Hans Blüher : les héros masculins, porteurs d’État

Son père l’avait averti de la toute-puissance de la société établie : « Ils t’injurieront et te brocarderont. Tu iras frapper en vain à la porte des maisons d’édition et des rédactions des journaux. Ils tairont ton nom et en feront un tabou que personne n’osera briser ou contourner ». Pourtant, à 23 ans, le jeune Blüher était fermement décidé à poursuivre sa voie : il voulait décrire le mouvement Wandervogel tel qu’il l’avait vécu, c’est-à-dire comme un « phénomène érotique ».

Son premier ouvrage, paru en 3 volumes en 1912, il l’appelait son “brigand”. Grâce à lui, il déboule d’un seul coup sous les feux de la rampe, où il récolte bien entendu les injures et les quolibets que son père lui avait prophétisés. Il était devenu l’advocatus diaboli en marge du mouvement de jeunesse. Le Wandervogel était décrit par son jeune historiographe comme un mouvement révolutionnaire dirigé contre l’esprit du temps et contre la poussiéreuse « culture des pères » car porté par la passion (érotique) de la jeunesse masculine.

Armin Mohler a placé Blüher (1888-1955) à côté d’Oswald Spengler, de Thomas Mann, de Carl Schmitt et des frères Jünger, dans la phalange de tête des penseurs de la Révolution conservatrice, et l’avait compté parmi les « principaux auteurs d’esprit bündisch ». Malgré ce grand honneur, son nom est aujourd’hui quasi oublié, plus rien ne s’écrit sur lui et ses ouvrages ne sont pas réédités. Le tabou fonctionne toujours.

Wandervogel et mythologie antique

Né en 1888 à Freiburg en Silésie, fils d’un pharmacien, Hans Blüher est profondément marqué par l’éducation qu’il reçoit au Gymnasium de Berlin-Steglitz, où il fait ses “humanités”. Ce Gymnasium est aussi, ne l’oublions pas, le berceau du mouvement Wandervogel. Dans cette école, Blüher accède au monde spirituel de la mythologie antique, dont il restera compénétré jusqu’à la mort. Au même moment, les institutions prussiennes, prodigant leur formation militarisée — c’est un de leurs mérites, pense Blüher — suscitent aussi l’éclosion de forces différentes, contraires, de facture anarchisante, romantique et libre-penseuse.

180px-Wyneken.jpgAssoiffé de savoir, Blüher est attiré par la pensée de Nietzsche, que les maîtres et les directeurs d’école condamnent encore. Cet engouement pour le philosophe de Sils-Maria le conduit à aller étudier brièvement la philologie à Bâle. À cette époque, Blüher part en randonnée, traverse les Alpes et se retrouve en Italie. Il dévore les œuvres de Max Stirner, surtout L’unique et sa propriété. Il en dira : « Ce fut l’extrémité la plus audacieuse, vers laquelle je pus me diriger ». Parce qu’il partageait avec lui la même vénération pour Carl Spitteler — pour Blüher, c’était un « Homère allemand » — il rencontre le pédagogue réformateur et charismatique Gustav Wyneken [ici vers 1930], figure de proue du mouvement de jeunesse.

Wyneken avait créé la Communauté scolaire libre de Wickersdorf en Thuringe. Blüher considérait que cette initiative constituait le pôle apollinien du mouvement de jeunesse, tandis que le Wandervogel en constituait le pôle dionysiaque. Blüher ne rompit avec Wyneken, le réformateur des écoles, que lorsque celui-ci se mit à théoriser la notion d’un « peuple pur et bon » à la mode socialiste et à militer en faveur de « l’État failli » qu’était la République de Weimar. Blüher, lui, resta un monarchiste convaincu (il précisait : un « royaliste prussien ») ; il rendit même visite à l’Empereur Guillaume II en exil à Doorn aux Pays-Bas, où le monarque déchu était contraint de fendre son bois de chauffage à la hache.

Érotisme et sociétés masculines

guerri10.jpgDe tout son cœur, Blüher, l’outsider et l’universaliste, haïssait l’univers des doctes professeurs maniaques et méticuleux qui s’enfermaient dans leur spécialité. Il a finalement abandonné la rédaction de son mémoire sur Schopenhauer, dès qu’il s’est rendu compte qu’un tel travail n’était que superflu et inutilement pénible. Il considérait que l’université n’était plus qu’un « magasin à rayons multiples », dans lequel il allait pouvoir se servir selon son bon vouloir et ses humeurs. La monographie controversée sur le Wandervogel fut le premier coup d’éclat de Blüher. Mais il a continué à exploiter cette thématique en publiant chez Eugen Diederichs à Iéna son œuvre majeure : Die Rolle der Erotik in der männlichen Gesellschaft : Eine Theorie der menschlichen Staatbildung nach Wesen und Wert (Le rôle de l’érotisme dans la société masculine : Pour une théorie sur l’essence et la valeur de la constitution de l’État humain).

