ; oh, bien entendu pas en parole, et peut-être pas en pensée secrète (mais ça vient) seulement, regardez-le, maintenant, immobile de nouveau et rêveur, au milieu de son champ, sans arme, et même sans outil, et di- tes-moi si vous oseriez aller l’attaquer où même lui proposer votre doctrine. Car, vous autres qui êtes, ce que j’ai déjà appelé ailleurs “ de gros intelligents ”, mais je le répète car ça dit bien ce que vous êtes, il vous reste quand même au fond assez d’instinct pour savoir que vous pouvez tuer celui-là de paysan, celui-là, et dix mille, dix mille et cent millions et tuer toutes les races paysannes du monde entier, mais qu’à la fin, de toutes vos batailles, ce qui restera debout, c’est une race paysanne. Invincible, immortelle, imputrescible, parce que naturelle.

extrait de Le Poids du Ciel

Au devant de la vie, Novembre 1937, première année n°3

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