Ce sera son ouvrage le plus important, celui qui eut le plus de suites. La thèse de Blüher : l’Éros masculin cherche à atteindre deux principes de socialisation opposés, d’une part celui qui repose sur la conquête sexuelle de la femme et sur la fondation d’une famille, et d’autre part celui qui vise la constitution d’une “ligue d’hommes” [Männerbund : “confrérie masculine”, communauté de combat ou ligue spirituelle dont l’Éros masculin — ou homo-érotisme — est le lien, ce qui n’implique pas nécessairement sexualité]. Cette dernière forme de socialisation, dont l’érotisme est le moteur, n’a pas seulement été le pilier porteur de la culture grecque antique, mais a constitué l’assise de tout ordre de type étatique.

Dès lors, en suivant le même raisonnement, Blüher affirme que la protestation du mouvement de jeunesse bündisch et la forte valorisation des “héros masculins” dans ces milieux, où l’on s’insurgeait contre le monde bourgeois, étaient en fait des révoltes contre l’absoluisation dominante, dans ce même monde bourgeois, de la forme de socialisation visant la création de familles. Au cours de ce processus de survalorisation de la famille, l’homme se féminisait et la femme se virilisait. L’érotisme inter-masculin, décrit par Blüher, ne doit pas être confondu avec l’homosexualité, car il n’y conduit que dans des cas exceptionnels. Pourtant, comme l’affirmait Nicolaus Sombart dans les colonnes de la Frankfurter Allgemeine Zeitung à l’occasion du centenaire de la naissance de Blüher, Die Rolle der Erotik… peut être considéré comme une réaction aux “procès Eulenburg” de 1907 à 1909, qui ont enclenché une persécution des homosexuels qui a éclaboussé le mouvement de jeunesse.

Blüher, Freud et la notion de refoulement

freudBlüher a subi l’influence décisive de Freud, dont il avait très tôt lu les ouvrages et repris le concept de refoulement. À l’aide de cette notion-clef, il a examiné le cas du “persécuteur d’homosexuels” : celui-ci est dans le fond tout autant attiré érotiquement par la jeunesse masculine que l’homosexuel, mais ne l’admet pas et agit de toutes ses forces pour camoufler ses tendances vis-à-vis du monde extérieur en les transformant en leur contraire.

Freud lui-même a publié un texte sur Blüher et sur sa théorie de la bisexualité dans la revue qu’il dirigeait, Imago. Il louait la perspicacité de son disciple Blüher : « Vous êtes une intelligence puissante, un observateur pertinent, un gaillard doué de beaucoup de courage et sans trop d’inhibitions ». Autodidacte et précepteur libre, Blüher devait finalement à Freud son existence matérielle quotidienne : comme la psychanalyse n’était pas encore ancrée dans les curricula universitaires, l’auteur de Die Rolle der Erotik… a pu ouvrir un cabinet de psychothérapeute, sans détenir ni titre ni diplôme. Il en a vécu chichement pendant toute sa vie.

Hans Blüher, chrétien et nietzschéen tout à la fois, monarchiste et révolutionnaire, était un homme bourré de contradictions. Il comptait parmi ses amis et ses interlocuteurs des intellectuels libéraux de gauche ou des pacifistes juifs comme Kurt Hiller, Gustav Landauer, Magnus Hirschfeld et Ernst Joel, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire des ouvrages très critiques à l’encontre de la judaïté. Ainsi, par ex., son livre Secessio Judaica (1922) ou Streit um Israël : Briefwechsel mit Hans-Joachim Schoeps (Querelle à propos d’Israël : Correspondance avec H.J. Schoeps [1933]). Ces textes lui ont valu l’étiquette d’antisémite. Avec le recul, et malgré l’esprit de notre temps, cette accusation ne tient pas : il suffit, pour s’en convaincre, de lire les souvenirs autobiographiques que Blüher nous a laissés. Ils sont parus en 1953 chez l’éditeur Paul List à Munich, deux ans avant la mort de leur auteur, sous le titre de Wege und Tage : Geschichte eines Denkers (Chemins et jours : Histoire d’un penseur).

Sous le Troisième Reich, ce penseur de la transgression a vécu retiré de tout, en préparant un ouvrage philosophique de grande ampleur qui a reçu le titre de Die Achse der Natur – System der Philosophie als Lehre von den reinen Ereignissen der Natur (L’Axe de la Nature : Une philosophie pour faire comprendre les manifestations pures de la nature, Stromverlag, Hamburg-Bergedorf, 1949, 608 p.) quand il est paru en 1949. Il avait traité Hitler d’estropié érotique.

Michael Morgenstern, Vouloir n°134/136, 1996 (article tiré de Junge Freiheit n°6/1995)

Article précédent

Similar Articles

Comments

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Populaire